Les chômeurs réclament des droits

Martine Hassoun, Pour la Palestine n°46, mardi 13 septembre 2005

Social /

L’occupation de la Palestine, la colo­ni­sation de ses terres et l’accaparement de ses res­sources, la trans­for­mation des anciens paysans en ouvriers en Israël, aujourd’hui sans permis de cir­culer ni emploi, sur­dé­ter­minent évidemment le débat poli­tique pales­tinien quant à la situation écono­mique et sociale. Mais si la question nationale apparaît comme cen­trale, reste que des orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes, telles que les comités de chô­meurs, reven­diquent aussi de l’Autorité nationale pales­ti­nienne qu’elle joue son rôle en termes de pro­tection des salariés et de ceux qui sont privés d’emplois. Les mani­fes­ta­tions du premier mai à Gaza et à Ramallah en témoignent.

De mani­fes­tation, disait-​​on, il n’y en avait pas le premier mai à Gaza. Ou de si petites qu’elles n’en valaient même pas le déplacement.

Ins­tallée en Palestine depuis plu­sieurs mois pour enquêter sur le travail dans les ter­ri­toires occupés, j’avais pu constater, c’est vrai, la dif­fi­culté des partis et des orga­ni­sa­tions de la société civile à s’intéresser à la question sociale. Mais je savais aussi qu’à Gaza, depuis plus de trois ans, existait un fort mou­vement de chô­meurs qui avait fait la preuve de sa capacité de mobi­li­sation. Le 12 mars, une marche contre la pau­vreté avait ras­semblé plu­sieurs mil­liers de per­sonnes. Plus de dix mille chô­meurs, repré­sentant quelque cent cin­quante comités de tra­vailleurs qui existent désormais jusque dans les camps dévastés de Rafah et Khan Younis, exi­geant de l’Autorité qu’elle pose les bases d’une poli­tique sociale pour aider la popu­lation à sur­vivre dans ces zones où le taux de chômage pouvait dépasser les 70%. Peut-​​être était-​​ce vrai que Gaza ne mani­festait pas le premier mai. Je voulais tout de même m’en assurer. Si défilé il y avait, m’avaiton sim­plement dit, il par­tirait vers 10h30 de la place Palestine pour rejoindre la rue Omar al-​​Mukhtar, artère cen­trale de la ville. Postée depuis plus d’une heure en haut de « la plus belle avenue » de Gaza, je com­mençais à déses­pérer lorsque, cinq, dix, vingt, puis des cen­taines de mani­fes­tants sont apparus.

« Pain, protection et dignité »…

« Pain et dignité », « lutte contre la cor­ruption  », « pro­tection sociale », « droit à l’éducation » : plus d’un millier de per­sonnes, des jeunes et des femmes en grand nombre, appro­chaient, les uns portant des dra­peaux pales­ti­niens, d’autres des dra­peaux rouges flanqués du sigle du FPLP, d’autres enfin les ban­de­roles des comités de tra­vailleurs de la bande de Gaza. Comme prévu, tous se diri­geaient vers le bâtiment du conseil légis­latif pour réclamer des députés qu’ils se mettent à la tâche, dotent enfin la popu­lation de cette sécurité sociale minimale à laquelle, estiment-​​ils, elle peut prétendre.

« Et un, et deux ! Où est passé l’argent de l’Autorité ? », scan­daient des mani­fes­tants. « Ce n’est pas seulement de pain que nous avons besoin, mais aussi d’une vie hono­rable », pour­sui­vaient les autres… Gaza avait donc aussi sa mani­fes­tation. De mémoire de mili­tants, ce premier mai a même été l’un des plus impor­tants jamais orga­nisés sur ce petit bout de terre. Qu’en aurait-​​il été si, au FPLP, s’étaient joints les autres partis, la cen­trale syn­dicale pales­ti­nienne et les orga­ni­sa­tions de la société civile ? N’y avait-​​il pas quelques sérieux sujets à poser en marge des négo­cia­tions poli­tiques, comme le nombre de permis de travail accordés aux tra­vailleurs pales­ti­niens pour aller gagner leur vie en Israël : un tout petit millier seulement accordés depuis le sommet de Charm el Sheik alors que, dix ans aupa­ravant, les effectifs étaient vingt fois plus impor­tants  ? Faute de toute pos­si­bilité de déve­lop­pement autonome, la bande de Gaza n’a jamais pu assurer à ses habi­tants les moyens de leur survie. « Un jour, peut-​​être… », m’avait dit un jour un maçon de Khan Younis, autrefois employé en Israël, depuis sep­tembre 2000 au chômage forcé. « Mais en attendant, il nous faut vivre. Vivre, donc tra­vailler. Et de solution, pour l’instant, je n’en vois que dans l’immigration. »

Que faisait donc l’Autorité ? Que faisait elle aussi pour aider tous ceux qui ne dis­po­saient pas de carte d’identité, à en obtenir ? Réfugiés pour la plupart revenus au len­demain des accords d’Oslo, ils étaient encore soixante mille en Cis­jor­danie et à Gaza à ne pouvoir franchir les bar­rages faute d’avoir jamais pu obtenir de papiers de l’armée israé­lienne. Début mai, beaucoup espé­raient encore d’Abou Mazen qu’il s’attelle au dossier, obtienne de la puis­sance occu­pante qu’elle règle cet embrouillamini qu’aucune raison poli­tique ne jus­ti­fiait si ce n’est, encore et tou­jours, la volonté de briser l’autre, de lui enlever tout espoir, toute pos­si­bilité de penser l’avenir. La question poli­tique laissait enfin place à la question sociale.

