« Les conditions de vie à Gaza sont totalement inacceptables »

Entretien avec Karen Konning Abuzayd, commissaire générale de l’UNWRA, jeudi 10 septembre 2009

Karen Konning Abuzayd, com­mis­saire générale de l’Office de secours et de travaux des Nations-​​Unies pour les réfugiés pales­ti­niens, fait le bilan de l’action de cette agence et évoque les obs­tacles dressés par l’occupation israé­lienne à son action dans les ter­ri­toires palestiniens.

Al-​​ahram hebdo : L’Unrwa célèbre cette année son 60e anni­ver­saire. Quel bilan faites-​​vous de l’action de l’agence onusienne ?

Karen Konning AbuZayd : La nais­sance de l’Unrwa est inter­venue à un moment défini de l’histoire pales­ti­nienne contem­po­raine, celui de la nakba. Et il aurait été très dif­ficile de trouver une autre ins­ti­tution qui s’identifie autant avec la pensée col­lective pales­ti­nienne. Nous sommes comme deux frères siamois. Nous nous sommes mis aux côtés des Pales­ti­niens au cours des der­nières soixante années de dépos­session et de pri­vation de leur Etat. Cela nous dis­tingue de tous les acteurs huma­ni­taires et repré­sente notre grande force. Non seulement nous par­ta­geons un par­cours et une his­toire avec les réfugiés, mais également nous employons environ 30 000 d’entre eux. Ce qui fait que notre travail est for­tement établi et que nous repré­sentons également une partie des com­mu­nautés que nous nous sommes engagés à servir.

Je n’aimerais pas, cependant, sug­gérer que nous soyons associés uni­quement aux côtés sombres et à la souf­france de l’expérience pales­ti­nienne. J’aimerais que l’on regarde aussi, par exemple, des expé­riences, telles que celles vécues par les enfants de Gaza, il y a quelques semaines, lorsqu’ils ont battu le record du nombre de cerfs-​​volants ayant été lancés simul­ta­nément dans l’air. Le sym­bo­lisme et la beauté de ce fait m’ont pro­fon­dément touchée. Et je considère que le sym­bo­lisme de cet acte exprime de manière beaucoup plus éloquente le travail de déve­lop­pement humain que n’importe quel rapport des Nations-​​Unies ou chiffre que nous puis­sions présenter.

Comment décrivez-​​vous les condi­tions de vie et la situation huma­ni­taire dans la bande de Gaza, surtout après la guerre israé­lienne contre ce ter­ri­toire en janvier dernier ?

— Le blocus imposé à Gaza est entré dans sa troi­sième année et nous ne devons pas oublier que celui-​​ci est l’arrière-plan de la situation que nous avons en ce moment. Et si nous observons plus soi­gneu­sement la situation, nous constatons que c’est la pre­mière fois de l’histoire humaine qu’un peuple vivant sous l’occupation est soumis à un blocus qui est le plus rigoureux de l’histoire même des rela­tions commerciales.

Les condi­tions de vie à Gaza sont tota­lement inac­cep­tables. J’ai vu comment l’impact du blocus a affecté tous les aspects de l’existence humaine sur le terrain. J’ai été témoin du bou­le­ver­sement des vies privées, observé la vie publique et l’infrastructure s’éroder len­tement. Ces choses sont faciles à détruire mais très dif­fi­ciles à recons­truire, raison pour laquelle il est dif­ficile de penser à l’avenir avec opti­misme. Près de 60 000 foyers ont été endom­magés ou détruits au cours des combats à Gaza et bien que nos dona­teurs nous aient promis et géné­reu­sement répondu à nos appels pour la recons­truction de Gaza, sans la levée du blocus pour que le matériel de construction puisse entrer, les per­sonnes res­teront confinées dans une vie de des­ti­tution abjecte [1]. Et comme je l’ai dit à plu­sieurs reprises, c’est tou­jours dans la détresse et le désespoir que l’extrémisme s’empare faci­lement des esprits.

Comment l’Unrwa travaille-​​t-​​elle sur le terrain ?

— Notre expé­rience montre que là où nous ne sommes pas confrontés à des obs­tacles, tels que celui du blocus ou les cruautés de l’occupation, il nous est pos­sible de faire du bon travail. Notre action en Jor­danie et en Syrie donne une preuve de cela.

Et je pense que souvent on oublie que nous avons des pro­grammes d’éducation, de santé, de secours et de ser­vices sociaux dans tout le Moyen-​​Orient. Pendant mon mandat en tant que com­mis­saire général, nos pro­grammes ont aug­menté. Mais comme je tiens tou­jours à sou­ligner, notre réelle contri­bution se fait à travers le capital humain, car notre travail consiste à se concentrer sur le déve­lop­pement humain et non à mener des actions d’urgence.

Quels sont les prin­cipaux obs­tacles, au travail quo­tidien de l’agence, créés par l’occupation israélienne ?

— J’ai déjà parlé de ceux pro­duits par le blocus de Gaza, mais aussi en Cis­jor­danie, bien qu’on puisse sou­tenir que cette partie des ter­ri­toires occupés soit plus stable, l’occupation y est tout autant des­tructive de la nor­malité de la vie. Avec la pré­sence des cen­taines d’obstacles phy­siques, beaucoup d’entre eux sont associés à l’existence et la pro­tection des colonies illé­gales, la vie normale des Pales­ti­niens est rendue entiè­rement impos­sible. En plus de cela, la bar­rière de sépa­ration, ce qu’on appelle, le mur, sépare les fer­miers de leurs terres, les com­mu­nautés de leurs sources d’eau, divisent les familles et nom­breux sont ceux qui sont empêchés de voir leurs êtres chers à Jéru­salem à cause de cette bar­rière. Tous cela sans men­tionner l’impossibilité pour beaucoup d’accéder aux lieux saints.

