Les massacres de Gaza et la logique de guerre

Brigitte Raemo, dimanche 9 mars 2008

L’histoire montre qu’Israël choisit tou­jours l’option mili­taire. Il a clai­rement annoncé la couleur en déclarant Gaza « entité hostile ». Puisque la stra­tégie d’étouffement du Hamas par le blocus a échoué, il passe à l’offensive militaire.

Les faits d’abord : le 27 février 2008, le gou­ver­nement israélien déclenche une nou­velle offensive contre le ter­ri­toire de Gaza : pas moins de 2000 soldats appuyés par des blindés et des héli­co­ptères d’assaut. Au matin du lundi 3 mars, selon le ministère pales­tinien de la santé, 116 pales­ti­niens ont été tués dont 22 enfants et 12 femmes ; il y a des cen­taines de blessés ; faute de car­burant, des ambu­lances ne cir­culent plus. « Il n’y a plus de ciment pour construire les tombes ; même les morts subissent l’embargo » nous écrit Zacharia, militant de la soli­darité à Gaza. Une cin­quan­taine de Pales­ti­niens ont été arrêtés. Les bureaux à Gaza du premier ministre du gou­ver­nement d’union nationale, démis par l’Autorité pales­ti­nienne Ismaël Hanyeh ont été rasés. A Jabaliya, une tren­taine de maisons ont été détruites. Le dimanche 2 mars, Mahmoud Abbas, le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, ordonne « la sus­pension des négo­cia­tions et de toute forme de contact à tous les niveaux parce que c’est devenu vide de sens à la lumière de l’agression israé­lienne ». Ehud Barak, le ministre israélien de le défense déclare : « le but de l’opération qui est de mettre fin aux tirs de roquettes ne sera pas atteint dans les deux pro­chains jours, nous conti­nuerons nos acti­vités et devons nous pré­parer à une escalade. » Le lundi 3 mars au matin, la radio publique israé­lienne annonce la fin de l’offensive.

En quoi ces faits s’inscrivent-ils dans une logique de guerre ?

La stra­tégie israé­lienne d’abord. Olmert prétend que l’offensive actuelle est une riposte aux tirs de roquettes. Il ne s’agit pas de nier les tirs de roquettes ; mais comment ne pas voir qu’ils s’inscrivent dans une situation non seulement d’occupation, mais de siège insup­por­table, d’asphyxie écono­mique et sociale totale, d’étouffement à tous points de vue, de raids et de bom­bar­de­ments meur­triers inces­sants par les forces israé­liennes, qui épuise la popu­lation et exa­cerbe les colères ? Comment ne pas voir non plus combien ces tirs sont ins­tru­men­ta­lisés par Israël ? La vraie question pour Israël est quelle est la meilleure stra­tégie à adopter pour faire aboutir le pro­gramme élaboré en 2005 : évacuer Gaza pour « geler dans le formol » la négo­ciation, pour­suivre la colo­ni­sation de la Cis­jor­danie en vue d’annexion sub­stan­tielle ? Une option qui se poursuit après Anna­polis comme le confirment les faits en Cis­jor­danie. Et donc, aujourd’hui, « quoi faire avec le Hamas ? » surtout depuis que le Hamas a gagné les élec­tions légis­la­tives de janvier 2006. Faut-​​il dis­cuter avec le Hamas, le mar­gi­na­liser ou l’éradiquer ? L’histoire montre qu’Israël choisit tou­jours l’option mili­taire. Il a clai­rement annoncé la couleur en déclarant Gaza « entité hostile ». Puisque la stra­tégie d’étouffement du Hamas par le blocus a échoué, il passe à l’offensive mili­taire.

De son côté, le Hamas, à qui on a volé la vic­toire élec­torale pourtant obtenue démo­cra­ti­quement selon tous les obser­va­teurs inter­na­tionaux, semble hésiter entre deux stra­tégies pour se ré-​​imposer dans le jeu poli­tique : la mobi­li­sation de la société civile réussie lors de la chute du mur à la fron­tière égyp­tienne, si spec­ta­cu­laire ou le choix de suivre l’exemple du Hez­bollah ; cette dualité reflète d’ailleurs des débats sinon des divi­sions au sein du Hamas. Jusqu’à quel point le Hamas veut-​​il (ou peut-​​il) contrôler les groupes dji­ha­distes qui lancent les roquettes sur Sderot ? A court terme, le Hamas marque des points, mais à plus long terme, il se heurte à un double piège : une vic­toire mili­taire est inen­vi­sa­geable et l’option seulement mili­taire non ins­crite dans une stra­tégie poli­tique peut s’avérer dan­ge­reuse pour la popu­lation civile pales­ti­nienne d’abord, pour tous les peuples de la région ensuite.

Le présent est cependant celui d’une logique de guerre confortée par la confé­rence d’Annapolis : bien loin d’être une confé­rence de paix, Anna­polis a été conçue par Washington comme une « confé­rence de guerre » : pour George W. Bush, il s’agissait de ren­forcer l’alliance des Etats-​​Unis avec leurs alliés « modérés », dont l’Autorité pales­ti­nienne contre « l’axe du mal » Iran-​​Syrie-​​Hezbollah-​​Hamas. C’est bien l’absence d’un véri­table pro­cessus de paix qui ren­force aujourd’hui la logique de guerre à Gaza.

Entre une fausse paix (Anna­polis) et une vraie guerre qui s’annonce, y-​​a-​​t-​​il une alter­native pour les Pales­ti­niens ?

Dès le 2 mars, le FPLP, le FDLP et le PPP appellent à l’unité nationale. Tous ceux qui reviennent de Palestine témoignent de la vitalité de la société civile pales­ti­nienne : à Gaza, l’action com­binée du Hamas qui ouvre à l’explosif des brèches dans le mur et de la popu­lation civile qui s’engouffre paci­fi­quement dans ces brèches, inter­disant par la même toute réaction mili­taire égyp­tienne ou israé­lienne en est un premier exemple. Le débat démo­cra­tique se poursuit sans tabou, y compris sur l’efficacité des tirs de roquettes : par exemple, Al-​​Haq – une orga­ni­sation de défense des droits de l’homme à Ramallah-​​ écrit dans un rapport publié le 1er mars : « l’usage sans res­tric­tions de la force contre la popu­lation civile en réponse aux attaques de roquettes illé­gales par les groupes armés pales­ti­niens est une vio­lation des lois de la guerre. » ; des vil­lages de plus en plus nom­breux luttent contre le Mur qui continue à avancer et s’organisent dans une coor­di­nation qui se réunira fin avril.

Face à la logique de guerre qui s’installe au Proche et au Moyen Orient, seule une vraie pers­pective de paix fondée sur le droit inter­na­tional, négociée avec tous les par­te­naires à com­mencer par le Hamas, peut éviter une escalade dangereuse.