Les Palestiniens dans la nasse

Françoise Germain-​​Robin, dimanche 1er juin 2008

Face à la colo­ni­sation galo­pante et au silence com­plice de l’Europe, les Pales­ti­niens, isolés dans un ter­ri­toire morcelé, déses­pèrent de voir naître un État libre et viable.

« En réalité, il n’y a plus de pro­cessus de paix. » Cette opinion du pro­fesseur Ghassan Khattib, vice-​​recteur de l’université de Birzeit et ancien ministre de l’Autorité pales­ti­nienne où il repré­sentait le Parti du peuple pales­tinien (PPP), est lar­gement répandue. Pas seulement chez les Pales­ti­niens. Elle est par­tagée par nombre de diplo­mates euro­péens auprès de l’Autorité pales­ti­nienne. Ils sont les pre­miers témoins de la dégra­dation d’une situation qu’ils dénoncent en vain dans les rap­ports qu’ils font à leur gouvernement.

la colonisation s’accélère

« Depuis la confé­rence d’Annapolis, dit l’un d’eux, la colo­ni­sation s’accélère comme jamais. Les auto­ri­sa­tions de construction dans les colonies de Cis­jor­danie ont été mul­ti­pliées par dix. Pas seulement dans les "blocs" de colonies qu’Israël entend annexer, mais aussi au-​​delà du mur, dans ce qu’on appelle les "avant-​​postes illégaux". L’architecture de sépa­ration se met en place à un rythme accéléré. Elle se double d’une stran­gu­lation volon­taire de l’économie pales­ti­nienne. Les gens n’arrivent plus à vivre par eux-​​mêmes. »

Une analyse que confirme les constats faits par l’Ocha (bureau des affaires huma­ni­taires de l’ONU) qui tient un compte scru­puleux de l’extension des colonies et des obs­tacles mis par Israël à la libre cir­cu­lation des biens et des per­sonnes. Il a constaté que la plupart des cin­quante bar­rages dont Ehoud Barak, le ministre de la Défense (tra­vailliste), a annoncé la levée n’ont en fait jamais existé. Fin mai, on en dénom­brait tou­jours 607. Pourtant, selon les études de l’UE, s’ils étaient levés, la crois­sance de l’économie pales­ti­nienne pourrait être de 5 % en 2008. Mais elle connaîtra une récession (- 2 %) dans le cas contraire, le plus probable.

Cet étran­glement délibéré est l’un des moyens de la mise en oeuvre d’une stra­tégie qui, avec le mur et l’extension des colonies, vise à rendre impos­sible la création d’un État pales­tinien indé­pendant et à amener les Pales­ti­niens eux-​​mêmes à y renoncer.

Pas pour arriver un jour à un État bina­tional - idée à laquelle se rac­crochent cer­tains Pales­ti­niens et une frange ultra­mi­no­ri­taire de l’opinion israé­lienne. Mais pour par­achever une sépa­ration com­plète d’Israël et des petites entités pales­ti­niennes rési­duelles, non viables, dont les habi­tants n’auraient d’autre recours qu’une dépen­dance totale à l’égard de l’aide inter­na­tionale et de pays voisins comme la Jor­danie et l’Égypte.

Ce scé­nario catas­trophe, Ghassan Khattib le décrit ainsi : « La bande de Gaza, dit-​​il, est déjà com­plè­tement étranglée. Le Hamas, sous la pression de la popu­lation qui n’en peut plus, insiste pour que l’Égypte ouvre la fron­tière de Rafah, ce qui conduirait à une inté­gration pro­gressive, de facto, de Gaza à l’Égypte. L’Égypte ne le sou­haite pas, mais son gou­ver­nement est soumis à la pression de sa propre popu­lation et des Frères musulmans. Du côté de la Cis­jor­danie, quand le mur sera achevé, les deux tiers de la popu­lation pales­ti­nienne se trou­veront de l’autre côté, tota­lement isolés de Jéru­salem où il n’ont déjà plus accès. Même les chré­tiens, à Pâques, se sont vu refuser l’accès aux lieux saints ! Et ne parlons pas des hôpitaux et des uni­ver­sités. La popu­lation sera de plus en plus conduite à se tourner vers la Jor­danie qui devient déjà la seule porte de sortie. Israël espère que le tiers restant s’intégrera peu à peu et que ce sera la fin du pro­blème palestinien. »

Comment échapper à cette nasse qui se referme sur le peuple pales­tinien ? Les avis sont par­tagés. Pour Ghassan Khattib, une seule solution : « Il faut dire aux Israé­liens qu’ils doivent choisir entre négo­ciation et colo­ni­sation ; geler ce faux pro­cessus de paix qui ne fait que délé­gi­timer le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne. Et se consacrer à la seule tâche urgente : ren­forcer l’unité interne entre Pales­ti­niens et relancer la lutte poli­tique en mul­ti­pliant les lieux de résis­tance paci­fique sur le mode de ce qui se fait contre le mur à Bil’in avec des mili­tants de la paix israé­liens et du Mou­vement inter­na­tional de solidarité. »

Prise entre le Hamas et Israël, l’Autorité pales­ti­nienne tente un dernier effort pour obtenir d’Ehoud Olmert une bouffée d’oxygène qui rani­merait un pro­cessus de paix moribond. Le pré­sident Mahmoud Abbas, dont le mandat prend fin en janvier 2009, menace de jeter l’éponge si la colo­ni­sation n’est pas gelée. Il doit réunir en juillet un congrès du Fatah qui risque de tourner au constat de l’échec d’une stra­tégie, celle d’Oslo. En fait, son sort dépend du bon vouloir de son par­te­naire, le premier ministre israélien, Ehoud Olmert.

« Abbas et Olmert, c’est l’aveugle et le para­ly­tique », dit la vice-​​présidente tra­vailliste de la Knesset, Colette Avital. Olmert, sous la menace d’une incul­pation pour cor­ruption, risque d’être contraint de démis­sionner. Abbas a perdu la bande de Gaza au profit du Hamas et risque de perdre aussi la Cis­jor­danie. L’un et l’autre sont en si mau­vaise posture que leur seule chance de se sauver serait d’arriver très vite à un accord de paix. Les son­dages montrent que 80 % des Israé­liens le souhaitent. »

Un opti­misme qu’est loin de par­tager l’opinion publique tant pales­ti­nienne qu’israélienne. On craint au contraire une course à l’abîme : que la coa­lition Kadima-​​Parti tra­vailliste, pour se sauver et éviter des élec­tions, choi­sisse, comme en 2006, une nou­velle aventure militaire.

« Le gou­ver­nement israélien, estime Anouar Abu Aisheh, pro­fesseur à l’université Al-​​Qods et habitant d’Hébron, est entre les mains du lobby colonial qui impose sa loi : tous les jours, on construit de nou­velles colonies. Dans ces condi­tions, aucun pas ne peut être fait vers la paix. Pourtant, le peuple israélien en a besoin autant que nous. Mais ses diri­geants croient tout pouvoir nous imposer par la force. Je crains une nou­velle guerre sanglante. »

que font les pays Européens ?

Face à cette montée des périls, que fait l’Europe ? Rien, si ce n’est dis­penser des bonnes paroles et des aides huma­ni­taires dont une part va dans les poches d’Israéliens, puisque tout passe par eux. « Une manière de se donner bonne conscience en essayant de faire oublier sa lâcheté poli­tique, avoue un diplomate de l’UE sous couvert de l’anonymat. Il n’y a plus aucune condi­tion­nalité poli­tique à l’application de l’accord d’association avec Israël. Et on s’attend à ce que cela s’aggrave encore avec la pré­si­dence française. »