Les cicatrices de la guerre des Six-​​jours

Tom Segev, mercredi 6 juin 2007

Avec la guerre des Six-​​ jours, l’Israélien découvre qu’il ne peut effacer deux mille ans d’histoire. Il com­mence à rede­venir juif.

En mai 1967, le pré­sident égyptien Nasser, allié de la Syrie, bloque l’accès à l’Etat juif par la mer Rouge puis fait retirer les forces d’interposition de l’ONU sur la fron­tière. La tension monte très for­tement et, le 5 juin, Israël attaque, conquérant en six jours le Sinaï, la Cis­jor­danie et le plateau du Golan. Le titre en hébreu de votre ouvrage est : 1967, et Israël changea de visage. En quoi cette guerre a-​​t-​​elle modifié Israël ?

Les Israé­liens ont redressé la tête. Dans les années pré­cédant la guerre, la situation du jeune Etat juif était ter­rible : une grave crise écono­mique avec en prime un solde migra­toire négatif. La popu­lation a vécu la victoire-​​éclair comme une résurrection.

Sur la foi d’archives amé­ri­caines, vous écrivez que le pré­sident Johnson était convaincu que Nasser n’attaquerait pas. Mais ce dernier ne s’était-il pas engagé dans un pro­cessus qui, méca­ni­quement, devait le mener à la guerre ?

C’est pos­sible. Le pro­blème est qu’on n’a pas accès aux archives égyp­tiennes. Cependant, l’essentiel n’est pas de savoir ce que Nasser visait. C’est de com­prendre que les Israé­liens, eux, étaient convaincus qu’il voulait détruire Israël, parce qu’il l’avait dit. Et de com­prendre ce qui a motivé leur attaque. La notion d’"offensive pré­ventive" était au coeur de leur pensée stratégique.

Cette guerre était-​​elle inévitable ?

La guerre avec l’Egypte l’était, non pour les raisons évoquées habi­tuel­lement, mais pour des motifs liés à la situation interne du pays et à la psy­cho­logie de ses élites. Ce qui était évitable, c’était de conquérir de nou­veaux ter­ri­toires et de les garder. Si l’on crai­gnait une attaque arabe, on pouvait détruire l’aviation égyp­tienne et syrienne - ce qui s’est fait en une heure, le premier jour -, et en rester là.

Vous décrivez l’affrontement, avant la guerre, entre "les Prus­siens" - les généraux nés en Palestine - et "les juifs", ces diri­geants de l’Etat issus de la dia­spora, comme ils s’appelaient. Les pre­miers veulent attaquer, les seconds hésitent. La guerre résulte-​​t-​​elle d’un coup de force des militaires ?

Non. D’abord, l’angoisse exis­ten­tielle en Israël était réelle, y compris chez des ministres. Les généraux, eux, n’avaient peur que d’une chose : qu’on les empêche d’attaquer. Contrai­rement à l’idée reçue d’un premier ministre pliant devant les pres­sions de l’état-major, Levi Eshkol a tenu bon. Il a refusé d’autoriser l’attaque tant qu’il n’a pas été sûr du soutien poli­tique de Washington. Il reste que l’attitude des généraux pose un pro­blème : s’ils se sen­taient si assurés de leur succès - et les faits leur ont donné raison - pourquoi faire cette guerre-​​là ?

Au qua­trième jour, l’Egypte, la Jor­danie et la Syrie acceptent un cessez-​​le-​​feu. Israël le rejette et attaque la Syrie. Vous nous apprenez que Moshe Dayan, ministre de la défense, était opposé à l’assaut sur le Golan. Pourquoi ?

Parce qu’il a eu peur d’une inter­vention de l’URSS. Au départ, il pensait que prendre Gaza, le Golan et même Jérusalem-​​Est était contraire aux intérêts d’Israël. Une fois le Sinaï et la Cis­jor­danie conquis, dans l’euphorie, il a donné son accord pour le Golan. Moshe Dayan était en vérité une per­son­nalité très mou­vante : cha­ris­ma­tique, brillante et cynique, emplie de pensées mor­ti­fères et érotiques. Des pans de sa bio­graphie restent encore à écrire.

En Israël, quelles furent les principales conséquences de cette guerre ?

Elle a engendré quatre grands bou­le­ver­se­ments. Un : les juifs orientaux, jusque-​​là mar­gi­na­lisés, intègrent le champ poli­tique et social du pays. Deux : la droite natio­na­liste est légi­timée. Aupa­ravant, les ultra­na­tio­na­listes étaient qua­lifiés de "fas­cistes". Ben Gourion avait traité leur chef, Menahem Begin, de Hitler ! Or là, Begin est coopté dans un gou­ver­nement d’unité nationale. Dix ans après, il deviendra premier ministre. Troi­sième point, les Israé­liens découvrent les Pales­ti­niens. De ce point de vue, l’année 1967 ouvre une période qui dure encore aujourd’hui. Relisez les débats en Israël entre juin et décembre 1967 sur la paix, les ter­ri­toires occupés, les colonies : tout y est déjà. Aucune idée nou­velle n’a émergé depuis. Qua­trième point, fon­da­mental : Israël s’ouvre au judaïsme. Avant 1967, l’idée cen­trale consiste à créer un "nouveau juif" : l’Israélien. Avec la redé­cou­verte des Lieux saints s’amorce le retour à la tradition.

Mais l’ambition sio­niste - créer ce "nouveau juif" émancipé de la peur qui était le lot de la dia­spora, et entre­tenant avec la force un tout autre rapport - ne se concrétise-​​t-​​elle pas à travers la guerre de six jours ?

C’est une appa­rence. En réalité, 1967 marque la fin de cette ambition. Jusque-​​là, les sabras (juifs nés en Israël) qui dominent l’état-major méprisent les élites du pays nées en Europe de l’Est. Elles repré­sentent pour eux le "petit juif" craintif du ghetto. Prenons le général Moshe Dayan, le symbole du sabra. Jusqu’en 1967, il n’a que faire des Lieux saints. Evo­quant le mur des Lamen­ta­tions, il interroge à haute voix : "Qui a besoin d’un Vatican juif ?" Dix jours après la guerre, au caveau des Patriarches d’Hébron, il clame : "Nous sommes revenus ici pour l’éternité." Avec la guerre de six jours, l’Israélien découvre qu’il ne peut effacer deux mille ans d’histoire. Il com­mence à rede­venir juif.

Le mou­vement national juif s’appuie sur deux piliers : l’Etat juif et la terre d’Israël (Eretz Israël). En 1947, l’acceptation du partage de la Palestine a marqué le triomphe des "étatistes". Juin 1967 ouvre-​​t-​​il une ère où le primat de la terre l’emporte ?

Oui, et les gens n’en ont pas pris conscience tout de suite. Si vous aviez alors dit à un Israélien que son pays occu­perait tou­jours la Cis­jor­danie qua­rante ans plus tard, il ne vous aurait pas cru. Ma géné­ration voulait la paix et pensait que l’occupation était tem­po­raire. Les jeunes, aujourd’hui, pensent que le conflit sera éternel et qu’il faut le "gérer", pas lui chercher une solution.