Les fouilles archéologiques, outil politique des colons de Jérusalem

Benjamin Barthe, jeudi 21 février 2008

Il y a d’abord eu des lézardes en plein milieu de la route prin­cipale. Puis quelques fis­sures dans les pla­fonds des maisons adja­centes. Et enfin une grosse cra­quelure dans l’un des murs de la crèche.

En reliant ces indices les uns aux autres, les habi­tants de Silwan, un quartier arabe de Jéru­salem, ont compris, fin janvier, que les colons juifs ins­tallés parmi eux avaient une nou­velle fois entrepris de creuser sous leurs pieds.

"Ces travaux d’excavation menacent direc­tement nos maisons, affirme Fakhri Abou Diab, le chef du comité de défense de Silwan. Comme d’habitude, per­sonne n’a jugé bon de nous pré­venir et de nous pré­senter les permis adé­quats. Les colons agissent comme si nous n’existions pas. Seules les vieilles pierres les intéressent."

De fait, Silwan n’en manque pas. Considéré par les his­to­riens israé­liens comme le site de la cité de David, berceau de la Jéru­salem biblique, ce quartier situé juste en contrebas des rem­parts de la vieille ville est truffé de ves­tiges antiques et notamment de tunnels. Leur mise en valeur dans les années 1980, sous la forme d’un par­cours archéo­lo­gique, a accom­pagné et favorisé l’intrusion de familles juives dans cette zone jusqu’alors peuplée exclu­si­vement de Palestiniens.

A la tête de cette double entre­prise, l’association Elad, un groupe de colons radicaux à qui le service des Anti­quités israé­liennes a concédé le terrain et qui, depuis, est passée maître dans l’art d’instrumentaliser le sous-​​sol de Jéru­salem à des fins poli­tiques. En l’espace d’une ving­taine d’années, moyennant har­cè­lement juri­dique, fal­si­fi­cation de docu­ments et recru­tement de col­la­bo­ra­teurs, Elad a réussi à s’emparer de plus de cin­quante habi­ta­tions en plein coeur de Silwan.

Du coup, pour les habi­tants, la reprise des fouilles n’augure rien de bon. Selon le Comité israélien contre les démo­li­tions de maison, une orga­ni­sation qui vient en aide aux Pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est, ce nouveau projet est même poten­tiel­lement explosif. D’après Meïr Mar­galit, l’un de ces res­pon­sables, Elad ambi­tionne de relier le tunnel de Hezekia, l’un des sites du parc archéo­lo­gique, à un autre tunnel antique, actuel­lement muré, qui mène juste en dessous de la mosquée Al-​​Aksa, troi­sième lieu saint de l’islam, dis­tante d’environ 500 mètres.

"Ces gens sont animés par une idéo­logie mes­sia­nique d’autant plus dan­ge­reuse que le gou­ver­nement ne les contrôle qua­siment pas, dit Meïr Mar­galit. Ils ima­ginent que le Troi­sième temple juif va des­cendre du ciel et détruire la mosquée. Il suf­firait que les Pales­ti­niens aient le sen­timent qu’Al-Aksa est en danger pour déclencher une explosion." En 1996, l’ouverture d’un tunnel à proximité de l’Esplanade des Mos­quées, le Mont du Temple pour les juifs, par le gou­ver­nement de Benyamin Néta­nyahou, premier ministre de l’époque, avait pro­voqué des émeutes au cours des­quelles 70 Pales­ti­niens et 17 Israé­liens avaient été tués.

COMPLICITÉS

Pour l’instant, les pro­tes­ta­tions des habi­tants de Silwan ont buté sur les com­pli­cités dont Elad jouit au sein des ser­vices de sécurité. Le 10 février, juste après avoir déposé un recours devant la Cour suprême, quatre Pales­ti­niens ont ainsi été arrêtés par la police au motif qu’ils auraient "endommagé" le chantier. Un peu plus tôt, à la suite d’un pré­cédent dépôt de plainte au com­mis­sariat, deux autres Pales­ti­niens de Silwan avaient été appré­hendés pour des actes de "vio­lence". Le député du parti Meretz (gauche sio­niste) Yossi Beilin, qui désirait ins­pecter le site, s’en est vu refuser l’accès par le service des Anti­quités israéliennes.

Contactés par Le Monde, le porte-​​parole de ce dépar­tement, ainsi que celui des Parcs nationaux et celui de l’organisation Elad ont tous refusé de faire le moindre com­men­taire, rejetant sur les autres la res­pon­sa­bilité des travaux. Un silence gêné qui n’étonne pas Meïr Mar­galit, du Comité contre les démo­li­tions de maison. "C’est tou­jours la même his­toire. Les colons font le sale boulot. Le gou­ver­nement ferme les yeux. Et tout le monde se tait."

Benjamin Barthe Article paru dans l’édition du 21.02.08