Les mille et une vies du curé de Gaza

Georges Malbrunot, lundi 6 septembre 2010

Le père Manuel Mous­sallam le confie : « Si je n’avais pas été prêtre, j’aurais choisi d’être officier dans l’artillerie. » Mais au soir de sa vie, Abouna, comme on l’appelle fami­liè­rement, n’a pas à avoir de regret : ce rêve de lea­dership et d’héroïsme addi­tionnés, il ’a mis en œuvre tout au long de ses cin­quante années de mission sacerdotale.

« À l’école, en paroisse, avec les jeunes, dit-​​il, j’ai coor­donné, com­mandé, encouragé, décidé ». Tant et si bien que depuis que le prêtre a quitté, il y a un an, son Église de la Sainte Famille à Gaza, ses ouailles se sentent orphelins. « Abouna, c’est dif­ficile de vivre notre foi de chrétien, car nous avons perdu une force qui nous poussait », lui télé­phonent encore cer­tains de ses amis.

Curé ensei­gnant, curé éducateur, curé bou­langer… le père Manuel eut plu­sieurs vies. À 72 ans, il goûte aujourd’hui à un repos mérité dans sa maison fami­liale de Bir Zeit, son village natal près de Ramallah en Cis­jor­danie, où il s’est confié à Jean-​​Claude Petit, ancien directeur de La Vie [1].

De son enfance pauvre à sa vocation de prêtre à Zarqa, Jénine, Zababdeh puis Gaza, le père Manuel a passé sa vie au service des chré­tiens et de son peuple. Une vie d’aventures rocam­bo­lesques que ce per­sonnage hors du commun raconte avec sa faconde et son béret basque sur la tête, mais aussi de dou­leurs imposées par l’Histoire.

À ses débuts à Zarqa, les enfants le sur­nomment « l’émir des chré­tiens ». Abouna Manuel s’était procuré un fusil pour se défendre dans une Jor­danie de la fin des années 60 volon­tiers hostile aux Pales­ti­niens. Mais c’est sur l’autre rive du Jourdain, quelques années plus tard à Zababdeh, qu’il peau­finera sa per­son­nalité de résistant non violent, de récon­ci­liateur et de péda­gogue. Dans ce pays de bonne terre, planté d’arbres où des ate­liers de couture font vivre ses habi­tants, le père Manuel y affronte vingt années durant l’occupation israélienne.

Avec ses mille cinq cents chré­tiens, et cinq cents musulmans, Zababdeh est l’un des der­niers vil­lages pales­ti­niens encore à majorité chré­tienne. Le prêtre y fait corps avec son peuple. Chaque samedi, il chante l’Évangile, diffusé par haut-​​parleur. « On l’entendait à cinq kilo­mètres à la ronde, se sou­vient le curé. Beaucoup de gens, chré­tiens comme musulmans, me disaient qu’ils s’arrêtaient alors de travailler. »

Combien de fois va-​​t-​​il jouer au médiateur pour régler des dis­putes de voi­sinage ? Combien de familles va-​​t-​​il ras­sembler devant l’Église pour se récon­cilier, après avoir fait réfé­rence à un texte de l’Évangile pour les chré­tiens et du Coran pour les musulmans. « Mais Abouna connaît le Coran ? », s’étonnent ces derniers.

Le père Manuel est « un prêtre auto­ri­taire qui fait peur à tout le monde », répand la rumeur à son arrivée à Gaza en 1995, à la tête d’une minuscule com­mu­nauté de 200 âmes au milieu d’un million et demi de musulmans. Chaque dimanche à la messe, il arrive à l’autel en chantant, puis il joue de l’orgue, éteint les lumières de la nef pour que ses ouailles écoutent mieux l’Évangile, et il prêche debout, vingt minutes d’affilée. Son entregent, rapi­dement, fait mer­veille auprès des cheikhs et des ministres qu’il visite. Mais c’est à l’école qu’il rayonne. Le père Manuel ne craint pas d’y rétablir la mixité, quitte à faire grincer des dents dans une société tra­di­tion­nelle. Il décharge les mères des leçons pour en replacer la tâche sur les enfants, qu’il veut rendre maître de leur destin. « J’ose dire que j’ai vécu une expé­rience de paternité, voire de fécondité avec tous ces enfants, tant je me sentais un peu leur père, mais peut-​​être encore plus leur mère. »

Laïcs ou isla­mistes, les diri­geants de la bande de Gaza rendent hommage à son action éducative. Et lui n’est pas peu fier d’avoir eu la plupart des enfants des ministres du mou­vement inté­griste Hamas à son école.

Toute sa vie, Abouna Manuel est resté fidèle à son double enga­gement envers le Christ et sa terre de Palestine. Il eut des rela­tions fra­ter­nelles avec les musulmans, qui l’appelaient souvent « cheikh Manuel ». Mais il garde une lucidité sur les dif­fi­cultés de la relation avec la société musulmane. « Nous n’avons pas la même vision du monde, dit-​​il. Notre vocation de chré­tiens, c’est le vivre ensemble uni­versel. Pour l’islam, c’est la communauté. »

Aujourd’hui encore, il lutte contre ceux qui ont ten­dance à consi­dérer les chré­tiens pales­ti­niens comme des « nou­veaux croisés », des « étrangers sur leur propre terre ». Mais il cherche aussi à faire com­prendre à ses core­li­gion­naires que leur force, « c’est la citoyenneté ». « Ils ont peur, dit-​​il, mais ils ne sont pas persécutés. »

On le devine en conflit parfois avec sa hié­rarchie, à Jéru­salem et à Rome. « Le pape est venu chez nous en Terre sainte d’abord en chef d’État, et ensuite seulement en porte-​​parole du Christ. Ce devrait être l’inverse », regrette le père Manuel. « Un homme libre, qui annonce à temps et à contre­temps, la position de son église, et à travers elle, le message de paix et de justice de l’Évangile », selon Jean-​​Claude Petit.

L’échec de la paix avec Israël, les divi­sions pales­ti­niennes, le blocus de Gaza imposé par l’État hébreu ? Les ressacs de l’Histoire le désolent. La poli­tique coule dans les veines de ce déraciné, membre du dépar­tement « Monde chrétien » au sein de l’OLP. Mais Abouna Manuel se méfie du pouvoir. Le Hamas voulait le nommer ministre. Il a refusé. Le Fatah tenait à le pré­senter aux élec­tions légis­la­tives. Il a dit non. « Il n’est pas question un seul instant de laisser mon Christ pour suivre Ismail Hanyeh ou Mahmoud Abbas », jure-​​t-​​il.

[1] « Curé à Gaza ». Manuel Mous­sallam (entre­tiens avec Jean-​​​​Claude Petit). L’aube. (200 pages-​​​​18 euros).