Les étranges idées de Salam Fayyad (Episode 1)

J. Salingue, mardi 13 mai 2008

Pour la gauche, les syn­dicats, et nombre de res­pon­sables du Fatah, les choses sont claires : Salam Fayyad, ancien haut fonc­tion­naire de la Banque Mon­diale et du Fonds Moné­taire Inter­na­tional, applique sans com­plexe les pré­ceptes du néo-​​libéralisme en sou­tenant prio­ri­tai­rement le secteur privé, quitte à plonger encore un peu plus la très grande majorité de la popu­lation dans la misère.

Pourquoi le gou­ver­nement de Salam Fayyad est-​​il aussi contesté en Cis­jor­danie ? Question légitime. La réponse la plus évidente semble être le fait qu’il ait entrepris de défi­ni­ti­vement désarmer la résis­tance pales­ti­nienne. Mais ce n’est pas la seule. D’autres mesures qu’il a prises ou tenté de prendre ont lar­gement contribué à ren­forcer son impo­pu­larité, déjà consi­dé­rable lors de sa nomi­nation en juin 2007. Voici l’une d’entre elles.

L’affaire s’est déroulée de janvier à mars 2008. Elle n’a pas fait grand bruit ailleurs que dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. Mais dans les rues de Ramallah, de Jénine ou d’Hébron, on en parle encore, avec un mélange de colère, d’inquiétude et de sou­la­gement en raison de son heureux dénouement. « Heureux dénouement »… pour la popu­lation pales­ti­nienne. Pas pour le gou­ver­nement de Salam Fayyad.

A la mi-​​janvier, le gou­ver­nement annonce une nou­velle qui se répand comme une traînée de poudre dans les villes, vil­lages et camps de réfugiés pales­ti­niens : à partir du 25 janvier, tous ceux qui sou­hai­teront obtenir des papiers offi­ciels de l’Autorité Pales­ti­nienne en Cis­jor­danie devront pro­duire les pièces jus­ti­fi­ca­tives prouvant qu’ils ont réglé leurs fac­tures d’eau, d’électricité et autres « ser­vices ». C’est l’Utility Bill Clea­rance Law , qui, d’après les auto­rités, a pour objectif de combler les 500 mil­lions de dollars d’arriérés de paiement des foyers pales­ti­niens. Il n’y aura pas d’exception : pour obtenir une carte d’identité, un pas­seport, un permis de conduire, un cer­ti­ficat de nais­sance pour un nouveau-​​né, pour imma­tri­culer sa voiture, pour se marier… il faudra payer les factures.

Chômage endé­mique (de 30 à 50% en Cis­jor­danie selon le mode de calcul adopté), pau­vreté gran­dis­sante (50% de la popu­lation sous le seuil de pau­vreté selon les chiffres offi­ciels), inflation galo­pante (le prix du pain a aug­menté de 50% en un an, celui de la farine et du riz de près de 100%), arriérés de salaires des fonc­tion­naires (souvent un an de retard)… La situation écono­mique de la très grande majorité de la popu­lation pales­ti­nienne est loin d’être relui­sante. Mais ce n’est visi­blement pas le souci prin­cipal de Salam Fayyad. Le porte-​​parole du Gou­ver­nement et Ministre des Affaires Etran­gères Riyad al-​​Maliki déclare qu’il s’agit notamment, avec cette mesure, « [de] se débar­rasser de la culture du non-​​paiement, d’habituer les citoyens à payer leurs dettes [et de] réa­liser l’égalité et la justice entre ceux qui paient et ceux qui ne paient pas ».

Les pro­tes­ta­tions sont mul­tiples. Des moni­teurs d’auto-écoles et chauf­feurs de taxi (qui risquent de perdre leur outil de travail…) aux fonc­tion­naires (notamment les ensei­gnants, qui mena­çaient déjà de faire grève en raison des arriérés de salaires et d’accords passés non res­pectés par le gou­ver­nement), en passant par les comités popu­laires des camps de réfugiés (les plus pauvres parmi les Pales­ti­niens), on marque son oppo­sition à la nou­velle mesure. De nom­breux élus du Fatah au Conseil Légis­latif font de même. L’un d’entre eux, Jamal Abu ar-​​Rub, déclare ainsi que cette décision peut être assi­milée à une « punition col­lective ». Du côté des syn­dicats et des orga­ni­sa­tions de gauche comme le FPLP, on n’hésite pas à accuser le gou­ver­nement de pri­vi­légier les intérêts des groupes privés au détriment de ceux de la très grande majorité des Palestiniens.

Il s’agit en effet, pour l’essentiel, de récu­pérer de l’argent qui n’ira pas dans les caisses du gou­ver­nement mais bel et bien dans celles des grands groupes qui gèrent les ser­vices à la popu­lation. Dans le cas de l’électricité par exemple, les deux prin­cipaux groupes nationaux sont la Pales­tinian Electric Company (PEC) et la National Elec­tricity Company (NEC), dans les­quelles les auto­rités « publiques » n’ont que de très maigres parts. L’actionnaire prin­cipal de la PEC est la Conso­li­dated Contractors Company de Saïd Khoury [1] et celui de la NEC est la Padico de Munib al-​​Masri [2] (également action­naire de la PEC). On pourrait naï­vement se demander si ces groupes ne sont pas en dif­fi­culté finan­cière… Véri­fi­cation faite, non. A la fin du premier tri­mestre 2008, la PEC annoncera des béné­fices de 2.73 mil­lions de dollars, soit une pro­gression de 100% par rapport au premier tri­mestre 2007. Le résultat net de Padico au 31 mars 2008 sera de 8.3 mil­lions de dollars.

