Les médias français et le Proche-​​Orient ; Acharnement contre Charles Enderlin

Dominique Vidal, mercredi 4 juin 2008

"Aucun ter­ro­risme intel­lectuel ne musellera les intel­lec­tuels et jour­na­listes hon­nêtes qui, connais­seurs du dossier et habitués du terrain, informent l’opinion sur la colo­ni­sation et la répression israéliennes".

Le 30 sep­tembre 2000, deuxième jour de la seconde Intifada, Talal Abu-​​Rahmeh, qui tra­vaille pour France 2, se trouve au car­refour de Net­zarim, au centre de la bande de Gaza. Soudain, une fusillade éclate entre com­bat­tants pales­ti­niens et soldats israé­liens : la caméra saisit la mort d’un enfant dans les bras de son père.

Via les chaînes d’information continue, des mil­lions de télé­spec­ta­teurs assistent ainsi à l’agonie du petit Mohamed Al-​​Dura. Des images qui sym­bo­lisent — pour l’opinion arabe, musulmane et inter­na­tionale — la vio­lence de la répression contre le sou­lè­vement palestinien.

Pour briser cette « icône », les incon­di­tionnels d’Israël polé­miquent d’abord sur l’origine des balles meur­trières. Dans son com­men­taire, Charles Enderlin, le cor­res­pondant per­manent de France 2, pen­chait pour l’hypothèse de tirs israé­liens — qu’un porte-​​parole de l’armée n’exclura d’ailleurs pas. Eux s’efforcent, expertise balis­tique à l’appui, d’incriminer les Pales­ti­niens. Avec l’entrée en scène de la Metula News Agency (MENA), l’affaire bascule. Arguant de la pré­tendue absence de quelques minutes de « rushes » du reportage, en fait entiè­rement dis­po­nible, cette officine basée en Israël prétend qu’il s’agirait d’une… mise en scène. Heu­reu­sement pour elle, le ridicule ne tue pas.

Pourquoi un jour­na­liste franco-​​israélien aussi res­pecté que Charles Enderlin se serait-​​il prêté à pareille trom­perie ? Outre Mohamed Al-​​Dura et son père, des cen­taines de soldats israé­liens et de tireurs pales­ti­niens auraient-​​ils par­ticipé à cette super­cherie, sous les yeux de nom­breux jour­na­listes israé­liens et étrangers ? Sur­vivant, l’enfant aurait-​​il échappé à l’armée d’occupation, ses légen­daires ser­vices secrets et ses dizaines de mil­liers de col­la­bo­ra­teurs ? Non seulement nos pro­pa­gan­distes ne répondent pas à ces ques­tions, mais ils font mine d’ignorer que 985 autres enfants pales­ti­niens ont perdu la vie depuis la fin sep­tembre 2000

La fable d’un « jeu de rôles » n’a pas une once de cré­di­bilité. Le tri­bunal cor­rec­tionnel de Paris, en octobre dernier, avait donc logi­quement donné raison à Charles Enderlin contre l’un de ses dif­fa­ma­teurs, M. Phi­lippe Kar­senty. La Cour d’appel vient pourtant de décider, le 26 mai 2008, que les propos tenus par ce dernier por­taient « incon­tes­ta­blement atteinte à l’honneur et à la répu­tation des pro­fes­sionnels de l’information », mais a admis sa « bonne foi » et estimé qu’il avait « exercé son droit de libre cri­tique » et « n’a pas dépassé les limites de la liberté d’expression ».

Sans avoir, il est vrai, jugé sur le fond, la justice a délivré ainsi un étrange « permis de dif­famer ». Certes, Vic­times, avant Charles Enderlin, de ce genre d’attaques, Daniel Mermet, Edgar Morin, Esther Ben­bassa et tant d’autres ont tenu bon. Mais ces cam­pagnes scan­da­leuses pour­raient inti­mider ceux qui, moins com­pé­tents et moins déter­minés, seront tentés d’« arrondir les angles » plutôt que risquer d’être, à leur tour, ciblés.

Sans parler de l’évolution de la poli­tique proche-​​orientale de la France, sous la pré­si­dence de M. Jacques Chirac à partir de 2005 et a for­tiori avec le nouvel hôte de l’Elysée. On sent déjà, depuis, les effets de cette « pru­dence ». Une nou­velle preuve : durant la semaine tra­gique vécue par Gaza fin février-​​début mars, cer­tains médias ont beaucoup plus parlé des qua­torze vic­times israé­liennes des Qassam (en sept ans) que des cent quinze Pales­ti­niens tués par Tsahal (en cinq jours).