Les enjeux d’une cohabitation

Monique Etienne, Pour la Palestine n°49, mardi 2 mai 2006

Elections en Palestine /

Chef de cabinet du ministre de l’Agriculture du pré­cédent gou­ver­nement, Rami Rabayah, 28 ans, nous livre son analyse des résultats du scrutin, plaide en défaveur d’un gou­ver­nement d’union nationale, revient sur les rela­tions entre la pré­si­dence et le conseil légis­latif et la coha­bi­tation, et interroge les réac­tions de la com­mu­nauté internationale.

PLP : Quelle analyse peut-​​on faire du résultat des élections ?

Rami Rabayah : Je ne suis pas surpris par le résultat des élec­tions. Tout d’abord, les Pales­ti­niens sont pro­fon­dément déçus par le projet d’Oslo et le pro­cessus de paix. Ils ont le sen­timent d’avoir été trahis et que leur situation n’a fait qu’empirer. Ensuite, le Fatah a été dix ans au pouvoir et les gens ont envie de chan­gement, puisqu’il a échoué : il y a eu des failles dans la pra­tique de la démo­cratie la cor­ruption en est une, donc le Fatah a été sanc­tionné. Les gens ont voté Hamas non parce qu’ils sou­haitent la guerre avec Israël, ni pour l’idéologie du Hamas, mais contre le Fatah.

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PLP : Mais personne n’avait prévu une victoire aussi écrasante ?

R. R. : On ne peut pas ignorer l’écho important du dis­cours isla­miste dans la société. Depuis long­temps, les isla­mistes ont entrepris un travail de fond d’opposition au Fatah et de dénon­ciation de ses pra­tiques qui est entré en écho avec le vécu des Pales­ti­niens. Il suf­fisait d’écouter les dis­cus­sions dans les taxis et sur les check­points. Ce n’est pas contra­dic­toire avec ce qui précède. Les gens sou­haitent tou­jours la paix avec Israël malgré leur grande déception. La meilleure preuve est qu’il y a un an, ils ont élu mas­si­vement Mahmoud Abbas pour obtenir la paix et le retour aux négo­cia­tions. Les Pales­ti­niens sont réa­listes et prag­ma­tiques. Ils savent qu’on ne peut pas avancer sans négocier avec les Israé­liens. C’est une évidence, y compris pour le Hamas.

PLP : N’y avait-​​il pas également un vrai travail social du Hamas qu’avaient négligé le Fatah et la gauche ?

R. R. : C’est surtout vrai à Gaza. J’ai beaucoup de mal à mesurer l’importance réelle de ce travail du Hamas ici, à Ramallah. Je pensais que le Hamas allait gagner à Gaza. Mais lorsqu’on voit les résultats à Ramallah, alors que le Hamas n’est pas présent (ils ont eu beaucoup de voix, ils ont rem­porté les muni­ci­pales), on com­prend que le travail social du Hamas n’est pas la raison prin­cipale de leur succès. Le peuple a plutôt voté pour l’image d’honnêteté du Hamas et pour exprimer un ras-​​le-​​bol global.

PLP : Le désengagement de Gaza auraitil été perçu comme une victoire du Hamas ?

R. R. : Non, je ne crois pas. Depuis long­temps nous savions que Gaza était un bourbier pour Israël et que l’occupation de Gaza lui coûtait plus cher que ce qu’elle rap­portait. Il est vrai que le désen­ga­gement de Gaza a été perçu comme une vic­toire de la résis­tance. Celle de tout le peuple plutôt que celle exclusive du Hamas. Après le départ des colons, les Pales­ti­niens ont une fois de plus montré leur maturité poli­tique en se ras­sem­blant autour du drapeau pales­tinien et en évitant les récu­pé­ra­tions. Je suis chaque fois étonné de constater que le peuple ne tombe pas dans le piège de la division alors que tout le monde attend le chaos.

PLP : Il y a un an, les Pales­ti­niens votaient pour Abou Mazen. Qu’est-ce qui explique un tel revi­rement ? Les Pales­ti­niens auraient-​​ils voulu équi­librer les pou­voirs et dire au Fatah et au Hamas qu’ils sou­hai­taient qu’ils tra­vaillent ensemble ?

