Les Palestiniens réagissent à l’exclusion de Gaza des prochaines élections par l’AP

Sheren Khalel, Middle East Eye, mercredi 5 octobre 2016

Des Palestiniens manifestent contre la suspension des élections, le 9 septembre (AFP)

Bethléem, Cisjordanie – Les Palestiniens ont exprimé leur consternation ce lundi suite à une décision prise par la Cour suprême de l’Autorité palestinienne, qui a exclu la bande de Gaza des prochaines élections locales.

Le Hamas a annoncé en juillet sa participation aux premières élections locales organisées depuis une décennie. Initialement prévues pour octobre, les élections ont été annulées en septembre par la Cour suprême de l’Autorité palestinienne (AP), qui a invoqué les difficultés rencontrées par les Palestiniens de Jérusalem-Est occupée pour y prendre part ainsi que l’arrestation de cinq membres du Fatah dans la bande de Gaza.

Suite à la décision prise ce lundi, la Commission électorale centrale a recommandé que le président palestinien Mahmoud Abbas reporte les élections d’au moins six mois afin d’« agir dans l’intérêt du peuple palestinien ».

Aucune raison n’a été donnée par la cour pour expliquer pourquoi il a décidé d’exclure Gaza des élections ; cependant, certaines factions palestiniennes, ainsi que des citoyens s’exprimant sur les médias sociaux, ont affirmé qu’il s’agissait d’une manœuvre politique visant à empêcher le Hamas – le plus grand rival du Fatah, parti au pouvoir en Cisjordanie – d’y participer.

Appels au boycott

Moussa Abou Marzouk, haut responsable du Hamas à Gaza, a déclaré ce lundi que cette décision marquait la « politisation du système judiciaire et l’accentuation des divisions » entre les gouvernements de Cisjordanie et de Gaza, avant d’appeler à un boycott complet des élections.

Mohammed Dib Mansour, vice-ministre de l’Intérieur de l’AP, dont le bureau supervise les élections, a refusé de commenter la récente décision.

Khalida Jarrar, députée au Conseil législatif palestinien et membre de haut rang du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), a déclaré à MEE qu’il ne faisait selon elle aucun doute que cette décision était une manœuvre politique de l’Autorité palestinienne contre le Hamas.

« Si les choses continuent ainsi, il pourrait être difficile pour certaines factions palestiniennes de poursuivre ce jeu », a-t-elle affirmé, ajoutant qu’il était fort possible que les autres partis politiques choisissent de boycotter les élections si la bande de Gaza et Jérusalem-Est occupée en étaient exclues.

« Pour l’instant, tout cela est encore nouveau, ajoute-t-elle. Nous attendons de voir ce que le gouvernement fera suite à cette décision avant de dire quelque chose de concret. Toutes les factions démocratiques doivent se réunir pour en discuter. »

Ahlam al-Wahsh, qui dirige le Syndicat général des femmes palestiniennes en Cisjordanie, a indiqué à MEE que le syndicat boycotterait également les élections si celles-ci n’incluaient pas Gaza.

« Cette décision soutient la scission entre la Cisjordanie et Gaza, a déclaré al-Wahsh. Elle va à l’encontre des valeurs palestiniennes et favorise la division entre Gaza et la Cisjordanie. Les Gazaouis font partie du peuple palestinien et il est honteux que la cour tente de le diviser. Le Syndicat général des femmes palestiniennes n’y prendra pas part ; ma famille et mes amis affirment également qu’ils ne voteront pas lors de ces élections corrompues et honteuses. »

Saleh Abu Ayyash, administrateur du mouvement de jeunesse du Fatah à l’Université de Beir Zeit, a déclaré que le mouvement soutenait la tenue d’élections à la fois en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza, mais a estimé que le Hamas avait rendu impossible l’organisation d’élections démocratiques et justes à Gaza, dans la mesure où le mouvement a refusé d’autoriser une commission indépendante à superviser les élections à Gaza.

« Quand le comité des élections a annoncé la tenue d’élections en octobre, le Hamas et ses partisans, sous le prétexte de la sécurité, ont commencé à arrêter les partisans du Fatah qui auraient pris part aux élections », a expliqué Abu Ayyash.

« Même si nous soutenons la tenue d’élections démocratiques à Gaza et en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, la situation actuelle à Gaza ne nous permet pas [d’y] organiser des élections à cause des actes et des réactions du Hamas. »

Selon un sondage effectué en septembre par le Centre palestinien pour la recherche politique et les études d’opinion, la première décision prise par la cour pour reporter les élections a déçu 61 % de la population palestinienne, tandis que 60 % estiment que la décision était motivée par des raisons politiques.

Préserver le statu quo

Ido Zelkovitz, chercheur principal à l’Université de Haïfa, a indiqué à MEE qu’il estimait que cette manœuvre « [servait] à la fois le Fatah et le Hamas » dans la mesure où aucun des deux groupes ne souhaite risquer d’abandonner le pouvoir à l’autre.

« En approuvant les élections et en donnant aux Palestiniens la possibilité de se rendre aux urnes seulement en Cisjordanie, tout en excluant la bande de Gaza, on comprend que le conflit interne entre le Hamas et le Fatah devient plus large, et cela donne à ce fossé une légitimité, a argumenté Zelkovitz. Le Hamas ne souhaite pas non plus que le Fatah soit en mesure de gouverner dans la bande de Gaza. Aucun des deux camps ne souhaite résoudre le conflit interne, chacun préférant maintenir son propre statu quo. »

Zelkovitz, qui dirige également le département des études sur le Moyen-Orient au Max Stern Academic College of Emek Yezreel, a ajouté que l’AP était peut-être revenue sur son annulation initiale des élections municipales en raison de pressions exercées par la communauté internationale.

« Le Fatah et l’Autorité palestinienne subissent davantage la pression du droit international et de la communauté internationale ; ils sont donc obligés de jouer selon les règles du jeu démocratique. Ainsi, avec cette décision, ils ont trouvé leur solution : ils organisent des élections contenues qu’ils ont de très fortes chances de remporter. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation