Les célébrations de la Nakba reviennent, mais pas les Palestiniens

Soixante-huit ans après, le niveau d’ignorance et de déni concernant la Nakba reste élevé, en particulier parmi les politiciens et les faiseurs d’opinion occidentaux

Ben White, Middle East Eye, jeudi 19 mai 2016

Une Palestinienne passe à côté d'une affiche représentant une clé qui symbolise les clés des maisons laissées par les Palestiniens en 1948, le 11 mai 2016, dans la ville de Ramallah en Cisjordanie occupée, quelques jours avant le 68e anniversaire de la Nakba (AFP).

En 1995, un journaliste a interviewé un certain nombre d’Israéliens de gauche vivant dans des maisons de Jérusalem-Ouest dont les propriétaires palestiniens avaient été expulsés en 1948. Un « important homme de gauche » (dont le nom n’a pas été divulgué) n’éprouvait véritablement aucun remords. « Je n’ai aucun problème avec le fait que nous les jetions dehors et nous ne voulons pas qu’ils reviennent, parce que nous voulons un État juif. »

Cette journée de la Nakba, alors que beaucoup exhortent les Palestiniens à « avancer » et à cesser de « vivre dans le passé », une telle franchise est un avantage. À un moment où les efforts visant à déshumaniser les Palestiniens et à délégitimer la solidarité avec eux ne cessent de s’intensifier, nous avons besoin d’un rappel de ce qui se trouve au cœur du soi-disant conflit « israélo-palestinien » : la colonisation, le déplacement et la résistance.

Au cours de la Nakba (« catastrophe » en arabe), environ 80 % des villes et villages palestiniens se situant dans ce qui est devenu Israël ont été vidés de leurs habitants et détruits ; 200 de ces villages ont été occupés et leurs habitants expulsés avant le 15 mai (au lendemain de la création officielle de l’État d’Israël). Des réfugiés qui tentaient de rentrer chez eux à travers les lignes d’armistice ont été abattus par les forces israéliennes.

Le nettoyage ethnique de la Palestine s’est opéré par des expulsions directes, des atrocités et la peur des atrocités, une campagne d’intimidation et par la décision du cabinet israélien d’empêcher les réfugiés de rentrer chez eux à la fin des hostilités. En 1952, le Parlement israélien a adopté une loi qui a privé les Palestiniens expulsés de leurs terres et de leur citoyenneté. Une majorité juive avait été obtenue.

À quoi la Nakba ressemblait-elle ? Voici trois exemples.

Al-Khisas était un village situé dans l’extrême nord de la Palestine. En décembre 1947, les forces d’élite de la Haganah « ont commencé à faire sauter au hasard des maisons au milieu de la nuit alors que leurs occupants étaient encore endormis », tuant entre dix et quinze villageois. Le premier Premier ministre d’Israël, David Ben Gourion, a par la suite inclus l’assaut dans « une liste d’opérations réussies ».

La majorité des habitants d’al-Khisas sont partis en mai 1948 ; ils ne se doutaient guère que ce serait pour ne jamais revenir. Les quelques-uns qui sont restés ont été forcés de monter dans des camions et expulsés par les autorités israéliennes l’année suivante. La terre du village a été donnée à un nouveau kibboutz ; la maison de maître de l’ancien émir est maintenant un hôtel.

Sa’sa’ était un village prospère avec un marché, des écoles et une mosquée. En février 1948, les forces de la Haganah sont entrées la nuit dans le village, ne rencontrant aucune opposition. Ils ont fait sauter des maisons au hasard, tuant onze Palestiniens, dont cinq enfants en bas âge. Quelques mois plus tard, les derniers villageois ont été expulsés ; une enquête israélienne laisse entendre que d’autres civils ont été tués dans ce processus.

En 1949, le kibboutz Sasa a été fondé sur les terres du village (comme le reconnaît le site du kibboutz), dont les premiers « pionniers » étaient originaires des États-Unis. Un habitant du kibboutz a plus tard réfléchi à la façon dont « on pouvait presque sentir leur présence [celle des réfugiés] là où une partie de leurs biens avait été abandonnée, leurs réserves étaient pleines de la récolte de la saison précédente. » La mosquée a été transformée en musée.

Dernier exemple, celui d’al-Majdal. La plupart de ses habitants avaient fui de peur au moment de l’occupation de la ville. Les Palestiniens restants étaient « concentrés et confinés avec des barbelés et des gardes de l’armée de défense d’Israël dans une petite zone bâtie communément appelée le ‘’ghetto’’. » Ils ont finalement été expulsés en octobre 1950. Al-Majdal est aujourd’hui la ville portuaire israélienne d’Ashkelon.

La Nakba façonne le présent. Il y a plus de 2 millions de réfugiés palestiniens en Israël, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, notamment les réfugiés enregistrés par l’ONU qui ont été déplacés lors de la Nakba, et des citoyens palestiniens empêchés de retourner sur leurs terres et dans leurs propriétés. La grande majorité des réfugiés, notamment ceux des pays voisins, vivent à quelques dizaines de kilomètres de leurs villages détruits.

Soixante-huit ans après, le niveau d’ignorance et de déni concernant la Nakba reste élevé, en particulier parmi les politiciens et les faiseurs d’opinion occidentaux. Certains contestent l’intention des leaders sionistes, tandis que d’autres décrivent le nettoyage ethnique de 700 000 à 800 000 Palestiniens comme une « conséquence tragique de la guerre ». Quelques-uns, de moins en moins nombreux, s’accrochent aux mythes depuis longtemps brisés au sujet des Palestiniens qui sont partis, obéissant à des « ordres arabes ».

Plus inquiétant, certains reconnaissent le passif de déplacement violent et d’exclusion et le justifient néanmoins. Cette position est maintenue par des « gauchistes » (comme celui mentionné plus haut), ainsi que par des personnes telles que le conseiller aux affaires arabes de l’ancien Premier ministre israélien Menachem Begin : « Il nous fallait cette terre », avait-t-il déclaré, « nous l’avons confisquée aux Arabes. Il nous fallait créer un État juif dans ce pays et nous l’avons fait. »

Les Palestiniens ne sont pas les seuls autochtones qui ont fait face à l’horreur du colonialisme ; mais pour les Palestiniens, le processus de colonisation et de conquête n’a pas pris fin. Les expropriations et les déplacements se poursuivent, que ce soit en Galilée et dans le Naqab/Néguev, ou dans la vallée du Jourdain et les collines au sud d’Hébron. Les réfugiés peuvent voir leurs terres, derrière des clôtures et des murs.

Le retour des réfugiés palestiniens est considéré comme une « menace » par l’État israélien et ses partisans parce que « cela perturberait les données démographiques qui permettent la survie d’un régime ethnocratique par des moyens démocratiques. » La journée de la Nakba est un rappel de la façon dont un tel régime s’est établi – et le retour des réfugiés sera en effet au cœur de sa transformation en une démocratie décolonisée.

Ben White est l’auteur des ouvrages Israeli Apartheid : A Beginner’s Guide, et Palestinians in Israel : Segregation, Discrimination and Democracy. Il est rédacteur pour le Middle East Monitor et ses articles ont été publiés par divers médias, dont Al Jazeera, al-Araby, le Huffington Post, The Electronic Intifada et dans la section « Comment is free » de The Guardian.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation