« Les colonies israéliennes tuent la solution à deux Etats »

Entretien avec Ghassan Khatib, jeudi 7 janvier 2010

En l’absence de toute avancée vers la paix entre Israé­liens et Pales­ti­niens, les diri­geants de l’Autorité pales­ti­nienne adoptent une démarche légitime afin que soient exercées des pres­sions sur Israël pour arriver à le faire revenir à la table de négociation.

Ghassan Khatib, per­son­nalité influente, ancien ministre de l’Autorité pales­ti­nienne (AP) et co-​​éditeur du groupe Bit­ter­lemons de publi­ca­tions Internet, a déclaré en s’entretenant avec Jerrold Kessel et Pierre Klo­chendler que l’AP recherche un soutien inter­na­tional pour obtenir qu’Israël se conforme au gel de toute implan­tation colo­niale sup­plé­men­taire, comme convenu dans la Feuille de route.

IPS : La solution à deux Etats est-​​elle tou­jours vivante ou a-​​t-​​elle été éliminée ?

Ghassan Khatib : Non, elle vit tou­jours mais l’expansion des colonies israé­liennes est en train de la tuer. En l’état actuel, elle reste encore une pos­si­bilité. Mais si elle ne trouve pas bientôt appli­cation, et si l’expansion des colonies se poursuit, il se pourrait qu’elle devienne pra­ti­quement impos­sible à mettre en œuvre.

IPS : Dans ce cas, cela ne vaut-​​il pas la peine d’essayer de prendre le Premier ministre Neta­nyahu à son propre piège du gel des colonies ?

GK : Il y a deux pro­blèmes : d’abord, il n’a pas dit « geler » ; ensuite, il a extrê­mement nuancé sa décision poli­tique quant à la colo­ni­sation, ce qui fait qu’en réalité il n’y a pas de gel. Il fait une exception pour Jéru­salem qui, selon l’analyse israé­lienne, équivaut à 22% de la Cis­jor­danie. Il exclue aussi les immeubles pour les­quels un permis de construire a déjà été délivré, et également les établis­se­ments publics. Tout cela fait que rien n’a changé.

Nous avons déjà tenté cette démarche – c’est d’ailleurs là-​​dessus que le Pré­sident Bush avait insisté à la veille de la confé­rence de paix d’Annapolis, il y a deux ans. Il nous avait dit que nous ne devions pas exiger l’arrêt de la colo­ni­sation comme condition préa­lable, mais d’en traiter avec la question des colonies lors des négo­cia­tions. Si la colo­ni­sation s’arrête, disait-​​il, c’est très bien ; sinon, vous, les Pales­ti­niens, serez dans une position beaucoup plus forte pour exiger l’arrêt des construc­tions dans les colonies par la suite. Mais ça n’a pas marché. Le résultat fut sim­plement qu’il y a eu d’autres expan­sions, et que la pression inter­na­tionale pour l’arrêt de la colo­ni­sation s’est relâchée.

IPS : Mais étiez-​​vous favo­rables à la relance des dis­cus­sions, cela n’aurait-il pas accru la pression sur Israël ?

GK : Nous avons deux objectifs : le premier, demander à la com­mu­nauté inter­na­tionale de nous aider à aller à des dis­cus­sions bila­té­rales, tout en tenant compte des leçons du passé. Les négo­cia­tions doivent avoir des attri­bu­tions claires. Cela n’est pas imposer une condition préa­lable. Second objectif : ces négo­cia­tions doivent avoir comme base la Feuille de route qui a été acceptée par toutes les parties. La Feuille de route contient des obli­ga­tions pour toutes les parties, notamment le gel de la colo­ni­sation, et je ne vois pas pourquoi Israël ne rem­plirait pas les siennes.

IPS : Etes-​​vous déçus par la démarche du Président US Barack Obama ?

GK : Nous restons confiants, tou­jours opti­mistes, Obama changera les choses. Bien que cela prenne plus de temps qu’on l’avait prévu. Pourtant, son approche est com­plè­tement dif­fé­rente de celle de son pré­dé­cesseur. C’est ce que nous appré­cions le plus.

IPS : Avec le manque d’avancée, est-​​il incon­ce­vable que les Etats-​​Unis puissent prendre leurs dis­tances avec l’ensemble du pro­cessus ? Est-​​ce une pré­oc­cu­pation sérieuse pour les Palestiniens ?

GK : Je ne suis pas inquiet, ils ne peuvent pas faire cela. Il y a une très forte inter­action entre le conflit israélo-​​palestinien et la situation dans la région tout entière. La sta­bilité au Moyen-​​Orient est vitale pour tout le monde. Cette question revêt un intérêt fon­da­mental pour les Etats-​​Unis. Obama est motivé pour agir.

