Les paris risqués d’Obama

Aliaa Al-​​Korachi, mercredi 8 septembre 2010

Obama cherche maintenant plus de succès diplomatique qu’un règlement du conflit

« Faiseur de paix au Proche-​​Orient », c’est en portant cette veste qu’Obama a entamé sa vie pré­si­den­tielle. Et le pro­cessus de paix était un dossier de « grande priorité » pour la nou­velle poli­tique étrangère amé­ri­caine. Tout le monde aspirait alors à ce que le nouveau pré­sident apporte un nouvel esprit de paix au Moyen-​​Orient, et qu’il réalise ainsi ce qui a été manqué par la plupart des admi­nis­tra­tions précédentes.

Avant son inves­titure, Obama pro­mettait de mettre en place une équipe qui puisse s’engager « immé­dia­tement » dans le pro­cessus de paix au Proche-​​Orient. Cette équipe « s’adressera à toutes les parties pre­nantes. Elle tra­vaillera à mettre sur pied une approche stra­té­gique qui garan­tisse que les Israé­liens et les Pales­ti­niens puissent satis­faire leurs aspi­ra­tions », soulignait-​​il.

Elu, Obama s’est tout de suite attelé à cette tâche. Son entrée a été même très remarquée sur la scène inter­na­tionale. Le 21 janvier 2009, le len­demain de son inves­titure, Obama appelle Mahmoud Abbass. Une ren­contre qui a pris comme titre « Le règlement du dif­férend arabo-​​israélien ». Le jour d’après, le 22 janvier, Obama nommait son nouvel envoyé spécial au Moyen-​​Orient en la per­sonne de l’ancien sénateur démo­crate George Mit­chell, homme qui avait mené avec succès les négo­cia­tions sur la question d’Irlande du Nord, qui abou­tirent au fameux accord poli­tique du Ven­dredi Saint (1998), où les leaders his­to­riques de l’IRA aban­don­nèrent défi­ni­ti­vement la lutte armée.

Dans son admi­nis­tration, beaucoup de gens se sont aussi investis dans ce dossier, en mul­ti­pliant les mises en garde en direction de Tel-​​Aviv. Rahm Emanuel, le directeur du cabinet pré­si­dentiel, a ouvert le feu devant l’Aipac : « L’heure de vérité a sonné pour Israël ». Le principe des deux Etats, « l’unique solution », ne saurait être aban­donné. La secré­taire d’Etat, Hillary Clinton, puis le vice-​​président, Joe Biden, ont martelé des propos simi­laires. Le général James Jones, conseiller à la Sécurité nationale, a eu ces mots : « Nous n’allons pas pousser Israël sous les roues d’un autobus, mais nous serons fermes ».

Des ren­contres ont été orga­nisées entre Neta­nyahu et Abbass sépa­rément à la Maison Blanche afin de main­tenir des pres­sions sur eux pour les amener sur table.

D’autres indices favo­rables, c’était qu’Obama a ouvert la Maison Blanche pour recevoir le lobby israélien J-​​Street dont la pensée contredit celle d’Aipac.

D’une façon générale, les dis­cours d’Obama ont été carac­té­risés en ces moments par un ton très opti­miste. Mais c’est seulement de la rhé­to­rique, dit-​​on.

Un recul obligé

Un an et demi plus tard, le bilan est plus modeste que ce que l’on pouvait espérer. Et une vague de cri­tiques se dres­saient envers Obama. Il est jugé être très loin de ses dis­cours. Même plus loin que tous ses prédécesseurs.

« Le pré­sident amé­ricain, en dépit des espoirs qu’il a sus­cités au début de son mandat, s’est montré capable, comme tous les autres pré­si­dents amé­ri­cains, d’un recul rapide sur tout ce qu’il dit », dit Ossama Mégahed, politologue.

Il s’agit seulement des dépla­ce­ments inau­guraux. Il n’a pas touché le fond du conflit. Une des condi­tions « non négo­ciable » du pré­sident Obama pour entamer le pro­cessus de paix, à savoir « le gel des colo­ni­sa­tions », a été balayée par Israël qui poursuit tou­jours sa poli­tique. Obama change aussi de terme, l’expansion des colonies doit être « limitée ».

L’intransigeance israé­lienne n’a même pas trouvé de honte de donner à maintes fois des camou­flets diplo­ma­tiques à Washington. La veille de la visite de Mit­chell, Israël a entamé un nouveau plan de colonisation.

La poli­tique de la main tendue et sa volonté de sur­monter les impasses poli­tiques se heurtent à de vieilles riva­lités. Ce qui pousse le pré­sident amé­ricain à avouer qu’il a mal évalué le dossier. « Devant, d’un côté, un dif­férend inter­pa­les­tinien, des ingé­rences régio­nales qui s’opposent aux négo­cia­tions, comme celles de la Syrie et de l’Iran. Et d’un autre côté, un gou­ver­nement de droite israélien qui refuse tout gel de colo­ni­sation, Obama devient le pré­sident amé­ricain le plus affaibli », dit Ossama Mégahed.

