Les branquignols du Mossad

Michel Warschawski, jeudi 25 février 2010

Infaillibles, les agents secrets israé­liens ? Plu­sieurs échecs montrent qu’ils sont aussi capables d’amateurisme [1]

Contrai­rement à l’image véhi­culée par les medias qui en fait une orga­ni­sation qua­siment infaillible, le Mossad a subi une longue série d’échecs, cer­tains assez sur­pre­nants par le grave manque de pro­fes­sion­na­lisme qu’ils démontrent. A force d’être salués comme les meilleurs du monde, les bar­bouzes israé­liens en oublient de faire leurs devoirs avant d’organiser leurs opé­ra­tions. Le prix de l’arrogance ….et de l’impunité. Pour ,n’en men­tionner que trois : l’assassinat par erreur du Marocain Ahmed Bou­chiki à Lil­le­hammer, en Norvège, que les ser­vices israé­liens avaient pris pour Ali Hassan Salameh, res­pon­sable présumé de l’attentat aux J.O. De Munich, en 1972. L’attentat manqué contre le diri­geant du Hamas Khaled Machal en Jor­danie (1997). Et l’arrestation en Nouvelle-​​Zélande de deux agents du Mossad qui avaient tenté d’usurper l’identité d’un citoyen néo-​​zélandais pour faire un de leurs sales coups.

S’ajoute main­tenant l’assassinat à Dubai de Mahmud al-​​Mabhouh, membre supposé d’un réseau du Hamas impliqué dans plu­sieurs attentats. Les agents israé­liens ont utilisé des pas­se­ports anglais, français, alle­mands et irlandais dont ils avaient changé la pho­to­graphie à l’insu, évidemment, de leur pro­prié­taire. Rien de très ori­ginal pour des bar­bouzes si ce n’est le dilet­tan­tisme qui accom­pagne toute l’opération et l’extrême facilité avec laquelle les agents-​​assassins israé­liens ont été identifiés.

La Grande-​​Bretagne, la France et l’Irlande n’ont pas apprécié l’usage fait pas le Mossad des pas­se­ports de leurs res­sor­tis­sants, et les ambas­sa­deurs d’Israël à Londres et à Dublin ont été convoqués par les auto­rités locales. Mais ce n’est là qu’une seule des erreurs graves com­mises par le Mossad – « selon la presse étrangère », lit-​​on dans les journaux israé­liens car, ici, la loi impose d’ajouter cette pré­cision – et l’éditorialiste du quo­tidien de poser cinq ques­tions sup­plé­men­taires : l’objectif justifiait-​​il de prendre de tels risques ? Le timing était-​​il opportun en cette période de tension entre Israël et l’Iran ? A-​​t-​​on pris en consi­dé­ration les nou­velles tech­no­logies – celles qui ont permis d’identifier rai­dement les bar­bouzes ? Et surtout, avait-​​on le droit de mettre en danger des citoyens israé­liens dont on a pris, à leur insu, l’identité pour com­mettre un crime ?

Usurper l’identité de citoyens pour com­mettre un méfait est une méthode-​​type des régimes tota­li­taires pour qui les citoyens sont par défi­nition u service de l’Etat. Israël semble continuer à faire partie de cette famille et tout paraît indiquer qu’il n’a pas l’intention de modifier cet état de fait. Comme l’indique le spé­cia­liste israélien des ser­vices de ren­sei­gne­ments Yossi Melman : « On constate qu’existe une méthode appliquée sys­té­ma­ti­quement : Israël se sert de pas­se­ports étrangers pour mener à bien une liqui­dation et quand il est pris la main dans le sac, il doit s’excuser, pro­mettre de ne plus le faire, et les pays concernés passent l’éponge. »

Et c’est bien le pro­blème : de telles opé­ra­tions cri­mi­nelles conti­nueront car la com­mu­nauté inter­na­tionale ne veut pas mettre fin à l’impunité dont jouit l’Etat d’Israël.

[1] Voir aussi Nehemia Strassler dans Haarestz

Le Mossad piégé par son amateurisme

Le meurtre d’un diri­geant du Hamas à Dubaï vient de faire voler en éclats l’image d’efficacité des ser­vices secrets israé­liens. Les com­men­taires consternés du quotidien Ha’Aretz.

Une image cap­turée le 19 janvier 2010 grâce aux caméras de vidéo­sur­veillance montre un membre du per­sonnel de l’hôtel accom­pagner Mahmoud Al-​​​​Mabhouh à sa chambre. Selon la police de Dubaï, deux des meur­triers pré­sumés se tiennent der­rière eux dans l’ascenseur, déguisés en tou­ristes en tenue de tennis.