IPS : En l’absence de progrès, tou­tefois, l’option pour les Pales­ti­niens ne serait-​​elle pas de se rabattre sur une stra­tégie unilatéraliste ?

GK : Pas du tout, permettez-​​moi de pro­fiter de l’occasion pour cla­rifier notre position : aucun orga­nisme pales­tinien n’a jamais pris la moindre décision concernant une stra­tégie uni­la­térale. Notre poli­tique est basée sur un mou­vement dans deux direc­tions : d’abord, encou­rager la com­mu­nauté inter­na­tionale à s’impliquer davantage, c’est une démarche par nature mul­ti­la­térale ; ensuite, nous oeu­vrons à créer les ins­ti­tu­tions de notre Etat. Il y a en cela évidemment un aspect d’unilatéralisme, mais c’est un uni­la­té­ra­lisme positif. C’est notre tâche, nous ne contre­disons per­sonne quand nous disons que nous tra­vaillons à la concré­ti­sation de notre Etat. Nous devons nous tenir prêts pour notre Etat. Tel est notre choix, notre stra­tégie de paix est bila­térale et mul­ti­la­térale, et ne relève pas d’une démarche unilatérale.

IPS : N’est-ce pas là un obs­tacle majeur dans cette œuvre créative d’un Etat ? Après tout, la Palestine est divisée entre l’Autorité pales­ti­nienne en Cis­jor­danie, et le Hamas dans la bande de Gaza…

GK : La situation inté­rieure pales­ti­nienne est bien sûr un élément négatif dans la réa­li­sation de nos aspi­ra­tions. Je tiens à sou­ligner, tou­tefois, que l’insistance d’Israël à effectuer son retrait de Gaza de façon uni­la­térale, sans négo­cia­tions et en dehors du pro­cessus de paix, a contribué à ren­forcer le Hamas et à affaiblir l’AP. De la même manière, la pré­vention par Israël de tout dépla­cement entre la Cis­jor­danie et Gaza continue d’avoir un effet nui­sible grave.

IPS : On a l’impression que les Pales­ti­niens se retrouvent piégés dans une incer­titude poli­tique ? N’est-ce pas dangereux ?

GK : Il est vrai qu’une situation d’incertitude ne peut pas durer long­temps. Le temps ne tra­vaille pas pour nous, mais le Premier ministre (Salaam) Fayyad est sérieux quand il exhorte la com­mu­nauté inter­na­tionale à s’impliquer davantage pour nous aider à construire les struc­tures de notre futur Etat. Certes, l’actuel statu quo, la division opé­ra­tion­nelle de facto du contrôle entre Israël et l’AP sur un même ter­ri­toire ne sont pas sains du tout. Ni viables. Soit nous allons à deux Etats, donc vers un Etat pales­tinien, soit la situation va se dété­riorer de façon imprévisible.

IPS : A votre avis, Netanyahu se consacre-​​t-​​il à la paix ?

GK : Neta­nyahu n’est pas un par­te­naire pour la paix. Sa priorité, c’est son élec­torat national, par­ti­cu­liè­rement à droite. Il essaie de plaire à la droite plutôt que de satis­faire aux néces­sités de la paix. Ce n’est bon ni pour la paix, ni pour Israël. On ne voit jamais monter les cri­tiques d’Israël par la com­mu­nauté internationale.

IPS : Le Président Abbas est-​​il sérieux à propos de son désistement ?

GK : Nous n’avons aucune raison de ne pas croire qu’il est sérieux quand il parle de ne pas se repré­senter. C’est un message poli­tique qui montre à quel point les choses sont urgentes.

IPS : Ce qui fait que les six mois à venir vont être critiques…

GK : J’espère que la situation ne va pas devenir incon­trô­lable et qu’on va com­mencer à aller de l’avant. Que l’Egypte avancera dans son travail de récon­ci­liation entre l’AP et le Hamas une fois qu’aura été effectué l’échange de pri­son­niers dont il est question depuis long­temps (entre Israël et le Hamas) et que, dans les six mois, la com­mu­nauté inter­na­tionale sera en mesure de nous sortir de la stag­nation pré­sente. Elle a besoin d’être plus efficace dans l’avancement des pour­parlers bila­téraux, dans l’arrêt de l’expansion des colonies israé­liennes confor­mément à la Feuille de route, et dans la pour­suite de son aide à la création de l’infrastructure de notre Etat.

IPS : Fasse que le peuple palestinien ait la patience…

GK : Je crois qu’il est patient, mais il ne le sera pas indé­fi­niment. Le temps est un facteur très important.