Obama est obligé alors de changer sa stra­tégie vis-​​à-​​vis du Proche-​​Orient. Selon Saïd Okacha, poli­to­logue au Centre des Etudes Poli­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’Al-Ahram, il y a toute une dif­fé­rence entre la pre­mière ren­contre froide d’Obama avec Neta­nyahu et celles cha­leu­reuses qui l’ont suivie. Selon Saïd Okacha, Obama réalise à l’avance l’échec de ce sommet. « L’administration d’Obama qui a condi­tionné l’arrêt de la colo­ni­sation pour une sérieuse négo­ciation a échoué à y par­venir. Il a réussi un gel des colonies, tem­po­raire de 10 mois. Mais après la fin du mora­toire, rien n’a jusqu’à main­tenant été précisé », explique-​​t-​​il. Et d’ajouter : « Devant son inca­pacité à prendre des mesures sévères contre l’Etat hébreu, Obama a exercé de fortes pres­sions sur le côté pales­tinien et arabe pour par­ti­ciper au sommet. Il est alors évident qu’Obama cherche main­tenant plus de succès diplo­ma­tique qu’un règlement du conflit ».

En fait, ce sommet a constitué un grand risque pour Obama. Il inter­vient à l’approche d’élections de mi-​​mandat qui menacent sa majorité au Congrès, et sa quête de rem­porter un second mandat en 2012. Les Démo­crates doivent répondre d’une situation inté­rieure dif­ficile, avec un chômage élevé (9,5 % en juillet) et une reprise écono­mique poussive.

Alors, l’absence d’un accord de paix d’ici à l’été 2012 consti­tuerait un lourd han­dicap pour Obama, dans sa cam­pagne de réélection à la Maison Blanche. Car autant les élec­tions légis­la­tives de mi-​​mandat aux Etats-​​Unis sont tra­di­tion­nel­lement tournées vers l’économie et les thèmes de poli­tique inté­rieure, autant les cam­pagnes pré­si­den­tielles com­portent tou­jours un important volet diplomatique.

Devant ce statu quo, le pré­sident Obama revien­drait à la stra­tégie qui a déjà échoué : celle d’Annapolis, un pro­cessus de paix sans fin à l’abri duquel Israël continue sa poli­tique de conquête et de colonisation. [1]

[1] voir aussi Ahmed Louft, dans al Ahram hebdo :

La colo­ni­sation, un mou­vement inhérent à l’idéologie sioniste

Les colonies, prin­cipal obs­tacle à la paix, font partie de tout un système de pensée qui est le véri­table mythe fon­dateur d’Israël.Le grand test sera le 26 sep­tembre, celui de la fin du mora­toire accordé pour le gel des colonies. En fait, si la colo­ni­sation est le prin­cipal obs­tacle à un règlement, cela est inhérent à la nature même d’Israël et à son idéo­logie sio­niste fondée sur la colonisation.

L’historien Bernard Ravenel rap­pelle par exemple que le mou­vement sio­niste, lors de son ins­tal­lation en Palestine, s’accompagne d’un pro­cessus de colo­ni­sation de peu­plement. En même temps, l’influence gran­dis­sante du courant sio­niste ouvrier  —  qui deviendra majo­ri­taire dans le mou­vement sio­niste au début des années 1930  —  va donner à cette colo­ni­sation un caractère très par­ti­culier fondé sur un rejet des autoch­tones, les ayants droit, ce qui se poursuit jusqu’à présent.

L’historien, dans son article qui date de 2005, précise ainsi « qu’il s’agit donc de créer non seulement un Etat juif mais surtout une société purement juive dis­posant notamment de sa propre base ouvrière. Par là, la colo­ni­sation sio­niste diffère radi­ca­lement du schéma colonial clas­sique. Il n’est plus question d’exploiter les indi­gènes mais bien de les rem­placer. Dis­tinction fon­da­mentale en effet, mais non au point d’ôter au sio­nisme son caractère colonial ».

Il s’agit essen­tiel­lement de spolier les Arabes. Ce qui est pire. Ainsi, les ana­lystes relèvent que l’élargissement des implan­ta­tions juives sera donc une priorité stra­té­gique d’Israël jusqu’à aujourd’hui. De plus, le sio­nisme reli­gieux de l’après-1967 devient plus puissant, plus militant, plus à droite. Il passe en 1977 d’une alliance avec les Tra­vaillistes à une alliance avec le Likoud.

Quel que soit le courant, l’idée de rendre la terre d’Israël aux Arabes passe mal dans la popu­lation, que ce soit de gauche ou de droite. Et une fois la gauche au gou­ver­nement, elle a créé des implan­ta­tions juives dans les ter­ri­toires occupés dès 1968. Après 1977 et son arrivée au pouvoir, la droite se lance dans un pro­gramme beaucoup plus ambi­tieux : 50 000 colons en 1987, avant la pre­mière Intifada, 100 000 colons en 1993, avant les accords d’Oslo, 200 000 colons en 2000, avant la seconde Intifada, 245 000 fin 2005. Les zones for­tement peu­plées de Pales­ti­niens sont également visées, pas seulement les zones vides. Les terres pales­ti­niennes sont lar­gement confis­quées, pour construire des colonies, des routes, des postes mili­taires, ou sim­plement pour éviter les constructions arabes.(…)