Les Palestiniens d’Israël dans le combat contre l’occupation

Depuis plusieurs semaines, les Palestiniens d’Israël se mobilisent pour soutenir le soulèvement populaire lancé début septembre à Jérusalem-Est autour de la défense du statu quo régissant l’accès à l’esplanade des Mosquées. Les manifestations organisées à Nazareth, Sakhnin, Oum Al-Fahm ou Rahat soulèvent la question d’un éventuel embrasement à l’intérieur même d’Israël.

Élisabeth Marteu, Orient XXI, dimanche 8 novembre 2015

Tel Aviv accuse les principaux leaders politiques palestiniens du pays en feignant d’ignorer que les Arabes qui vivent en Israël font partie du peuple palestinien. Et que leur identification à la cause nationale est d’autant plus forte qu’Israël les traite depuis 1948 comme des citoyens de seconde zone et des « ennemis de l’intérieur ».

Ce mouvement, qui va bien au-delà de la problématique des lieux saints, s’appuie sur Jérusalem comme point de convergence de l’ensemble des frustrations palestiniennes, de Gaza à la Cisjordanie en passant par le Néguev et la Galilée.

Personne ne sait si les violences actuelles prendront la forme d’un soulèvement collectif pérenne ou si elles baisseront en intensité pour mieux repartir au prochain incident. Elles marquent, à tout le moins, le début d’une nouvelle forme d’expression populaire pour les Palestiniens, s’appuyant quasi exclusivement sur la violence (y compris individuelle), à défaut de trouver des formes d’expression politique et des leaders capables de les canaliser. Aggravant le sentiment de peur général et le fossé irréversible entre juifs et Arabes au sein de l’État israélien, la participation des « Arabes israéliens », ou« Palestiniens de 1948 », à ce mouvement ne fait qu’entériner l’échec de la politique communautaire israélienne. Sans même parler de l’inextricable et illusoire idéal d’établir un État juif et démocratique, force est de reconnaître que rien n’a été fait pour éviter que les citoyens arabes ne finissent par se révolter. Préférant jouer sur des arrangements confessionnels et des mesures d’assistance ponctuelles, Tel-Aviv n’a pas voulu voir une réalité incontournable : les Arabes qui vivent en Israël font partie du peuple palestinien et leur identification à la cause nationale est d’autant plus forte qu’Israël les considère depuis 1948 comme des citoyens de seconde zone et des « ennemis de l’intérieur ».

Leur participation aux révoltes palestiniennes n’est pas nouvelle. Ils ont toujours manifesté leur solidarité avec les Palestiniens des territoires occupés, en particulier lors de la première et de la seconde intifada, durant laquelle 13 manifestants ont trouvé la mort en Galilée en octobre 2000. Leur mobilisation politique a d’ailleurs connu une évolution majeure au tournant des années 2000, avec l’émergence d’une génération militante engagée à la fois dans des partis et dans un milieu associatif pluriel et dynamique. Ce qui a parfois été défini comme un processus de « palestinisation » n’était en fait que l’arrivée dans l’espace public d’une génération assumant son identité palestinienne et maîtrisant bien mieux que ses aînés les rouages du système politique israélien.

En dépit des mises en garde adressées par le Shin Bet depuis de nombreuses années, les gouvernements israéliens de droite comme de gauche ont fait le choix de marginaliser les Palestiniens israéliens. Les mesures gouvernementales prises pour développer le secteur économique arabe, à défaut d’une véritable politique d’égalité, n’ont pas suffi à répondre aux frustrations d’une population bédouine se sentant expropriée, d’une notabilité locale se sentant déclassée ou encore d’une jeunesse souhaitant clamer sa solidarité avec les Palestiniens de Ramallah, de Naplouse et de Gaza.

Plus visibles que par le passé, les leaders politiques palestiniens d’Israël ont pris ces derniers mois une nouvelle place dans la lutte palestinienne, pour certains au cœur même de Jérusalem. Benyamin Nétanyahou focalise d’ailleurs son attention sur eux en les tenant pour responsables des violences, lui qui ne peut plus blâmer l’Autorité palestinienne et le Hamas pour la situation à Jérusalem du fait du départ forcé des deux mouvements de la ville au début de la seconde intifada. Deux figures font l’objet d’une dénonciation particulière : Hanin Zoabi du parti nationaliste arabe Balad (ou Tajammou) et Cheikh Raed Salah, leader de la branche nord du Mouvement islamique.

Les leaders politiques arabes dans le collimateur

Hanin Zoabi, première femme élue députée d’un parti arabe, s’est fait remarquer lors de sa participation à la flottille du Mavi Marmara en 2010. Depuis elle n’a cessé d’agiter les débats au Parlement en clamant son identité palestinienne, en dénonçant la politique israélienne d’ « apartheid » dans les territoires occupés et en défendant ouvertement la solution d’un seul État démocratique pour les Israéliens et les Palestiniens de la Méditerranée jusqu’au Jourdain. En brisant les tabous politiques, souvent par des discours enflammés, elle récolte la haine d’une grande partie des Israéliens. Nétanyahou a récemment demandé au procureur général de la poursuivre pour son appel en faveur d’une « intifada populaire ».

