Les choix de la France

Isabelle Avran - AFPS, mercredi 19 mars 2008

C’est un choix assumé. Et reven­diqué. Moins de deux semaines à peine après le mas­sacre de la bande de Gaza assiégée, au cours duquel l’armée israé­lienne a tué plus de 120 Pales­ti­niens en quelques jours, entre fin février et début mars, blessé griè­vement des dizaines d’autres, détruit maisons et com­merces, ravagé champs et cultures, Nicolas Sarkozy a reçu à Paris le chef de l’Etat d’Israël, sans même l’évoquer.

Can­didat à la pré­si­den­tielle, Nicolas Sarkozy avait tenu à affirmer depuis les Etats-​​Unis ses affi­nités avec les orien­ta­tions poli­tiques de la Maison blanche et de ses affidés néo-​​conservateurs, sin­gu­liè­rement au Proche-​​Orient. Désormais pré­sident, il a « voulu que la pre­mière visite d’Etat en France » [1] depuis son élection « soit réservée à Israël » et, ajoute-​​t-​​il, « à vous Mon­sieur le pré­sident Pérès ».

Peu sans doute auront été dupes du dis­cours officiel sur le caractère apo­li­tique et purement lit­té­raire -comme si la lit­té­rature s’exonérait du politique-​​ du salon du livre, en dépit des efforts de cer­tains journaux du soir ou du matin. L’engagement de l’ambassade d’Israël dans le choix des auteurs comme l’invitation faite à Shimon Pérès pour l’inauguration offi­cielle ont confirmé la déter­mi­nation de la pré­si­dence fran­çaise à prendre pré­texte du soixan­tième anni­ver­saire de l’Etat d’Israël pour tenter de réa­liser une opé­ration de com­mu­ni­cation poli­tique censée jus­tifier le rap­pro­chement avec Tel-​​Aviv, et ce dans la négation et l’invisibilité totales des soixante ans de l’expulsion et de la dépos­session pales­ti­niennes, de la Nakba, comme un nouvel effa­cement de l’histoire. Une ten­tative qui res­semble fort à une offensive idéo­lo­gique sans pré­cédent depuis 1967, pour légi­timer un rap­pro­chement poli­tique et stra­té­gique lui aussi sans pré­cédent depuis lors.

Dès avant l’élection pré­si­den­tielle déjà, Nicolas Sarkozy ou ses conseillers n’avaient pas hésité à prôner d’autres rela­tions à l’Otan, à jus­tifier le contour­nement de l’Onu, à désigner l’Iran comme menace pre­mière dans la région, à plaider la com­mu­nauté de valeurs et d’histoire qui uni­raient la France et Israël, en choi­sissant comme date de réfé­rence 1956, c’est-à-dire l’année de la piteuse expé­dition de Suez.

Et de mettre les sym­boles au service d’une telle orien­tation. La visite offi­cielle de Shimon Pérès en France s’accompagne par exemple d’une expo­sition de la direction des archives du ministère des Affaires étran­gères, portant sur « les faits saillants qui ont précédé la nais­sance de l’Etat d’Israël » et partant sur la nature du soutien de la France au projet sio­niste. Nicolas Sarkozy se réjouit aujourd’hui du « renouveau de la relation entre nos deux pays ». Il brosse un por­trait par­tisan d’Israël, donné comme « l’une des sociétés les plus ouvertes et les plus brillantes, l’une des économies les plus per­for­mantes et les plus dyna­miques au monde », oubliant à la fois l’aide écono­mique, finan­cière, mili­taire, poli­tique, consi­dé­rable que les Etats-​​Unis lui attri­buent et l’incompatibilité entre la pétition de pro­gres­sisme ou de démo­cra­tisme et la réalité de l’occupation mili­taire et du viol per­manent du droit inter­na­tional et des droits humains les plus élémen­taires. Certes, le pré­sident de la répu­blique reprend à son compte les réponses apportées au ques­tion­naire de la pla­te­forme des ONG fran­çaises pour la Palestine durant la cam­pagne élec­torale, dont l’exigence d’une solution poli­tique fondée sur la coexis­tence entre deux Etats indé­pen­dants dans les fron­tières de 1967. Mais à l’instar de son ministre des Affaires étran­gères il se satisfait des pro­messes du gou­ver­nement israélien, notamment sur l’arrêt de la colo­ni­sation, même quand elles sont immé­dia­tement démenties dans les faits, et il n’accepte d’envisager aucune sanction de la poli­tique israé­lienne. Res­sasser « pro­cessus d’Annapolis » comme d’autres ou les mêmes res­sas­saient hier « pro­cessus d’Oslo » indé­pen­damment de toute réalité suf­firait à nourrir « l’espoir », ourtant seulement virtuel, et jus­ti­fierait le laisser faire, en appuyant les Etats-​​Unis sans autre intervention.

L’ordre du réel comme celui des séquences est inversé. Ainsi la sécurité israé­lienne passerait-​​elle avant la fin de la colo­ni­sation ; la mise en place d’institutions pales­ti­niennes démo­cra­tiques avant la fin de l’occupation… La libé­ration du tan­kiste Shalit est pré­sentée comme une exi­gence contrai­rement à celle de plus de 10000 pri­son­niers poli­tiques pales­ti­niens. Quant au jeune Franco-​​palestinien Salah Hamouri, qui croupit depuis trois ans dans les prisons israé­liennes sans accu­sation sérieuse, la France plaide pour qu’il soit jugé… par Israël. A l’inversion des séquences et des prio­rités s’ajoute natu­rel­lement celle des pres­sions pour un règlement. Le peuple pales­tinien est sanc­tionné pour la nature de son choix démo­cra­tique, mais avec Tel-​​Aviv se déve­loppent les rela­tions non seulement poli­tiques et écono­miques mais aussi stra­té­giques et militaires.

De quoi conforter une vision du monde hasar­deuse ins­crite dans une logique de guerre des « civi­li­sa­tions » qui se nourrit aussi de la mise en concur­rence vic­ti­maire des citoyens.

Mais Nicolas Sarkozy ne s’est pas contenté de flatter son hôte, en cette mi-​​mars. Il a aussi formulé des pro­messes. Sur l’Iran, d’abord. « Israël n’est pas seul », a-​​t-​​il affirmé, appelant à une grande fermeté contre le pro­gramme nucléaire iranien sans même évoquer le nucléaire mili­taire israélien auquel Paris contribua en son temps, ni sug­gérer la fin du nucléaire mili­taire dans la région. Sur l’Europe, ensuite, que la France pré­sidera à partir du premier juillet : « Israël peut également compter sur le soutien de la France pour donner dans le cadre de notre pré­si­dence un nouvel élan à sa relation avec l’Union euro­péenne (…) ». Autant d’orientations, de sym­boles, d’actes forts, qui appellent à une inter­vention citoyenne pour que la France prenne un autre chemin : celui du droit, celui de l’engagement non virtuel mais bien réel en faveur d’un règlement poli­tique fondé sur le droit. L’accueil inté­ressé et bien­veillant réservé par les lec­teurs curieux, à l’entrée du salon du livre, aux mili­tants de l’AFPS venus dis­tribuer tracts, infor­ma­tions, et pro­poser le débat, est de ce point de vue encourageant.

I.A.

Le 16 mars 2008.

[1] Dis­cours de Nicolas Sarkozy à l’occasion du dîner d’Etat offert en l’honneur du Pré­sient de l’Etat d’Israël, à Paris, le 10 mars 2008.