Les familles de victimes turques d’un assaut israélien décidées à continuer leur combat judiciaire

"Mon mari est mort dans mes bras, (...) nous n’allons certainement pas accepter la compensation" financière.

Fulya Ozerkan, L’Orient le Jour avec AFP, dimanche 30 octobre 2016

Les familles de victimes turques d’un assaut israélien contre une flottille en route pour Gaza en 2010 sont décidées à continuer leur combat judiciaire contre l’État hébreu, malgré un accord diplomatique entre la Turquie et Israël prévoyant l’abandon des poursuites.

Neuf Turcs ont été tués lorsqu’un commando israélien a pris d’assaut le "Mavi Marmara", un navire faisant partie d’une flottille humanitaire, composée de six embarcations, qui tentait de briser le blocus de la bande de Gaza. Une dixième personne est morte à l’hôpital en 2014. Cet incident a provoqué une grave crise diplomatique entre la Turquie et Israël qui a duré six ans, jusqu’à la conclusion d’un accord de normalisation en juin dernier après plusieurs mois de tractations secrètes.

Dans le cadre de cet accord, Israël a notamment versé fin septembre 20 millions de dollars (près de 18 millions d’euros) d’indemnités à la Turquie au profit des familles des victimes. En échange, les deux parties ont convenu qu’aucun individu israélien ni aucun représentant du gouvernement d’Israël ne pouvait être tenu responsable. "Mon mari est mort dans mes bras", raconte à l’AFP Cigdem Topçuoglu, l’une des passagères du "Mavi Marmara", "nous n’allons certainement pas accepter la compensation" financière. "Ils viennent et tuent votre mari à côté de vous, puis ils disent : +Tenez, prenez cet argent, taisez-vous et abandonnez les poursuites+. Vous accepteriez cela, vous ?", s’indigne Mme Topçuoglu.

Comme elle, les familles de victimes qui ont porté plainte contre quatre ex-responsables de l’armée israélienne, jugés par contumace depuis 2012, se disent déterminées à se battre jusqu’au bout, estimant que le pacte passé d’Etat à Etat ne les concerne pas. Mais feront-elles le poids face à un accord aux enjeux diplomatiques qui les dépassent ? Le président Recep Tayyip Erdogan, qui a longtemps défendu l’expédition humanitaire et qualifié de "martyrs" les victimes du "Mavi Marmara", semble avoir pris ses distances avec leur initiative, lancée alors qu’il dirigeait le gouvernement turc.

’Coûte que coûte’

"Avant de livrer de l’aide humanitaire depuis la Turquie, avez-vous consulté le Premier ministre d’alors ?", a ainsi reproché M. Erdogan quelques jours après la signature de l’accord, à la stupéfaction de son auditoire, plus habitué à des prises de position enflammées en faveur de la cause palestinienne.

"Attristé" par ces propos, Ismail Songur, dont le père a été tué à bord du "Mavi Marmara" pendant l’assaut, estime que les poursuites judiciaires sont en train de devenir "victimes de la politique". "Personne, au sein du gouvernement turc, ne nous a demandé notre avis avant de conclure cet accord", a-t-il déclaré à l’AFP.

Le procès doit continuer "coûte que coûte", presse Rodney Dixon, un avocat spécialisé dans les droits de l’homme qui assiste les proches des victimes, estimant que le "soi-disant accord" entre Israël et la Turquie "est illégal du point de vue du droit international (...) et du droit turc". "Même si les familles des victimes acceptent l’argent, cela n’aura aucun impact sur l’affaire", assure une avocate représentant les familles, Gülden Sönmez, qui était également présente à bord du "Marvi Marmara". "C’est un procès pour crimes, pas pour des dommages et intérêts. Les 20 millions de dollars sont un paiement à titre gracieux (...) et ne sauraient être acceptés comme compensation", plaide-t-elle.

Des procureurs turcs réclament des peines de prison à vie contre l’ancien chef de l’état-major israélien, Gabi Ashkenazi, les ex-chefs de la marine et de l’aviation, Eliezer Marom et Avishai Levi, ainsi que l’ancien patron du renseignement militaire, Amos Yadlin, pour leur implication supposée dans l’assaut.

La première audience du procès après la conclusion de l’accord israélo-turc s’est déroulée le 19 octobre dans une ambiance tendue, sous les cris d’"Israël, assassin" lancés par la foule rassemblée devant le tribunal. Le procès a été a renvoyé au 2 décembre.

Bülent Yildirim, dirigeant de l’ONG islamique turque IHH qui a affrété le "Mavi Marmara", assure qu’il est prêt à aller jusqu’au bout. "Ceux qui pensent que l’affaire va être abandonnée vont être déçus", dit-il.