L’Unrwa est elle aussi réduite par ce régime de fer­meture. Des cen­taines de membres tra­vaillant pour l’agence ont quo­ti­dien­nement de sérieuses dif­fi­cultés pour tra­verser les bar­rières afin d’accéder à leur travail. Nos enfants ne peuvent pas souvent aller à l’école et nous faisons face à des pro­blèmes, en par­ti­culier dans celle qui sépare la bar­rière de la ligne verte. A cet endroit, les gens sont ter­ri­blement isolés, aussi bien de leurs com­mu­nautés que de l’accès aux ser­vices que nous assurons.

L’Unrwa fait actuel­lement face à des pro­blèmes finan­ciers avec la réduction par de nom­breux pays de leurs contri­bu­tions. Comment traitez-​​vous cette question ?

— Nous avons en effet une crise de liquidité, mais nous avons une stra­tégie pour essayer d’affronter ce pro­blème, bien qu’au bout du compte, cette stra­tégie puisse seulement fonc­tionner si les dona­teurs tiennent leurs promesses.

Pre­miè­rement, il faut dire qu’au cours des trois der­nières années, nous avons été engagés dans une pro­fonde réforme de l’agence que nous appelons déve­lop­pement orga­ni­sa­tionnel. Cela a fait que nous diri­gions nos réponses aux néces­siteux d’une manière plus concentrée et cela a sim­plifié et rendu plus efficace l’approche de l’octroi de l’aide.

En deuxième lieu, nous envi­sa­geons l’idée de par­te­nariat d’une manière sys­té­ma­tique. Il est devenu clair, pour moi, en tant que com­mis­saire générale, que nos dona­teurs tra­di­tionnels sont arrivés à un point de satu­ration ; pour cette raison, nous devons chercher de nou­veaux par­te­naires et de nou­velles manières d’aborder la question des fonds. Alors nous sommes en train d’envisager l’idée de par­te­nariat avec le secteur privé et élargir notre défi­nition de contri­bu­tions, pour que celles-​​ci puissent inclure des dona­tions en espèces, mais aussi en tant que services.

Ceci dit, notre situation écono­mique est de plus en plus délicate, avec les demandes crois­santes des besoins des réfugiés, qui ne sont pas accom­pa­gnées par une aug­men­tation des contri­bu­tions des dona­teurs. Et des coupes encore plus impor­tantes seront inévi­tables à moins que les dona­teurs nous viennent en aide.

De nom­breuses voix se lèvent constamment en Israël pour accuser l’Unrwa d’être res­pon­sable de la péren­ni­sation du pro­blème des réfugiés pales­ti­niens. Qu’en dites-​​vous ?

— Je me sens blasée et j’ai une sen­sation de déjà-​​vu lorsque j’entends ce genre de com­men­taires et ressens qu’ils deviennent de plus en plus irra­tionnels à chaque répé­tition. Est-​​ce que ces gens pensent vraiment que les réfugiés pales­ti­niens dis­pa­raî­traient par magie au cas où l’Unrwa ces­serait d’exister et que le Haut Com­mis­sariat aux Réfugiés (HCR) assumait cette res­pon­sa­bilité ? Si nous dis­pa­rais­sions, les réfugiés auraient à choisir entre les trois options dis­po­nibles à l’ensemble des réfugiés du monde : s’installer là où ils se trouvent, aller à un pays tiers ou rentrer dans leur pays d’origine. Le pro­blème des Pales­ti­niens c’est qu’ils n’ont pas un Etat où retourner ou aller.

En réalité ce qui fait que le pro­blème des réfugiés pales­ti­niens continue d’exister c’est l’absence d’un règlement poli­tique. Et je répète constamment aux négo­cia­teurs de paix qu’il ne faut pas mettre la question des réfugiés dans le tiroir et la classer comme une question intrai­table du statut final. Cette question doit être cen­trale dans les efforts de paix.

Vous vous approchez de la fin de votre mandat, après dix ans passés à la tête de l’Unrwa. Quelle leçon tirez-​​vous de votre action ?

— Au moment où je m’approche de mes der­niers mois à la tête de cette agence, je me sens pro­fon­dément gra­tifiée par la recon­nais­sance que l’Unrwa est en train de recevoir. Et cela spé­cia­lement au moment où l’agence com­mémore son 60e anni­ver­saire. Dans quelques semaines, l’Assemblée générale des Nations-​​Unies accueillera une session spé­ciale de haut niveau pour rendre hommage au travail de l’Unrwa au cours des soixante der­nières années. Plus de 100 gou­ver­ne­ments nous ont indiqué qu’ils pro­fi­te­raient de cette occasion pour exprimer solen­nel­lement leur appré­ciation pour notre contri­bution et pour le fait que l’Unrwa est devenue un acteur fon­da­mental pour la paix.

Je suis remplie de fierté, non pas parce que je suis la com­mis­saire générale sor­tante, mais plutôt pour les cen­taines des mes col­lègues, tout comme pour les réfugiés. Je crois qu’il existe une conscience crois­sante que l’Unrwa n’est pas une partie du pro­blème, mais plutôt une partie intrin­sèque et incon­tour­nable de la solution.

[1] voir aussi en anglais

Gaza vit la situation la plus catas­tro­phique depuis 1967

Un rapport de l’agence des Nations unies indique que la guerre contre Gaza a coûté 4 mil­liards de dollars aux Gazaouis dont 90 % vivent en dessous du seuil de pauvreté.

UN agency report says Gaza war cost resi­dents $4 billion, 90% of them cur­rently below poverty line

http://​www​.ynetnews​.com/​a​r​t​i​c​les/0,…