L’opération d’élimination [de Mahmoud Al-​​​​Mabhouh] a d’abord été pré­sentée comme une nou­velle réussite du Mossad : ses agents sont entrés secrè­tement dans un pays arabe pour y liquider un ter­ro­riste notoire [en l’occurrence un diri­geant du Hamas] et en repartir tran­quillement. Mais c’est alors que la police de Dubaï a produit le thriller le plus couru du moment : un long-​​​​métrage assorti d’un véri­table dossier de presse com­portant les photos de ses acteurs pré­ten­dument ano­nymes. Il est alors apparu que le Mossad est aujourd’hui devenu une orga­ni­sation dépassée et d’un amateurisme effrayant.

Les pla­ni­fi­ca­teurs de l’opération n’ont pas tenu compte du fait que les tech­no­logies ont évolué. Jadis, il suf­fisait de fal­sifier un pas­seport, de se coller une fausse barbe et de se déguiser en joueur de tennis avec une cas­quette de baseball. C’est ce qu’on lisait dans les romans d’espionnage. Mais le monde d’aujourd’hui est un monde infor­matisé, numérisé, connecté et filmé en continu. Fran­chement, la police de Dubaï pouvait-​​​​elle échouer dans son enquête ? L’équipe de tueurs [israé­liens] a laissé tant d’indices que même un aveugle les aurait retrouvés. Exemple : les membres de l’équipe d’agresseurs n’ont cessé de com­mu­niquer entre eux avec des télé­phones cel­lu­laires pendant l’opération. Or tout le monde sait que ces appa­reils sont également de redou­tables ins­tru­ments de détection, qui per­mettent de loca­liser à la seconde près leurs uti­li­sa­teurs et d’en enre­gistrer les conversations.

Comble du comble, les tueurs ont tous quitté l’hôtel au même moment, immé­dia­tement après l’assassinat qu’ils venaient de com­mettre, au risque de se faire repérer et arrêter à l’aéroport. Enfin, si jamais quelqu’un aurait encore pu croire que l’opération avait été menée par un autre service d’espionnage que le Mossad, les membres du com­mando ont pris soin d’usurper l’identité de sept Israé­liens encore en vie  –  qui n’en sont tou­jours pas revenus. La police de Dubaï n’a vraiment aucun mérite : elle s’est vu livrer sur un plateau la clé du mystère par une organisation d’amateurs.

Paul Keeley vit à Nah­sholim [au sud de Haïfa] depuis main­tenant quinze ans, mais dispose tou­jours d’un pas­seport bri­tan­nique tout en étant citoyen israélien. “Depuis que j’ai découvert qu’on a utilisé mon identité, je suis comme un zombie. Je vis un véri­table cau­chemar et j’ai peur pour ma vie.” Un sen­timent partagé par les six autres infor­tunés dont l’identité a également été volée.

Nous venons d’assister à une gigan­tesque fraude, à une vio­lation de la vie privée et à une sérieuse entorse au droit de tout citoyen à la sécurité et à la liberté de mou­vement. Ces sept Israé­liens pourront-​​​​ils à l’avenir voyager sans risques à l’étranger ? La vio­lation de leur vie privée n’est-elle pas un prix trop lourd à payer ? Il ne nous reste plus qu’à espérer que le Mossad ne considère pas que tous les citoyens de ce pays se sont enrôlés dans ses rangs. En effet, tout cela rap­pelle la pro­phétie apo­ca­lyp­tique de feu Yeshayahou Lei­bowitz [phi­lo­sophe reli­gieux israélien], qui pré­disait que la per­pé­tuation de l’occupation [des Ter­ri­toires pales­ti­niens] et de la guerre finirait par trans­former tous les Israé­liens en membres du Shabak [Ren­sei­gne­ments inté­rieurs]. Aujourd’hui, nous sommes en tout cas devenus des membres du Mossad.

La plus grave question est de savoir si le Premier ministre israélien, qui est poli­ti­quement res­pon­sable du Mossad, a soupesé les profits et les pertes d’une opé­ration à laquelle il a donné son accord. Pour l’instant, les pertes sont énormes. Mahmoud Al-​​​​Mabhouh sera vite rem­placé par un autre diri­geant du Hamas, peut-​​​​être plus cruel. Ce sont au moins onze agents du Mossad qui ne peuvent plus opérer à l’étranger. Les méthodes du Mossad sont désormais connues. Dubaï, un Etat arabe modéré, recon­si­dérera sans doute l’opportunité de continuer à entre­tenir des rela­tions avec Israël. Enfin, le statut d’Israël auprès des chan­cel­leries et de l’opinion euro­péenne est encore plus démo­nétisé. La fiction d’une réussite s’est trans­formée, dans la réalité, en échec reten­tissant. Et le Mossad est devenu une orga­ni­sation d’amateurs vivant dans un passé révolu.

publié par Haaretz et en français par Courrier international

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