R. R. : Le message donné lors de l’élection pré­si­den­tielle était clair. Chaque fois qu’il y a un espoir d’aller vers la paix, les Pales­ti­niens foncent. Pour ces élec­tions légis­la­tives, le choix ne portait pas sur la paix. Le Hamas n’a pas voulu faire cam­pagne sur la lutte contre l’occupation. Il s’est contenté de dire qu’une fois au pouvoir il serait prag­ma­tique. Il a axé ses thèmes de cam­pagne sur la cor­ruption et le bilan de la gestion de l’Autorité pales­ti­nienne. Les Pales­ti­niens se sont pro­noncés sur des affaires internes pales­ti­niennes. C’était aussi voulu par Mahmoud Abbas. Il a été élu sur un pro­gramme de retour aux négo­cia­tions et un agenda de réformes internes. Alors que tous les obser­va­teurs inter­na­tionaux se fixaient sur le premier aspect, j’ai tou­jours pensé que les réformes et le réta­blis­sement de la sécurité étaient fon­da­mentaux. Comme Sharon n’a pas donné à Mahmoud Abbas la pos­si­bilité d’avancer sur le premier point en le dis­qua­li­fiant une fois de plus, il a beaucoup avancé sur le plan interne. Ces élec­tions sont aussi le résultat de ces avancées : démo­cra­ti­sation de la société et des ins­ti­tu­tions, mise en place de réformes impor­tantes et réta­blis­sement de l’ordre. Même gagnées par le Hamas, elles sont une vic­toire de Mahmoud Abbas qui a ren­forcé la démo­cratie et nos institutions.

PLP : Pourtant, l’un des thèmes de la cam­pagne du Hamas était l’incapacité du pré­sident à rétablir la sécurité alors qu’il y consa­crait 40% du budget national…

R. R. : Je ne crois pas qu’Abou Mazen ait échoué sur ces ques­tions de sécurité. Les pro­blèmes de sécurité ont été davantage média­tisés qu’en réelle aug­men­tation. La situation sécu­ri­taire dra­ma­tique n’était due ni au Hamas, ni au Jihad, ni à la gauche, mais aux frac­tions armées du Fatah. Il faut se rap­peler que les forces de sécurité avaient été détruites par Israël. Depuis son élection, le pré­sident a réussi à rétablir un certain ordre en Cis­jor­danie. A Gaza, c’était plus dif­ficile à cause du désen­ga­gement et du faible armement des forces de sécurité pour tenir tête aux groupes armés. Les choses avancent, même si ce sen­timent n’est pas for­cément partagé par le Pales­tinien moyen. Mais, avant tout, le peuple pales­tinien a voulu sanc­tionner les dix ans de pra­tique du Fatah, dont le Hamas a mis en avant les erreurs. C’était de bonne guerre. Il faut cependant rela­ti­viser : le Fatah n’a pas fait que des erreurs et si aujourd’hui des élec­tions ont pu se dérouler pai­si­blement et dans des condi­tions démo­cra­tiques exem­plaires, c’est grâce aux ins­ti­tu­tions mises en place par l’Autorité et le Fatah.

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Beït’Sira : résistance contre l’expropriation de la terre par l’armée.

PLP : Il y a une grave crise au sein du Fatah. Le fait qu’il n’y ait pas eu d’élections, que des frac­tions s’affrontent, n’explique-t-il pas le rejet populaire ?

R. R. : Le pro­blème du Fatah concerne toute la société pales­ti­nienne. La réalité de l’affrontement, ce n’est pas la jeune garde contre la vieille garde. C’est beaucoup plus fon­da­mental. L’obsession des Israé­liens et de Sharon était de détruire le Fatah qui est le seul parti réel­lement natio­na­liste. Tous les autres partis, de gauche comme de droite ont des réfé­rences idéo­lo­giques autres que la Palestine, alors que le Fatah est un parti popu­laire dont le seul objectif est la libé­ration de la Palestine. C’est le seul mou­vement qui ras­semble la société pales­ti­nienne dans sa diversité et ses contra­dic­tions. Le paysan, le notable et le bour­geois sont assis sur le même banc au Par­lement. Israël en avait peur. Ce parti a su évoluer au fur et à mesure que la Palestine chan­geait. Israël savait également qu’en détruisant le Fatah, il détruisait l’OLP. C’était l’une des prio­rités des diri­geants israé­liens parce que l’OLP repré­sente les Pales­ti­niens dans leur ensemble, pas seulement les Pales­ti­niens à l’intérieur de la Cis­jor­danie et de Gaza, mais aussi les Pales­ti­niens israé­liens, les réfugiés et les Pales­ti­niens de l’exil. Si l’OLP survit, ce sera en défendant le droit au retour, question plus large que la reven­di­cation de l’Etat pales­tinien. C’est ce qui effraie Sharon et Olmert, car cette question ravive toute la pro­blé­ma­tique de la survie d’Israël. J’ai envie de délivrer un message d’espoir : même si l’OLP ou le Fatah dis­pa­raissent, je crois que le peuple pales­tinien aura tou­jours la force de renaître parce qu’il a le droit avec lui. Les options d’Israël seront tou­jours menacées tant qu’il y aura des Pales­ti­niens pour reven­diquer leur droit au retour. Bien sûr, ce droit peut être aménagé si Israël reconnaît sa res­pon­sa­bilité dans la tra­gédie pales­ti­nienne. Et pourquoi ne seraitil pas appliqué dans son inté­gralité, si Israël devenait un réel Etat démo­cra­tique qui intè­grerait toutes les populations ?

