Les palestiniens d’Israël à l’honneur au cinéma

Thomas Vescovi, AFPS, mercredi 18 juillet 2012

Le film se nomme Le Télé­phone Arabe, et il sort le 25 juillet. La pro­duction est franco-​​belgo-​​israélo-​​palestinienne, et le réa­li­sateur, Sameh Zoabi, est israélien. Bien que com­mu­nauté dis­cri­minée, mis en marge de la société israé­lienne, c’est sous l’angle de l’humour qu’il a choisi de traiter de cette épineuse question, si peu relayée.

Le film nous plonge dans la vie de Jawdat, un jeune Arabe israélien, qui vou­drait tout sim­plement avoir une vie "normale" : s’amuser entre potes, passer des heures à dis­cuter sur son por­table, et surtout, trouver l’amour. Mais c’est la galère : il mul­tiplie les rendez-​​vous ratés avec des jeunes filles de toutes confes­sions, et tente déses­pé­rément de réussir son test d’hébreu pour entrer à l’université et enfin quitter son village. Les choses se com­pliquent quand Salem, son râleur de père, veut l’enrôler dans son combat contre l’antenne ins­tallée dans un champ voisin par la com­pagnie israé­lienne de télé­phone. Salem les soup­çonne d’irradier les vil­la­geois et sa récolte d’olives…

Le film a reçu l’Antigone d’Or au 33ème Cinemed de Montpellier, en 2011.

Pour ceux qui s’interrogent encore sur le film, voici une interview du réalisateur :

Comment est née l’idée du film ?

Lorsque j’ai com­mencé à voyager en dehors d’Israël, en par­ti­culier aux États-​​Unis, j’ai réalisé que beaucoup de gens n’avaient jamais entendu parler des Pales­ti­niens vivant en Israël, des Pales­ti­niens qui avaient la natio­nalité israé­lienne. Ces gens, appelés aussi Arabes-​​israéliens, sont les autoch­tones restés après 1948 et à qui on a donné un pas­seport israélien. A chaque fois, les gens pensent que si vous venez d’Israël, vous êtes Juif. J’ai dû ainsi souvent expliquer mon his­toire, et d’où je viens. J’avais donc très envie d’écrire un film traitant de la réalité dans laquelle j’ai grandi. Très natu­rel­lement, j’ai choisi de raconter une his­toire ayant lieu dans ma ville natale et ins­pirée par des per­sonnes et des lieux réels. En tant que réa­li­sateur, mon approche est de faire des films à la fois poli­ti­quement et socia­lement engagés, mais aussi dis­trayants, car je pense que c’est une fonction essen­tielle du cinéma.

Jawdat est comme beaucoup de jeunes, en conflit avec son père, tou­jours fourré avec ses copains, et attiré par les filles de son âge. Dans le même temps, toutes ces rela­tions ren­voient à la situation dans laquelle il vit : le quo­tidien d’un Arabe en Israël. 20% de la popu­lation israé­lienne est pales­ti­nienne et vit dans des vil­lages et villes ghettos à travers le pays. Nous gran­dissons au sein de notre propre com­mu­nauté, avec nos propres écoles, les­quelles ne sont pas inté­grées à la société israé­lienne au sens large. Après le lycée, beaucoup de jeunes gens entrent à l’université ou com­mencent à tra­vailler. Et c’est la pre­mière fois qu’ils vivent avec la popu­lation juive israé­lienne. Quitter la maison est une période de tran­sition majeure dans la vie des jeunes adultes, dans toutes les cultures, mais elle est par­ti­cu­liè­rement sin­gu­lière pour les Palestiniens-​​Israéliens qui prennent alors plei­nement conscience de leur statut de citoyen de seconde zone. Dans les médias, la lutte pour l’égalité des droits est éclipsée par la géo­po­li­tique régionale. Il est dif­ficile d’éviter de parler poli­tique au Moyen-​​Orient mais je pense que tous les jeunes à travers le monde cherchent les mêmes choses. C’est ce qui rend l’histoire du film uni­ver­selle. Mais la réalité poli­tique dans laquelle évoluent les per­son­nages de mon film ajoute une autre dimension à l’histoire.

La lutte contre l’antenne symbolise-​​t-​​elle l’attachement à la terre et l’usage du télé­phone por­table le passage des frontières ?