Par l’intermédiaire du Mouvement islamique, les Arabes israéliens ont également joué un rôle direct dans les manifestations au cœur de la vieille ville de Jérusalem. Raed Salah s’est imposé comme une figure incontournable de l’action islamique caritative et culturelle dans la ville. La branche nord du Mouvement islamique a entrepris depuis plus de quinze ans de se mobiliser sur la question des lieux saints sous le slogan « Al-Aqsa est en danger ». Son action à Jérusalem-Est s’est intensifiée après le départ forcé de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et du Hamas de Jérusalem. Salah a mis en place l’organisation des Mourabitoun, les Sentinelles (hommes) et Murabitat (femmes), rassemblant des hommes et des femmes (pour la plupart originaires des régions arabes d’Israël) chargées d’être quotidiennement présents sur l’esplanade des Mosquées. Accompagnées à Jérusalem chaque jour par des bus affrétés par le Mouvement islamique, les Murabitat ont joué un rôle central dans la dénonciation du non-respect du statu quo par Israël. Après des heurts avec la police israélienne, Nétanyahu les a accusées d’être à l’origine des heurts dans la Vieille ville et a décidé de les interdire le 8 septembre dernier.

Un « État de tous ses citoyens »

Les forces politiques arabes comptent 13 députés à la Knesset, un Haut Comité de suivi des affaires arabes censé faire office d’instance représentative et tiennent depuis plus de quinze ans un discours remettant en cause les fondements idéologiques et en partie juridiques de l’État d’Israël. Elles s’interdisent de remettre en cause publiquement l’existence d’Israël mais s’accordent toutes pour demander qu’il devienne un « État de tous ses citoyens ». En dépit de cet activisme, elles n’arrivent pas à coaliser massivement derrière elles. Une grande partie de la population arabe leur reproche d’être inefficaces dans la protection de leurs droits et de leurs intérêts, notamment en raison de leur marginalisation au Parlement.

Des divergences sont même apparues au sein de la classe politique, notamment à Nazareth où le maire a accusé Ayman Odeh (chef du parti communiste et de la Liste arabe unie au Parlement) de faire monter la pression dans la ville et de faire fuir les touristes et les visiteurs juifs. Tout en appelant à des rassemblements, comme à Nazareth le 10 octobre lors du jour de colère, ou à Sakhnin le 13 octobre réunissant près de 20 000 personnes, les partis politiques arabes sont eux-mêmes débordés. Par conséquent, les appels au calme de certains leaders pourraient ne pas suffire à enrayer la spirale des violences qui ont pu être observées à Afula le 9 octobre (une femme abattue avec un couteau dans la main), à Hadera le 11 octobre (un bus conduit par un chauffeur arabe lancé sur quatre citoyens juifs) ou encore à Beer Sheva le 18 octobre dernier (un Bédouin ayant poignardé un soldat).

Une révolte intérieure ingérable

À l’instar de ce qui se passe à Jérusalem et en Cisjordanie, la jeunesse arabe israélienne n’attend rien de ses leaders politiques et se mobilise seule, que ce soit sur une base collective ou individuelle. Même le Mouvement islamique, qui jouit d’un large soutien populaire en raison de son action sociale et de son boycott des élections israéliennes, ne peut pas devenir un acteur politique hégémonique. Les nationalistes, comme les islamistes, restent des Palestiniens d’Israël et leur audience ne devrait pas franchir les limites des espaces israéliens, pas même celles de Jérusalem. Déjà contestés au sein des citoyens palestiniens, ces mouvements ne pourront pas devenir le centre névralgique d’une intifada palestinienne.

Qu’il s’agisse de manifestations ou d’attaques spontanées à l’arme blanche, l’attitude des Palestiniens israéliens devrait dépendre essentiellement de l’évolution des événements à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Plus que jamais ils utilisent les mêmes modes d’action que les Palestiniens de Jérusalem et des territoires occupés. La constitution de ce continuum d’actions, ou de ce mimétisme insurrectionnel, inquiète particulièrement les services de sécurité et de renseignement israéliens car il s’exprime au cœur du territoire israélien et qu’il est aussi imprévisible que dans les territoires palestiniens ou les quartiers arabes de Jérusalem. Les autorités israéliennes savent que cette potentielle menace intérieure serait d’autant plus déstabilisatrice que les méthodes répressives employées en Cisjordanie ou à Jérusalem-Est (bouclages, checkpoints, murs de séparation, destruction de maisons, etc.) s’avèreraient très difficiles à mettre en œuvre et risqueraient d’embraser l’ensemble des villes arabes israéliennes. Pour l’heure, les services de police ont donc pour ordre d’éviter toute escalade. Néanmoins, les réponses proposées par certains : retrait de la citoyenneté israélienne, couvre-feu dans les zones arabes, renvoi d’employés arabes dans les écoles, etc. confirment qu’Israël ne sait toujours pas comment gérer 20 % de sa population.