Pour la gauche, les syn­dicats, et nombre de res­pon­sables du Fatah, les choses sont claires : Salam Fayyad, ancien haut fonc­tion­naire de la Banque Mon­diale et du Fonds Moné­taire Inter­na­tional, applique sans com­plexe les pré­ceptes du néo-​​libéralisme en sou­tenant prio­ri­tai­rement le secteur privé, quitte à plonger encore un peu plus la très grande majorité de la popu­lation dans la misère. Cer­tains font en outre remarquer que le mesure est d’autant plus cho­quante qu’elle a été annoncée environ un mois après la Confé­rence de Paris, au cours de laquelle les pays dona­teurs ont promis environ 7.7 mil­liards d’euros d’aide à l’Autorité Pales­ti­nienne, et que le gou­ver­nement lui-​​même n’a pas payé ses dettes en réglant les arriérés de salaires des fonctionnaires.

Inflexible au début, Fayyad va pro­gres­si­vement céder du terrain. Si Riyad al-​​Maliki dénonce au début du mois de février le « manque de patrio­tisme » qui carac­té­ri­serait cer­tains syn­di­ca­listes, des ten­ta­tives de conci­liation vont être orga­nisées, notamment avec les repré­sen­tants des réfugiés et avec les syn­dicats de fonc­tion­naires. Le mou­vement de ces der­niers inquiète par­ti­cu­liè­rement le gou­ver­nement, car il porte des reven­di­ca­tions plus larges que la seule Utility Bill Clea­rance Law, notamment sur les salaires, les retraites, ainsi qu’une rééva­luation des frais de trans­ports et de nour­riture. Un médiateur est donc nommé, Rawhi Fattouh, membre du Fatah, haut res­pon­sable de l’Autorité pales­ti­nienne, ancien pré­sident du Conseil Légis­latif et ancien Pré­sident par intérim (il avait assuré la tran­sition entre Yasser Arafat et Mahmoud Abbas).

Plu­sieurs ren­contres ont lieu entre Rawhi Fattouh et les repré­sen­tants des syn­dicats, notamment Jamil Shahada, secré­taire général du syn­dicat des ensei­gnants et Bassam Zakarna, du syn­dicat des fonc­tion­naires. Fattouh s’engage à ce que le gou­ver­nement paye régu­liè­rement les salaires, recon­sidère le montant des charges liées aux trans­ports et adapte l’Utility Bill Clea­rance Law afin de ne pas péna­liser trop durement les fonc­tion­naires. Mais l’accord tarde à être signé, les salaires ne sont tou­jours pas versés, le gou­ver­nement mul­tiplie les décla­ra­tions contra­dic­toires et la pro­tes­tation ne faiblit pas, avec d’importantes journées de grève en février et en mars.

Fayyad semble déterminé à ne pas aban­donner une mesure pourtant décriée dans l’ensemble des ter­ri­toires pales­ti­niens de Cis­jor­danie. La « solution » va fina­lement venir d’ailleurs. Plu­sieurs asso­cia­tions, syn­dicats et indi­vidus ont en effet dès le mois de février déposé des recours devant la Haute Cour de Justice pales­ti­nienne pour faire inva­lider le décret de Fayyad. Le 31 mars, l’instance judi­ciaire rend un arrêt qui met un terme à l’affaire de l’Utility Bill Clea­rance Law : la mesure est consi­dérée comme inap­pli­cable et immé­dia­tement sus­pendue. Fin de l’acte.

Fin de l’acte, ou presque. Le 6 avril, Rawhi Fattouh, l’émissaire du gou­ver­nement, pré­sente des excuses publiques. Mais pas à propos de la décision contro­versée de Fayyad, même s’il l’avait lui aussi défendue, comme le reste de l’Autorité, au nom de la néces­saire contri­bution de chacun à la remise en marche de l’économie pales­ti­nienne, de la trans­pa­rence finan­cière et de l’égalité entre les citoyens. Il s’excuse pour une toute autre affaire : trois semaines plus tôt, à la fron­tière avec la Jor­danie, les auto­rités doua­nières ont en effet saisi dans sa voiture environ 3000 télé­phones por­tables, qu’il avait l’intention de revendre au marché noir.

[1] La CCC (Conso­li­dated Contractors Company) est une entre­prise spé­cia­lisée dans la construction, l’ingénierie et la four­niture d’énergie. Ses deux prin­cipaux action­naires sont Saïd Khoury et Hasib Sabbagh. Ce dernier est membre du Conseil National Pales­tinien (CNP, « Par­lement » de l’OLP). Leurs for­tunes étaient estimées en 2007 à res­pec­ti­vement 6 et 4.3 mil­liards de dollars.

[2] La Padico (Pales­tinian Deve­lopment and Investment Company) est une holding pos­sédant des intérêts dans des domaines aussi divers que le tou­risme, l’industrie phar­ma­ceu­tique, la finance, l’immobilier, l’élevage de poulets, les télé­com­mu­ni­ca­tions ou la pro­duction d’énergie. Son prin­cipal action­naire est Munib al-​​​​Masri. En 2007, sa fortune était estimée à 1.62 mil­liards de dollars.