Michel Bôle-Richard ; Stéphane Amar, samedi 13 septembre 2008
Deux ans et demi après son arrivée au pouvoir, le gouvernement d’Ehoud Olmert est au bout du rouleau. Une indéniable impression de fin de règne s’impose de plus en plus. Le conseil des ministres du dimanche 7 septembre a illustré le degré de division, de rivalité et d’hostilité au sein de l’exécutif israélien. L’équipe gouvernementale tire à hue et à dia.
Elle s’est totalement divisée sur l’adoption d’un projet de loi qui vise à restreindre les pouvoirs de la Cour suprême, la plus haute instance juridictionnelle du pays. Ehoud Olmert n’est pas parvenu non plus à convaincre les membres de son cabinet d’examiner un projet visant à indemniser les colons qui souhaiteraient quitter la Cisjordanie, ce qui permettrait de faciliter les pourparlers du processus de paix [1].
Le premier ministre s’en est pris vertement à son principal allié, Ehoud Barak, ministre de la défense et chef du Parti travailliste, qu’il a accusé de "sabotage", de "promesses non tenues" et de "fuites" destinées à le discréditer. Pour ajouter à l’ambiance conviviale du conseil des ministres, Ehoud Olmert et sa ministre des affaires étrangères, Tzipi Livni, se regardent en chiens de faïence depuis que cette dernière a demandé son départ, il y a huit mois, et qu’elle est devenue la principale prétendante à sa succession. Mme Livni est également en lutte ouverte avec son proche voisin de table, Shaul Mofaz, ancien chef d’état-major et actuellement ministre des transports. Concurrent direct de Tzipi Livni dans la course au remplacement d’Ehoud Olmert, il ne ménage pas ses efforts pour tenter de discréditer son adversaire, qui jouit de la faveur des sondages.
La désunion et les luttes sourdes qui agitent le cabinet ministériel vont sans doute s’accélérer au cours des prochains jours, juste avant les "primaires" du parti Kadima (En avant), fixées au 17 septembre, qui devraient permettre de désigner le futur leader du parti au pouvoir et le candidat à la succession d’Ehoud Olmert. Ce dernier a renoncé à se présenter, mais il devrait rester en fonctions jusqu’à ce que le premier ministre désigné constitue un gouvernement. Ce qui peut durer quarante-deux jours.
Israël est donc entré dans une période de turbulences politiques dont nul ne peut prédire quel sera le résultat. En plus de cette agitation politique, les péripéties judiciaires d’Ehoud Olmert risquent également de bousculer le calendrier.
Si la police a recommandé, dimanche 7 septembre, que des inculpations soient prononcées à l’encontre du premier ministre dans deux affaires de corruption présumée sur six dossiers actuellement en cours d’instruction, seul l’avocat général d’Israël, Menachem Mazuz, est en mesure de le faire. Ce qui pourrait intervenir dans quelques semaines et bousculer le canevas politique puisqu’Ehoud Olmert a toujours affirmé qu’il démissionnerait en cas d’inculpation. Malgré les aléas de la procédure judiciaire, le sort du successeur d’Ariel Sharon paraît désormais scellé. "Il devrait rentrer chez lui et se couvrir la face de honte", écrit Amir Oren, journaliste au quotidien Haaretz.
Mais Ehoud Olmert n’a certainement pas dit son dernier mot. En habile tacticien, il va tenter de retarder sa chute du pouvoir et d’influer pour désigner le successeur de son choix. Pour lui, ce ne peut être Tzipi Livni, qu’il a traitée officieusement d’"incapable" et de "menteuse qui plante des poignards dans le dos". Le quotidien populaire Maariv accuse le premier ministre de pratiquer "une politique de la terre brûlée" et de s’accrocher au pouvoir alors qu’il n’a plus aucune autorité pour y prétendre en raison des enquêtes ouvertes à son encontre. Pour le moment, Ehoud Olmert n’est toujours pas inculpé et ses avocats ne se sont pas privés de rappeler que la police avait déjà, par le passé, recommandé d’inculper deux premiers ministres, Benyamin Nétanyahou et Ariel Sharon, sans que le ministère public suive cet avis.
4 janvier 2006.
Le premier ministre israélien Ariel Sharon est terrassé par un accident cérébral. Il est remplacé par son vice-premier ministre, Ehoud Olmert.
