Les néo-​​barbares

Michel Warschawski, vendredi 9 février 2007

"Pour para­phraser la socia­liste révo­lu­tion­naire alle­mande, Rosa Luxem­bourg, nous pouvons dire aujourd’hui que le 21è siècle sera "ou l’instauration du droit, ou la loi de la jungle". Il semble que pour la pre­mière décennie, ce sera la loi de la jungle."

Sur le plan moral, l’histoire ne reste jamais immobile : si elle ne bouge pas vers moins d’oppression et plus de justice, elle bouge vers moins de droits et plus de bar­baries. Pour para­phraser la socia­liste révo­lu­tion­naire alle­mande, Rosa Luxem­bourg, qui avait prédit vingt ans avantl’arrivée du nazisme, ce sera « ou le socia­lisme, ou la bar­barie », nous pouvons dire aujourd’hui que le 21ème siècle sera « ou l’instauration du droit, ou la loi de la jungle ».

Il semble, cependant, que pour la pre­mière décennie de ce troi­sième mil­lé­naire, c’est la loi de la jungle qui va dominer.

Dans un article publié il y a un mois dans Haaretz, le jour­na­liste et ana­lyste israélien, Tom Segev, contestait l’idée répandue que le contexte poli­tique global de notre époque est le pire que nous avons connu, disons, depuis 20 ans. Selon Segev, la guerre, l’oppression et la des­truction ont carac­térisé la réalité poli­tique de notre planète pendant les cinq der­nières décennies, rien n’aurait changé, ni qua­li­ta­ti­vement ni même quan­ti­ta­ti­vement dans un passé récent. Segev va même plus loin pré­tendant que le « clash des civi­li­sa­tions » n’est pas un phé­nomène nouveau, mais qu’il aurait marqué les décennies pré­cé­dentes sous dif­fé­rentes formes.

Il n’y a aucun doute pos­sible, les quatre décennies qui ont suivi la Deuxième guerre mon­diale n’ont pas été paci­fiques, pendant cette période, plus de 76 mil­lions d’êtres humains ont péri dans des guerres, des révo­lu­tions et des répres­sions mas­sives par des dic­ta­tures [1]. Il est vrai aussi que durant les années 50, 60 et 70, le «  Nord » a mené une guerre colo­niale contre le « Sud », et l’ « Ouest », une « guerre de civi­li­sation » contre le bloc com­mu­niste de l’Est.

Néan­moins, il y a une dif­fé­rence qua­li­tative entre la situation pré­sente et les 40 années qui ont suivi la vic­toire sur le fas­cisme. Trois fac­teurs prin­cipaux ont limité les aspi­ra­tions hégé­mo­niques des USA après la Deuxième guerre mondiale :

- l’existence d’une super­puis­sance sovié­tique ;
- la force d’un classe ouvrière orga­nisée au sein des pays impé­ria­listes ;
- les inci­dences du sou­venir des hor­reurs du fas­cisme sur l’opinion publique inter­na­tionale et l’illégitimité perçue de l’unilatéralisme, de l’agression armée, etc.

En raison de ces fac­teurs, les grandes puis­sances ont été forcées de manœuvrer sous la pression d’une oppo­sition poli­tique énorme (mou­ve­ments anti-​​colonialistes, oppo­si­tions démo­cra­tiques de masse) et ont constamment dû inventer des pré­textes pour donner une légi­timité à leurs guerres et à leurs actes de répression dans le monde.

Cependant, 50 années après la vic­toire sur le fas­cisme, ces contraintes ne s’imposent plus aux grandes puis­sances impé­ria­listes - aux USA en par­ti­culier. L’unilatéralisme, les guerres « pré­ven­tives », les aven­tures colo­niales, etc. sont de nouveau légi­timés ou, plus pré­ci­sément, ne sont plus remis en cause d’une façon qui pourrait sérieu­sement gêner leurs auteurs. En l’absence d’une oppo­sition puis­sante, la direction des néo-​​conservateurs de l’Empire a pu se doter d’un nouveau « dis­cours global » qui, au moins en partie, a gagné l’opinion d’un nombre important des vic­times mêmes de l’Empire.

Les quatre prin­cipaux éléments de ce dis­cours sont :
- est la preuve absolue que le capi­ta­lisme est le seul système viable ;
- la civi­li­sation (occi­dentale) est menacée par un nouvel ennemi mondial : le ter­ro­risme ;
- une guerre pré­ventive per­ma­nente globale est néces­saire pour pro­téger la civi­li­sation des nou­veaux bar­bares (terrorisme/​Islam) et de leurs alliés ;
- dans cette guerre pour la survie de la civi­li­sation, il n’y a pas, et il ne doit pas y avoir, de limites : toutes les normes et conven­tions des 50 der­nières années passées sont caduques.

Et en effet, dans sa croisade pour ce qu’elle appelle « le nouveau Siècle amé­ricain », c’est-à-dire, l’imposition par la force d’une hégé­monie totale de son Empire sous le pré­texte super­ficiel d’une « guerre contre le ter­ro­risme », l’administration US a déclaré sans intérêt toute contrainte morale et règle­men­tation internationales.

Déjà en 2003, George W. Bush avait annoncé que les conven­tions de Genève étaient obso­lètes dans une guerre contre le ter­ro­risme. Guan­tanamo a été ouvert en vio­lation non seulement de la loi inter­na­tionale mais aussi de la loi des Etats-​​Unis d’Amérique. Afin de priver les ter­ro­ristes pré­sumés de toutes pro­tec­tions et de tous droits, la même admi­nis­tration a décidé d’inventer une nou­velle caté­gorie de détenus : ni cri­minels, ni pri­son­niers de guerre, mais « ter­ro­ristes pré­sumés ». La simi­litude entre les pra­tiques amé­ri­caines et israé­liennes est éton­nante : déjà dans les années 70, les auto­rités mili­taires israé­liennes avaient annoncé, par la Cour suprême israé­lienne aussi bien que dans les confé­rences inter­na­tio­nales, que dans le cas des Ter­ri­toires pales­ti­niens occupés (OPT), les conven­tions de Genève n’étaient pas appli­cables. De plus, depuis la fin des années 60, les pri­son­niers poli­tiques pales­ti­niens étaient classés ni comme pri­son­niers de droit commun ni comme détenus poli­tiques ; et la « prison secrète » décou­verte par l’avocate Lea Tsemel, près du kib­boutz Ma’anit, en 2003, est l’identique de Guantanamo.

En plus, selon la direction néo-​​conservatrice amé­ri­caine et le gou­ver­nement israélien, le but des guerres n’est plus de gagner une bataille, de conquérir un ter­ri­toire ou de changer un régime, mais de détruire des Etats et de déman­teler des sociétés entières.

L’Etat d’Israël - mais aussi la grande majorité de la société israé­lienne - a entiè­rement inté­riorisé cette analyse néo-​​conservatrice et la stra­tégie qui en découle. En fait, dans la der­nière décennie, Israël et Palestine ont été le labo­ra­toire d’une telle stra­tégie, les Pales­ti­niens en étant les cobayes. C’est le cas même au niveau de l’armement comme le journal de gauche italien El Mani­festo l’a récemment confirmé en démas­quant l’utilisation de l’un des nou­veaux et des plus bar­bares types de bombes fabri­quées aux Etats-​​Unis et employés dans la der­nière agression contre la popu­lation civile de Gaza. La guerre israé­lienne contre les Pales­ti­niens vise net­tement à détruire la société pales­ti­nienne et à faire des Pales­ti­niens une nation de tribus dis­persées, comme les Amé­ri­cains essaient de le faire en Afgha­nistan et en Iraq.