C’est un pro­blème com­plexe en effet. L’antenne est le symbole de l’oppression, celle d’un peuple en souf­france qui se retient à sa terre afin de sur­vivre. Ce peuple ce sont les Pales­ti­niens, qui ont été trau­ma­tisés par les événe­ments de 48. L’idée que vous pouvez perdre votre terre et votre maison et devenir réfugié du jour au len­demain, cela est ter­ri­fiant pour n’importe quel peuple. Plus un peuple se sent opprimé et plus il s’accrochera à sa terre. Cela est par­ti­cu­liè­rement vrai pour l’ancienne géné­ration. A l’opposé, pour la jeune géné­ration, l’antenne n’est pas tant une menace qu’une porte ouverte sur le monde. Elle permet de s’ouvrir à un éventail d’opportunités et de pos­si­bi­lités ; elle permet de tra­verser les fron­tières. Ainsi, Jawdat, dans le film, essaye de ren­contrer une fille de Ramallah grâce à son télé­phone por­table. La tech­no­logie a créé un fossé inter­gé­né­ra­tionnel. Est-​​ce que la jeune géné­ration par­viendra à ses fins ? Peut-​​elle le faire en ignorant la géné­ration pré­cé­dente ? Mon sen­timent est qu’il n’est pas pos­sible de mûrir et de tra­verser les fron­tières si l’on n’a pas au préa­lable compris son identité et ses racines.

Les dif­fé­rences de langue (arabe/​hébreu) marquent-​​elles les limites de l’intégration des Arabes en Israël ?

Effec­ti­vement, avoir un accent arabe en hébreu crée une bar­rière pouvant limiter, voire empêcher, toute pos­si­bilité d’intégration dans cer­tains domaines de la société israé­lienne. Au risque de paraître sim­pliste, je dirais que nous venons tous au monde avec l’idée que tout est pos­sible et que nous sommes tous les mêmes. Ça c’est Jawdat dans le film. Il croit que "l’amour n’a pas de fron­tières". Mais d’une façon ou d’une autre, la réalité nous rat­trape. Musulmans, Chré­tiens, Juifs, Blancs, Noirs, de gauche, de droite, toutes ces défi­ni­tions créent des fron­tières entre nous. Dans le film, grâce aux femmes, Jawdat franchit cer­taines bar­rières et avec cela il perd sa naïveté et devient plus conscient de la réalité qui l’entoure.

Comme dans votre court-​​métrage « Be Quiet », pourquoi choisissez-​​vous le ton de la dérision pour aborder ce contexte particulier ?

Je pense qu’utiliser la comédie pour traiter de sujets sérieux est plus efficace. L’humour est un déno­mi­nateur commun et grâce à cela il permet à l’histoire de sortir de son par­ti­cu­la­risme pour atteindre une forme d’universalité. Par ailleurs, j’ai grandi dans un village et une famille pos­sédant un sens de l’humour et de la dérision très déve­loppé. L’humour fait partie de notre quo­tidien. Je voulais montrer cet aspect de notre société que l’on ne voit pas souvent. Alors que nous sommes dans la comédie, vous restez réa­liste ? Le film est réa­liste en effet et je pense que la comédie peut révéler la réalité. Je pense aussi qu’étant donné le climat poli­tique dif­ficile, l’humour s’est déve­loppé comme antidote contre la tension poli­tique anxiogène entre Israël et Palestine.

Où avez-​​vous tourné ?

Dans mon village natal Iksal et près de la ville Daburiya – les deux étant juste à côté de la ville de Nazareth. Comment s’est constitué le casting ? Le casting est la partie la plus longue de mon pro­cessus de réa­li­sation car je mélange tou­jours acteurs pro­fes­sionnels et ama­teurs. Dans ce film, la majorité des acteurs ne sont pas des pro­fes­sionnels. Je passe ainsi un temps fou à chercher les comé­diens qui sont presque exac­tement les per­son­nages décrits dans le script. C’est un mélange de chance et de temps.

À la fin, le père de Jawdat dit : « On a perdu une bataille, pas la guerre. » De quelle guerre parlez-​​vous ?

La guerre pour que votre voix soit entendue alors que d’autres œuvrent à la faire taire !

Le Téléphone arabe, le 25 juillet au cinéma.

Voir la bande annonce