PLP : L’OLP a-​​t-​​elle été affaiblie depuis le pro­cessus d’Oslo au profit de l’Autorité palestinienne ?

R. R. : En fait y a comme un paradoxe. D’un côté, Oslo consacre la recon­nais­sance de l’OLP, comme celle de sa légi­timité. De l’autre, avec l’instauration de l’Autorité nationale pales­ti­nienne, dont la direction mène, de fait, la négo­ciation, on assiste comme à un effa­cement de l’OLP en tant que telle. Cela dit, je crois que l’OLP était déjà en crise. On oublie souvent qu’en 1991, les fonds ont été coupés quand Arafat a soutenu l’Irak contre la coa­lition alors en guerre et que l’OLP a été obligée de vendre ce qu’elle pos­sédait. Ses cadres sont retournés au statut de résis­tants, à ceci près qu’ils avaient des familles et trente ans de résis­tance der­rière eux. Cette géné­ration portait his­to­ri­quement l’identité du combat national. Avec Oslo a été amorcé le premier retour d’une partie de cette géné­ration de l’exil. Mais un retour encore incomplet. Si cette géné­ration dis­pa­raissait sans pouvoir retourner sur sa terre et montrer à ses enfants la réalité de la Palestine, elle se résu­merait aux camps de réfugiés, perdue, dans un émiet­tement de son his­toire. Malgré toutes les erreurs, bien que la Palestine soit en miettes, elle existe réel­lement sur la carte, des ins­ti­tu­tions ont com­mencé de s’y construire. Désormais, elle est visible.

PLP : La plupart des gens que nous avons ren­contrés, aussi bien les fer­miers que les jeunes ou les mili­tants de base sou­haitent un gou­ver­nement d’union. Le paradoxe est que les Pales­ti­niens ont voté pour le Hamas, mais qu’ils demandent main­tenant que le Fatah et la gauche démo­cra­tique par­ti­cipent au gou­ver­nement. Quelles sont les pers­pec­tives d’avenir immédiat ?

R. R. : Si j’ai une vision globale de la démo­cratie en Palestine, c’est-à-dire d’un pays divers dans sa popu­lation, ses partis poli­tiques, ses reli­gions, je crois qu’un gou­ver­nement d’union nationale est la pire chose qui puisse arriver. Si à chaque élection, le peuple réclame l’union nationale comment fera-​​t-​​il la dif­fé­rence entre des projets et des idéo­logies radi­ca­lement dif­fé­rents ? Je crois que c’est contre la démo­cratie, que ça ne peut qu’inciter le peuple à se dés­in­té­resser de la poli­tique et à s’abstenir de voter. Je suis beaucoup plus opti­miste qu’au len­demain des élec­tions : fina­lement, c’est bien d’avoir le Hamas au pouvoir. Pendant long­temps, il était dans l’opposition. Or, c’est une frange impor­tante de l’opinion ; il est donc hors de question qu’il soit en dehors du projet porté par Oslo, d’autant plus que le Hamas au pouvoir, c’est également un ren­for­cement du projet d’Oslo. L’opposition doit se struc­turer autour des questions-​​clés pour l’avenir que sont la laïcité, la démo­cratie, les réformes, les projets écono­miques et aussi les négo­cia­tions avec Israël. Je crois que l’opposition se sui­ci­derait si elle par­ti­cipait à un gou­ver­nement d’union nationale. On dit que le FPLP pourrait entrer au gou­ver­nement du Hamas, ce qui serait dra­ma­tique. On a vu où ce genre d’union nationale a mené la gauche en Israël.