Mais les élec­tions muni­ci­pales qui allaient se tenir, trois jours plus tard, dans les ter­ri­toires occupés expli­quaient peu­têtre ce raté. Dans ce cas, les débats sur les poli­tiques écono­miques et sociales à mener (les polé­miques avaient pris une dimension nou­velle avec les mani­fes­ta­tions à répé­tition des chauf­feurs de taxi contre la hausse incon­si­dérée du prix de l’essence), mais aussi la répression dont avait fait l’objet la mani­fes­tation des chô­meurs du 12 mars dernier. Sur le fond, quoi qu’il en soit, les pro­blèmes étaient posés : les reven­di­ca­tions reprises par les mani­fes­tants ne dif­fé­raient en rien de celles qu’avaient exprimées les deman­deurs d’emploi un mois et demi aupa­ravant. Création d’emplois et allo­cation chômage pour tous, accès gratuit aux soins et à l’éducation et enca­drement des prix des pro­duits de pre­mière nécessité : la popu­lation pales­ti­nienne avait besoin de mesures d’urgence, de droits nou­veaux dégagés de toute relation clien­té­liste. Une fois de plus, des hommes et des femmes le disaient, pro­posant d’en assurer le finan­cement par une réorien­tation d’une partie des fonds des pays dona­teurs. En soit, c’était un événement.

A Gaza comme en Cis­jor­danie, c’est la fédé­ration des syn­dicats pales­ti­niens qui, depuis le début de la deuxième Intifada, dis­tribue les maigres sub­sides qu’assure l’Autorité à ceux qui n’ont plus rien : 600 shekels pendant trois mois tout au plus, en échange de travaux d’intérêt général à ceux qui ont perdu leur travail, elle qui accorde à ses adhé­rents la gra­tuité des consul­ta­tions médi­cales et des médi­ca­ments. Un rôle qui, bon gré mal gré, l’éloigne de l’action syn­dicale. Reven­di­cation de plus de démo­cratie, plus de trans­pa­rence : un autre visage de la Palestine se décou­vrait, celui d’un pays doté d’un mou­vement social naissant que ces comités, dont on compte déjà plu­sieurs dizaines de mil­liers de membres dans la bande de Gaza, sym­bo­lisent. Des orga­ni­sa­tions créées en 2001 avec le soutien du Centre pour la démo­cratie et les droits du travail qui exi­geaent depuis de l’Autorité qu’elle assume ses res­pon­sa­bi­lités : qu’elle pose les bases d’un déve­lop­pement écono­mique autonome et fonde celles d’une vie sociale démo­cra­tique tout en assurant une pro­tection sociale minimale.

Des responsabilités partagées

Qu’Israël soit le premier res­pon­sable du désastre écono­mique dans lequel s’enfoncent les camps de réfugiés de la bande de Gaza, cette orga­ni­sation ne l’a jamais nié. D’autant que, tout sim­plement, son acte de nais­sance l’en empêche. En effet, si, au prin­temps 2001, plu­sieurs dizaines de mil­liers d’hommes et de femmes des camps de réfugiés de Jabaliya, Gaza, Nuseirat, Khan Younis ou d’ailleurs se sont retrouvés devant le siège de l’Autorité, la raison en est simple. En décidant de ren­voyer chez eux les 20.000 Pales­ti­niens qui se ren­daient encore jusque là en Israël pour tra­vailler, Tel Aviv a contraint la bande de Gaza à la misère. Après avoir enfermé des dizaines de mil­liers de réfugiés sur 360 km2 de terre, après avoir volé l’eau et la terre, empêché tout déve­lop­pement autonome jusqu’à vider les ter­ri­toires occupés de leurs forces vives en attirant dès le milieu des années 70 ceux qui déses­pé­raient de trouver enfin un emploi, la puis­sance occu­pante a sciemment organisé la pau­vreté. La res­pon­sa­bilité pre­mière lui en incombe.

Mais pourquoi l’Autorité nationale n’at- elle jamais ins­tauré un salaire minimum dans les ter­ri­toires pales­ti­niens pour pro­téger les tra­vailleurs contre tous les abus pos­sibles sur une terre où plus de la moitié de la popu­lation active est à la recherche d’un emploi ? Pourquoi s’est-elle tou­jours refusée à bâtir un corps d’inspection du travail ? A Gaza, il est des employés qui tra­vaillent dix, douze heures par jour pour un salaire de 1.200 shekels (215 euros environ)tout au plus et des ouvrières agri­coles qui ne gagnent pas plus de 3 shekels (cinquante-​​ sept cen­times d’euros) de l’heure…

Etait-​​il vraiment utile, par exemple, de s’empresser de pro­mulguer dès 1998 une loi d’encouragement à l’investissement bien avant que de pré­senter au Par­lement un code du travail sus­cep­tible de pro­téger les tra­vailleurs de Cis­jor­danie et de Gaza encore placés sous les lois jor­da­nienne et égyp­tienne datant d’avant- 1967 ? « Pain, pro­tection et dignité »…Depuis près de cinq ans, les chô­meurs de Gaza demandent à l’Autorité nationale, non qu’elle décroche la lune, mais qu’elle use à bon escient des fonds que lui verse la com­mu­nauté inter­na­tionale pour donner à la popu­lation les moyens de vivre dans la dignité. Au len­demain des mani­fes­ta­tions du prin­temps 2001, des pro­messes avaient été faites, jamais suivies d’effet.

Aux élec­tions du 4 mai dernier, le Hamas a rem­porté les muni­ci­pa­lités de Rafah, Beit Layia et El Burej. N’est-ce là seulement que la marque d’une influence crois­sante de la religion sur une popu­lation cloîtrée depuis plus de soixante mois ? A Gaza, la mani­fes­tation du premier mai en a rappelé une autre raison…

- Martine Hassoun