En fait, toutes les guerres sont bar­bares mais la guerre israé­lienne dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens occupés (et son contexte plus large, la guerre pré­ventive sans fin contre le ter­ro­risme) repré­sente une nou­velle étape de la bar­barie moderne. Bien que le terme de « génocide » ne soit pas approprié, on peut adopter celui de « sociocide » du pro­fesseur Salah Abdel Jawad, de l’université Bir Zeid, ou le concept de « poli­ticide » d’un socio­logue israélien. La terre ori­gi­nelle de la nation pales­ti­nienne estac­tuel­lement volée par les « colonies légales » et les « avant-​​postes illégaux » qui pro­voquent de plus en plus de trans­ferts : le mur atomise la société pales­ti­nienne en cantons isolés ; la nou­velle légis­lation vise à limiter l’entrée de Pales­ti­niens dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, ainsi que leurs pos­si­bi­lités de se déplacer à l’intérieur de leur propre ter­ri­toire ; les repré­sen­tants démo­cra­ti­quement élus de la popu­lation de Jéru­salem ont été expulsés de leur cité, et des dizaines de ministres et membres du Conseil légis­latif ont été enlevés, empri­sonnés, pris comme otages pour un échange final de prisonniers.

Le comble de tous ces maux, ce sont les hor­reurs à Hébron où la popu­lation locale est soumise à un har­cè­lement quo­tidien par les colons et l’armée israé­lienne et se voit dénier l’accès à une part très impor­tante de sa ville ; c’est le martyre de Gaza, cible d’un blocus écono­mique et de bom­bar­de­ments sys­té­ma­tiques d’Israël qui détruisent les infra­struc­tures de base et en abattent des centaines.

Inutile de dire que tous ces crimes, dont cer­tains sont qua­lifiés de crimes contre l’humanité par Human Rights Watch, ne pro­voquent aucune sanction, ni même pro­tes­tation par la pré­tendue com­mu­nauté inter­na­tionale. L’impunité pour les bar­bares est la nou­velle norme, de l’Iraq jusqu’à Gaza. Quant au « camp de la paix » israélien, il est rentré dans un coma profond le jour où Ehud Barak est revenu de Camp David, où ils ont avalé le gros men­songe du « danger exis­tentiel » qui mena­cerait Israël avec, quelque part, un sou­la­gement émotionnel.

La simi­litude entre la stra­tégie et les méthodes d’Israël et celles des USA soulève la question de savoir qui est la tête et qui est la queue, ou autrement dit, qui fait bouger l’autre : est-​​ce le lobby israélien qui pousse les USA dans le sens des besoins de l’Etat sio­niste, ou l’administration US qui pousse Israël pour réa­liser sa poli­tique de guerre globale au Moyen-​​Orient ? En réalité, c’est une mau­vaise question : il n’y a ni tête ni queue, mais une guerre globale de reco­lo­ni­sation et un monstre agressif à deux têtes hideuses. Les stra­tégies néo-​​conservatrices ont été élaborées conjoin­tement par les poli­ti­ciens et pen­seurs US et israé­liens et mises en appli­cation simul­ta­nément, bien qu’on ne puisse nier qu’Israël a eu l’occasion de tester ces stra­tégies et ces méthodes avant les Etats-​​Unis, les néo-​​cons israé­liens ayant gagné les élec­tions quatre ans avant leurs homo­logues américains.

Les USA et Israël - mais aussi la Grande-​​Bretagne de Blair, l’Italie de Ber­lusconi et même de Romano Prodi et de plus en plus d’autres pays occi­dentaux - conduisent une guerre mon­diale contre les peuples de la planète, avec un agenda affiché : imposer par la vio­lence et/​ou la menace la loi de l’Empire néo-​​libéral. Cette guerre globale est une croisade des néo-​​barbares contre la civi­li­sation humaine.

Le rôle d’Israël dans cette asso­ciation est d’éradiquer toutes formes de résis­tance à l’Empire au Moyen-​​Orient, et d’abord cette résis­tance emblé­ma­tique pales­ti­nienne laquelle, à ce moment de l’histoire, est une ligne de défense non seulement pour le peuple pales­tinien, mais pour tous les peuples et nations du Moyen-​​Orient, du Liban à l’Iran. C’est pourquoi le soutien à la résis­tance pales­ti­nienne nécessite d’être intégré comme une priorité stra­té­gique pour tous les ennemis de la bar­barie, au Moyen-​​Orient comme dans le reste du monde.

[1] “Democide Since World War II” de R.J. Rummel (chiffres pour 1945 - 1987).