PLP : Ne risque-​​t-​​il pas d’y avoir un double pouvoir avec la pré­si­dence d’un côté et le gou­ver­nement de l’autre ? Une sorte de coha­bi­tation paralysante ?

R. R. : Je ne crois pas. Il y aura une coha­bi­tation saine. N’oublions pas qu’Abou Mazen reste le chef de l’OLP et qu’il doit donner les lignes direc­trices au gou­ver­nement et à l’Autorité. C’est dans la Consti­tution. Est-​​ce qu’il y aura des affron­te­ments qui vont affaiblir les deux camps ? Abou Mazen ne cherche pas l’affrontement. C’est un poli­ticien très fin.

PLP : N’est-ce pas l’occasion pour le Fatah et la gauche de recom­poser un pôle démo­cra­tique et une oppo­sition sur un pro­gramme clair ?

R. R. : Je crois que c’est l’occasion de construire une réelle oppo­sition indé­pen­dante du pouvoir. Il faut pro­poser un projet nouveau. La deuxième oppor­tunité, c’est que le Fatah n’étant plus au pouvoir, on va lui couper les fonds et il sera forcé de se réor­ga­niser en tant que parti avec un appareil mili­taire beaucoup plus faible, ce qui évitera toutes les dérives. Depuis les élec­tions, le Fatah s’est calmé parce qu’il a conscience que son désaveu porte un coup à la Palestine dans son ensemble. Cela ne veut pas dire qu’il faut net­toyer le parti de sa vieille garde parce que les anciens sont essen­tiels pour l’histoire du parti, pour la trans­mission du projet national pales­tinien. On ne peut pas bâtir l’avenir sans mémoire. Cette géné­ration, celle de mes parents qui se sont battus dans les camps de réfugiés, qui ont fait la bataille de Karameh, qui ont apporté la dignité au monde arabe après la défaite de 1967, ce sont des pierres impor­tantes pour la construction de l’Etat palestinien.

PLP : Est-​​ce un sentiment partagé par la jeunesse ?

R. R. : La jeu­nesse, surtout à l’intérieur de la Cis­jor­danie et de Gaza, ne partage pas ce sen­timent pour la simple raison qu’elle a tou­jours été enfermée. Elle n’a pas connu le Liban, la Jor­danie, encore moins le monde. Elle ne voit dans cette géné­ration de fedayins que les ministres, ceux qui ont des pri­vi­lèges. Il y a un gros travail de trans­mission à faire.

PLP : Que faut-​​il penser des réac­tions de la com­mu­nauté inter­na­tionale, plus par­ti­cu­liè­rement de l’Europe ?

R. R. : Il est irres­pon­sable de plonger les Pales­ti­niens dans une crise huma­ni­taire. Cette com­mu­nauté inter­na­tionale a créé Israël. Elle a laissé les deux peuples s’affronter, en refusant d’intervenir ou de faire pression sur la puis­sance occu­pante pour mettre fin à ce conflit. Il est irres­pon­sable que cette com­mu­nauté, qui a insisté pour qu’on tienne les élec­tions, qui a pu observer qu’elles ont été trans­pa­rentes et démo­cra­tiques, refuse d’en recon­naître le résultat, sachant que le Hamas était présent et avait toutes les chances de les rem­porter. La com­mu­nauté inter­na­tionale doit être aussi ferme avec Israël qu’avec les Pales­ti­niens parce que le sens du droit suppose un Etat pales­tinien. Le vote des Pales­ti­niens est très mûr. Il affirme : « vous voulez nous aider aujourd’hui, sou­tenez la construction d’un Etat pales­tinien viable, avec une sou­ve­raineté et un contrôle des fron­tières. Ce n’est pas d’argent que nous avons besoin, c’est du droit inter­na­tional et que l’Europe le fasse appliquer. » La Cour inter­na­tionale de justice a condamné le mur mais l’Europe n’a rien fait pour faire accepter cette décision par Israël. Et pourtant, le conflit israélo-​​palestinien est le danger le plus important pour l’Europe. Il mine les rela­tions inter­na­tio­nales, il ali­mente les dis­cours les plus extré­mistes. Si l’Europe ne veut pas un conflit géné­ralisé entre la civi­li­sation arabo-​​musulmane et la civi­li­sation occi­dentale à laquelle on essaie de coller une essence chré­tienne, elle doit chercher à mettre fin à ce conflit en s‘appuyant sur ses valeurs et en uti­lisant ses propres moyens de pression écono­mique sur Israël.

Entretien réalisé par Monique Etienne à Ramallah, le 24 février 2006.