Les effarantes déclarations de Gilles Clavreul en Israël

En visite à Jérusalem la semaine dernière, le Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra) a lié de manière scandaleuse le soutien unilatéral à Israël contre les Palestiniens et la lutte contre l’antisémitisme en France. Sans le moindre rapport avec ses fonctions officielles

Guillaume Weill Raynal, Médiapart, vendredi 8 juillet 2016

Gilles Clavreul, à nouveau…

On va dire que je m’acharne ? Non. C’est lui qui chaque semaine, enfonce un peu plus le clou. La mission républicaine dont il est en charge semble désormais ne devoir plus s’inscrire, à ses yeux, que dans une véritable monomanie pro-israélienne.

Dans mon précédent billet, je m’étonnais de ce que, dans une réunion internationale - à l’OSCE - Gilles Clavreul qui représentait la France ait voté et fait voter pour que la « critique systématique et démesurée d’Israël » soit considérée comme une forme… d’antisémitisme !

Et donc, ça continue.

Nouvel épisode, la semaine dernière, Gilles Clavreul, ès qualité de préfet de la république chargé de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, effectuait un voyage officiel en Israël, « et dans les territoires palestiniens ». Histoire, sans doute, de faire bonne mesure, en ne donnant pas prise au soupçon du deux-poids-deux mesures qui parfois, à tort ou à raison, pèse sur les pouvoirs publics français dès qu’il s’agit des juifs, des musulmans, des arabes, d’Israël etc.

Mais quel était précisément l’objet de ce voyage ? On peut s’interroger car une incroyable confusion a semblé régner autour des thèmes qui y furent abordés. S’agissait-il de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme en France qui - est-il besoin de le rappeler - délimite le champ de compétence du Dilcra ? Mais qu’est-ce que les Israéliens ont à voir avec ça ? Ou du conflit israélo-palestinien ? Auquel cas on se demande à quel titre Gilles Clavreul viendrait empiéter sur le terrain du Quai d’Orsay. En fait… c’était les deux à la fois ! Un méli-mélo tarabiscoté qui en dit long sur la folie instrumentalisatrice qui semble désormais régner à la tête de l’Etat pour tout ce qui touche à ces sujets brûlants.

Un premier voyage avait déjà eu lieu l’année dernière. Ainsi que l’a raconté Gilles Clavreul, dans une interview publiée ce lundi sur le site Times of Israël, une rencontre avec les représentants du ministère israélien des Affaires étrangères avait été l’occasion d’un échange fructueux à l’occasion duquel ces derniers « avaient partagé leurs inquiétudes » avec les Français, et « présenté les outils » pour y répondre. Les outils ? « Surveillance d’Internet, enseignement de la Shoah, réponse aux contre-discours ». Ainsi donc, la France s’en remet aux experts gouvernementaux israéliens pour lui fournir les « outils » destinés à lutter, chez elle, contre le racisme et l’antisémitisme ! Quand on sait la manière dont les Israéliens surveillent Internet (touristes étrangers refoulés à l’aéroport de Tel-Aviv et interdits de séjour pour de banals commentaires publiés sur Facebook), instrumentalisent la mémoire de la Shoah pour justifier l’oppression qu’ils imposent aux Palestiniens, et fournissent à leur relais médiatiques en France les éléments de « contre-discours » destinés à rendre inaudible toute critique susceptible de leur déplaire, il y a tout de même de quoi être abasourdi ! Et légèrement inquiet. Car Gilles Clavreul, visiblement, entend poursuivre, cette année, le même travail avec les Israéliens : « Nous partageons une analyse commune des sources de l’antisémitisme, et de ses formes nouvelles », précise-t-il…

Et les Palestiniens ? Oui, Gilles Clavreul les a… rencontrés. Formidable ! Et après ? Qu’en est-il sorti ? Une analyse commune ? Un plan d’action commun ? Ne rêvons pas… Interviewé à Jérusalem par Paul Amar sur la chaîne israélienne francophone i24, le préfet Dilcra s’est contenté du service minimum : « La souffrance, les difficultés quotidiennes, les tracasseries, les peurs et les angoisses pour l’avenir qui s’expriment du côté palestinien, moi, je les entends tout à fait… ». Et c’est tout ? Oui, c’est tout. Quant aux causes et aux responsabilités qui sont à l’origine de cette « souffrance », il n’a pas pipé mot. L’occupation ? La colonisation ? Les morts ? Les emprisonnements ? Les destructions ? Les interdictions de circuler ? Le développement économique étouffé ? Que nenni… Sans doute voulait-il évoquer la hausse des prix, la grippe aviaire ou les calamités météorologiques. Ah si, il a tout de même ajouté : « Après, la manière dont certaines choses sont répercutées, amplifiées, ou quelquefois déformées, c’est une toute autre question. Et c’est vrai que la question palestinienne, en France, est utilisée pour servir des causes, qui parfois s’éloignent beaucoup des intérêts directs des Palestiniens ». Une idée réitérée de manière encore plus explicite – et surréaliste ! - dans son interview accordée au site Times of Israël : « Nous pouvons aussi en apprendre beaucoup sur la question palestinienne, la façon dont elle est mobilisée, instrumentalisée, pour servir l’antisémitisme[…] La mobilisation palestinienne est beaucoup plus radicale en France qu’ici ».

Résumons. Gilles Clavreul représentant officiel du gouvernement français en déplacement en Israël déclare publiquement depuis Jérusalem que la cause palestinienne n’existe pas, qu’il ne s’agit que d’un faux problème inventé depuis la France par des antisémites contre lesquels il convient de lutter grâce aux « outils » fournis par le ministère israélien des affaires étrangères avec lequel la France partage une « analyse commune ».

Gilles Clavreul déplore que la question palestinienne soit utilisée en France pour servir des causes qui parfois s’éloignent beaucoup des intérêts directs des Palestiniens.

On pourrait lui rétorquer que lui-même, en Israël, use de sa fonction de délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme à des fins qui sont fort éloignées de sa mission et de ses attributions officielles en France.

Le plus étonnant est que ces propos n’ont provoqué aucune polémique, aucune réaction, de la part de qui que ce soit.

En d’autres temps et dans d’autres circonstances, on en a pourtant démissionné pour moins que ça.