28 mars.
Successeur d’Ariel Sharon à la tête de la formation centriste Kadima, M. Olmert remporte les élections législatives et se maintient à son poste.
30 avril 2007.
Le premier ministre est fragilisé par le rapport préliminaire de la commission d’enquête sur les ratés de la guerre de l’été 2006 contre le Hezbollah libanais.
26 septembre.
Première enquête de la police pour corruption.
30 juillet 2008.
M. Olmert annonce son intention de démissionner après l’élection d’un successeur à la tête de Kadima, le 17 septembre. [2]
[1] voir aussi Libération :
Trois ans après, l’échec du retrait de Gaza hypothèque tout départ des Territoires
Dimanche, le Premier ministre israélien, Ehud Olmert, s’est vu infliger un nouveau camouflet : il n’a pas réussi à faire adopter par son cabinet une loi permettant d’indemniser les colons qui souhaitent quitter volontairement leur implantation. « Cette loi était excellente mais les ministres sont morts de trouille », a écrit en substance la presse de gauche. De fait, la classe politique israélienne fait profil bas dès qu’il s’agit d’évoquer un éventuel retrait des Territoires occupés. Le thème n’est plus vendeur. Les sondages montrent qu’une partie croissante des Israéliens est hostile au démantèlement des colonies de Cisjordanie et plus encore à un retrait unilatéral, sans contrepartie palestinienne.
« Partition impossible ». Traumatisés par la « trahison » d’Ariel Sharon et le retrait de 2005, les colons se réjouissent de ce retournement de l’opinion. La faute au fiasco du relogement des habitants du Goush Katif (lire ci-dessous) et surtout à l’intensification des tirs de roquettes palestiniennes après le désengagement de Gaza. « L’opinion se rend bien compte que notre présence à Gaza était un facteur de sécurité pour le pays, plaide Zvi Haendel, député nationaliste et ancien maire des colonies de Gaza. Maintenant le gouvernement devra nous expliquer comment il évitera que la même chose se reproduise en Cisjordanie. Si nous nous retirons de Qalqiliya, qui se situe à moins d’une vingtaine de kilomètres de Tel-Aviv, le poumon économique d’Israël connaîtra le même sort que Sderot. » Le fiasco de la guerre du Liban de 2006, durant lequel le nord d’Israël a été bombardé par des milliers de roquettes Katioucha, n’a fait qu’accroître le rejet de tout désengagement unilatéral, comme c’était le cas en juin 2000 au Sud-Liban, ce qui a donné au Hezbollah un accès direct à la frontière israélienne.
Engagé avec Damas dans des négociations indirectes sur le Golan, arraché à la Syrie en 1967 et annexé en 1981, l’Etat hébreu compte bien cette fois-ci imposer ses conditions avant de le restituer. Israël exige de la Syrie rien de moins qu’un lâchage du Hezbollah, du Hamas et probablement une démilitarisation du plateau. Voilà qui devrait rassurer pour un moment les tenants du Grand Israël qui prévoient le pire en cas d’abandon de ce territoire hautement stratégique.
C’est un péril d’une toute autre nature qui inquiète le reste de la classe politique israélienne, des centristes de Kadima à l’extrême gauche. Celle de voir la poursuite de la colonisation empêcher la création d’un Etat palestinien. « La partition est en train de devenir impossible », constate mi-lucide, mi-navré un éditorialiste de Haaretz. Dès lors, l’avènement d’un Etat binational deviendrait inéluctable et, compte tenu de la démographie, les juifs pourraient rapidement y devenir minoritaires. Cauchemardesque pour la plupart des Israéliens, cette option séduit une partie de l’élite palestinienne convaincue qu’un retour aux lignes de 1967 est désormais exclu.
Spoliation. Malgré cela, la colonisation se poursuit. Si les permis de construire sont accordés au compte-gouttes - en dehors des grands blocs d’implantations, où l’on bâtit à tout va -, le gouvernement israélien continue de protéger militairement et de fournir toutes sortes de services aux colonies. Hier, un rapport de l’organisation israélienne Btselem a dénoncé la spoliation par les colons de plusieurs centaines d’hectares de terres palestiniennes en Cisjordanie, avec l’aide de l’armée.
http://www.liberation.fr/actualite/monde/351558.FR.php
[2] le Monde du 9 septembre