Les espoirs de Gaza coulés dans le plomb

Richard Falk, vendredi 14 janvier 2011

Israël se prépare à lancer une seconde attaque d’envergure sur Gaza, et il est bien décon­certant de constater que malgré cela, la com­mu­nauté inter­na­tionale demeure silencieuse..

C’est une chose conster­nante qu’au moment où l’on com­mémore tris­tement le second anni­ver­saire de l’attaque san­gui­naire du peuple de Gaza - opé­ration dont le nom de code israélien était Cast Lead (Plomb Durci) - on puisse déceler des signes qu’une nou­velle attaque d’envergure se prépare contre le peuple assiégé de Gaza.

Le jour­na­liste israélien influent, Ron Ren-​​Yishai, a écrit le 29 décembre 2010 qu’il était vrai­sem­blable qu’une nou­velle attaque d’importance se pré­parait et il citait à l’appui de ses dires des offi­ciers mili­taires israé­liens haut placés selon les­quels : "La question n’est pas si mais bien quand", une façon de voir par­tagée, selon Ren-​​Yishai, par "des ministres du gou­ver­nement, des membres de la Knesset et des res­pon­sables muni­cipaux de la région de Gaza".

Le chef d’état major assoiffé de sang, Lt Général Gabi Ash­kenazi, confirme cette éven­tualité dans sa récente décla­ration selon laquelle "tant que Gilad Shalit sera en cap­tivité, la mission ne sera pas ter­minée". Il ajoute avec une ironie incons­ciente "nous n’avons par perdu le droit de nous défendre".

Il serait plus juste de dire : "Nous n’avons pas renoncé au droit de nous lancer dans des guerres d’agression ni à celui de com­mettre des crimes contre l’humanité".

Et qu’en est-​​il des 10 000 enfants pales­ti­niens, dont des enfants de moins de 10 ans, qui sont enfermés dans des prisons israé­liennes en Palestine occupée ?

Brouiller les pistes

Dans ce contexte, l’escalade de la vio­lence le long de la fron­tière entre Gaza et Israël devrait déclencher les son­nettes d’alarme dans le monde et à l’ONU.

Ces temps der­niers, Israël a, à plu­sieurs reprises, bom­bardé impi­toya­blement des cibles à l’intérieur de la bande de Gaza, dont une près de Khan Younis, un camp de réfugiés civils sur­peuplé, tuant ce faisant plu­sieurs Pales­ti­niens et en blessant d’autres.

Ces attaques sont soit disant des mesures de rétorsion pour les neuf bombes par mor­tiers qui sont tombées dans une zone inha­bitée sans causer de dégâts ni de blessés. Israël a aussi utilisé la force létale contre des enfants de Gaza qui ramas­saient des gra­viers dans la zone tampon pour réparer leurs maisons.

Comme d’habitude le pré­texte de la sécurité manque de cré­di­bilité. S’il y avait une situation dans laquelle il aurait été approprié de tirer en l’air en signe d’avertissement c’était bien celle-​​là. En effet depuis deux ans le calme règne presque sans inter­ruption à la fron­tière et les bombes par mor­tiers ou les roquettes rares et inof­fen­sives qui ont été envoyées l’ont été contre le gré du Hamas qui ne veut pas donner de pré­texte à Israël pour uti­liser la force.

Symp­to­ma­ti­quement, Ash­kenazi ment effron­tément en pré­sentant ce qui se passe à Gaza comme si c’était une décla­ration de guerre : "Nous ne per­met­trons pas que des roquettes soient tirées sur nos citoyens et nos villes depuis ’des endroits pro­tégés’ au milieu des civils".

Avec une pré­cision digne d’Orwell, c’est juste le contraire qui est vrai : Israël, de son ter­ri­toire protégé ne cesse d’attaquer, dans l’intention de les tuer, les Pales­ti­niens de Gaza, des civils sans défenses qui ne peuvent pas s’échapper.

Le silence complice

Ce qui est peut-​​être encore pire que la pro­pa­gande bel­li­ciste d’Israël c’est le silence assour­dissant des gou­ver­ne­ments mon­diaux et de l’ONU.

L’opinion publique mon­diale a été choquée briè­vement par le spec­tacle de cette guerre uni­la­térale qu’a été l’opération Cast Lead qui a été un immense crime contre l’humanité, mais aujourd’hui il ne voit pas cette escalade de menaces et de pro­vo­ca­tions des­tinées appa­remment à dresser le décor d’une nou­velle attaque israé­lienne contre l’infortunée popu­lation de Gaza.

Le silence qui accueille les nom­breuses preuves qu’Israël se prépare à lancer l’opération Cast lead 2, est une forme extrê­mement grave de com­plicité cri­mi­nelle de la part des plus hauts niveaux gou­ver­ne­mentaux, spé­cia­lement de la part de pays qui sont de proches alliés d’Israël ; ce silence démontre aussi la faillite morale du système des Nations Unies.

Nous avons été témoins du carnage des "guerres pré­ven­tives" et de la "guerre pré­ventive" en Iraq mais il nous reste à explorer les impé­ratifs moraux et poli­tiques de la "paix pré­ventive". Combien de temps les peuples du monde devront-​​ils encore patienter ?

Il serait bon de se rap­peler les paroles d’un habitant anonyme de Gaza en réaction aux attaques d’il y a deux ans : "Pendant que les Israé­liens bom­bar­daient nos quar­tiers, l’ONU, l’UE, la Ligue Arabe et la com­mu­nauté inter­na­tionale sont restés silen­cieux devant ces atro­cités. Les cen­taines de cadavres d’enfants et de femmes n’ont pas réussi à les convaincre d’intervenir."

L’opinion publique libérale inter­na­tionale s’enthousiasme au sujet de la nou­velle norme mon­diale de "la res­pon­sa­bilité de pro­téger" mais per­sonne ne dit que pour que cette idée soit cré­dible, il fau­drait l’appliquer de toute urgence à Gaza. Sa popu­lation qui endure un cruel blocus depuis plus de trois ans est aujourd’hui sérieu­sement menacée par de nou­veaux dangers.

Et bien que le Rapport Gold­stone, le rapport exhaustif de la Ligue Arabe, Amnistie Inter­na­tionale et Human Rights Watch aient confirmé que des atro­cités avaient bien été com­mises en 2008-​​2009, per­sonne ne s’attend à ce qu’Israël soit obligé de rendre des comptes et les USA, avec la com­plicité des médias, uti­lisent à plein leur muscles diplo­ma­tiques pour qu’il n’en soit plus question et que tout cela soit oublié.

Quelques vérités

Il n’y a que la société civile qui ait offert des réponses appro­priées sur le plan moral, légal et poli­tique, à la situation. Si oui on non ces réponses attein­dront leurs objectifs seul l’avenir nous le dira.

Le Free Gaza Movement et la Flot­tille de la Liberté se sont opposés au blocus d’une manière plus efficace que l’ONU et les gou­ver­ne­ments en forçant Israël, du moins théo­ri­quement, à annoncer qu’il allait alléger le blocus et per­mettre l’entrée de l’aide huma­ni­taire et de maté­riaux de construction.

Evi­demment, les faits sur le terrain contre­disent la rhé­to­rique israé­lienne : il n’arrive tou­jours pas à Gaza suf­fi­samment de mar­chan­dises pour satis­faire les besoins de pre­mière nécessité des habi­tants ; il n’y a pas assez d’eau et le système d’égout est sérieu­sement endommagé ; il n’y a pas assez de fuel pour avoir assez d’électricité ; et les maisons que l’opération Cast Lead a détruites n’ont pas été recons­truites de sorte qu’il y a un manque ter­rible de loge­ments (plus de 100 000 loge­ments seraient néces­saires rien que pour donner un toit à tous ceux qui vivent dans des tentes).

De plus la plupart des étudiants ne sont pas auto­risés à quitter Gaza pour aller étudier à l’étranger et la popu­lation vit empri­sonnée dans un ter­ri­toire constamment menacée de vio­lences, de jour comme de nuit.

Cette des­cription de Gaza n’offre pas des pers­pec­tives très réjouis­santes pour 2011. Cependant il ne faut pas sous estimer la force d’âme du peuple de Gaza.

J’ai ren­contré des Gazaouis, spé­cia­lement des jeunes gens, qui auraient pu être détruits par les souf­frances que la vie leur a infligées à eux et leurs familles depuis qu’ils sont nés, et pourtant ils ont une vision positive de la vie et de ce qu’elle leur réserve et ils pro­fitent de toutes les oppor­tu­nités qu’ils ren­contrent, ils mini­misent leurs pro­blèmes, se montrent cha­leureux envers ceux qui sont moins for­tunés qu’eux et par­tagent avec enthou­siasme leurs espoirs d’avenir.

Ces contacts m’ont inspiré et ont ren­forcé ma déter­mi­nation et mon sens des res­pon­sa­bi­lités : ce peuple fier doit être libéré d’un pouvoir oppressif qui n’a de cesse de l’emprisonner, le menacer, l’appauvrir, lui enlever la santé, le trau­ma­tiser, l’estropier, le tuer.

Jusqu’à ce que ce soit le cas, aucun d’entre nous ne devrait dormir sur ses deux oreilles !