Robert Fisk, vendredi 11 juillet 2008
Bachar El-Assad sur les Champs-Elysées ? Derrière ce retour en grâce soudain se cache une drôle de politique, explique le chroniqueur Robert Fisk dans the Independent.
Comment les héros sont-ils tombés, avait-on coutume de dire [dans la Bible, Samuel, I-19]. Aujourd’hui le propos peut être inversé : comment les déchus redeviennent-ils des héros ? Le "chien fou du Moyen-Orient" – stupide cliché de Ronald Reagan –, le "sponsor du terrorisme" – qui avait même envoyé un bateau rempli d’armes à l’IRA –, ça vous dit quelque chose ? Mais oui bien sûr, c’est Muammar Kadhafi…
Un beau jour, sous prétexte que le "frère guide" avait renoncé à quelques armes de destruction massive imaginaires,Tony Blair, qui occupe aujourd’hui le poste de directeur commercial de la Foi mondiale, est allé lui lécher les bottes à Tripoli. Ensuite, l’absurde Jack Straw [ancien ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne] l’a qualifié d’"homme d’Etat", et, pour finir, c’est un Nicolas Sarkozy encore plus absurde qui l’a invité à Paris, où il a carrément fait passer le président français pour un crétin en se comportant d’une manière fort peu digne d’un homme d’état.
Et voilà que Sarkozy recommence. Cette fois avec Bachar El-Assad, autre présumé "sponsor du terrorisme mondial" – cette ânerie vient bien entendu de Washington – qui sera (s’il accepte l’invitation française*) à Paris le jour anniversaire de la prise de la Bastille pour prendre place à la tribune officielle, au bas des Champs-Elysées. Cet homme que des millions de Libanais accusent d’avoir organisé l’assassinat de leur ancien Premier ministre, Rafic Hariri, le 14 février 2005 à Beyrouth, aura ainsi droit à l’un des plus grands honneurs que puisse accorder la France : se tenir debout aux côtés du président de la République pendant que celui-ci passe ses troupes en revue.
Sérieusement, comment Bashar El-Assad, cet objet de la haine des Etats-Unis, cet élément de "l’axe du mal" – encore une idée délirante de Bush –, s’est-il retrouvé sur la liste des invités ? D’accord, on lui a demandé (ainsi qu’à Ehoud Olmert) de participer à l’Union pour la Méditerranée, le tout nouveau bébé de la France, mais il y a autre chose.
D’abord, Sarkozy et lui flairent l’échec des Américains. Le fiasco en Irak – et bientôt en Afghanistan (prochainement sur vos écrans) –, l’incapacité totale des Etats-Unis à produire une paix entre Israël et les Palestiniens et la disparition de l’influence française au Liban (maintenant que le Hezbollah prosyrien peut contrecarrer les amis des Etats-Unis dans la majorité parlementaire), tout cela signifie que la France peut manœuvrer au milieu des décombres et tenter le coup pour un autre mandat français*.
Bachar se voit donc autorisé à fouler de nouveau le sol de l’Occident civilisé. Bien entendu, tout cela est présenté sous la forme de ce que j’appelle la politique de la bougie. A Paris, nous disent les Français, Ehoud Olmert va peut-être rencontrer Bachar El-Assad, et cela pourrait faire progresser leurs pourparlers de paix indirects. Il est temps de sortir la Syrie de son isolement : voilà pourquoi deux des principaux acolytes de Sarkozy se sont rendus à Damas pour faire de la lèche au président syrien, dans l’espoir qu’il ne rejetterait pas l’invitation. La France serait ainsi en mesure d’encourager Bachar à bien se comporter au Liban, à ouvrir une ambassade à Beyrouth, à délimiter la frontière libano-syrienne, et bla bla bla.
La majorité parlementaire libanaise proteste contre la visite de Bachar en France. La plus grande organisation juive de France aussi, quoique sans grand succès ; la dernière fois que le président syrien s’est rendu à Paris, elle l’a symboliquement rendu responsable de l’holocauste des juifs d’Europe. Or, voilà que même le vieux papillon élégant de Libye s’oppose à l’Union pour la Méditerranée. Oui, Kadhafi, ce grand manitou, cet "homme d’Etat", a dénoncé toute cette affaire en prononçant ces mots immortels : "Nous ne sommes pas des chiens à qui l’on jette des os." Sarkozy aurait dû s’en douter. Après tout, c’est ce même Kadhafi qui s’était présenté à un sommet des pays non-alignés en Yougoslavie avec une chamelle et un cheval blanc, la première pour avoir du lait, le deuxième pour se promener dans les rues de Belgrade avant de se rendre à ladite conférence. Il a pu garder la chamelle. Le cheval a été refoulé.
Voilà ce qui arrive quand on se considère comme un "guide" - et il est vraiment impossible de savoir ce qui arrive aux égarés quand ils embarquent sur notre roue de la fortune. Nous adorions Saddam Hussein quand il torturait et tuait tous ses communistes – Chirac, à l’époque maire de Paris, lui léchait les bottes lui aussi – et quand il a envahi l’Iran, puis nous l’avons détesté quand il a envahi le Koweït, et nous avons été ravis de le voir pendu dix-sept ans plus tard.
Mais n’ayez crainte, Bachar El-Assad n’est pas promis au même triste sort. Il saluera la chute du tyran et recevra sans aucun doute une aide économique de la France. Et son peuple ne sera pas obligé de manger de la brioche.
* En français dans le texte