Les Palestiniens d’Israël

Jean Paul Chagnollaud, mardi 5 avril 2005

Sommaire :

Quelques points de repères
1948-​​1966 : le régime militaire
Leur dépossession foncière
Leur lutte poli­tique pour le respect des droits acquis
Après 1967, des retrou­vailles dif­fi­ciles avec les Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés

Leur statut actuel)
Des citoyens de seconde zone
Les événements sanglants d’octobre 2000
La dété­rio­ration de la situation après l’élection d’Ariel Sharon

Éléments de bibliographie

Documents

La vie des Pales­ti­niens d’Israël (ou des Arabes israé­liens selon la ter­mi­no­logie israé­lienne offi­cielle) est un sujet rarement abordé parce qu’on les a oubliés pendant très long­temps et que, d’une cer­taine manière, cela continue encore aujourd’hui. Ce sont les Pales­ti­niens (environ 160 000) qui vivaient et qui sont restés sur le ter­ri­toire devenu celui de l’État d’Israël après la guerre de 1948. Tous les autres, contraints de partir pour nulle part, sont devenus des réfugiés au Liban, en Syrie, en Cis­jor­danie, à Gaza, en Égypte et ailleurs. Les Pales­ti­niens d’Israël sont aujourd’hui environ un million, soit 18 à 20 % de la popu­lation totale du pays.

Pour situer les choses on peut com­mencer par une citation extraite d’un article paru dans le journal israélien Haaretz, écrit par un jour­na­liste pales­tinien à propos de l’affaire Bichara, ce député arabe israélien qui a vu son immunité par­le­men­taire levée. En quelques phrases simples, il résume, avec une évidente amertume, la tra­jec­toire dif­ficile de toute cette com­mu­nauté : « Nos parents qui habi­taient en Israël dans les années 1950-​​60 nous fai­saient célébrer le jour de l’indépendance d’Israël et votaient pour les partis sio­nistes ; pour autant ils n’ont pas obtenu l’égalité des droits et, en plus, ils ont eu à souffrir l’humiliation d’être consi­dérés comme des traîtres par le monde arabe… Aujourd’hui notre géné­ration continue d’affirmer que notre État est l’État d’Israël, et que nous voulons donc les mêmes droits que les autres citoyens, mais aussi que notre peuple est le peuple palestinien. »

Ce bref exposé est construit en deux temps : d’abord quelques éléments d’histoire, puis une analyse du statut actuel des Pales­ti­niens d’Israël.

Quelques points de repères

Dans les années 1950, ils sont environ 250 000, soit à peu près 12 % de la popu­lation globale, dans un pays où l’immigration juive est alors très impor­tante. Si la grande majorité des Pales­ti­niens est musulmane, il existe une minorité chré­tienne impor­tante et, à côté, il y a les Druzes qui consti­tuent environ 10 % de cette com­mu­nauté arabe. Cette minorité dans la minorité a un statut à part lié à leur très forte identité qu’on retrouve aussi au Liban et en Syrie. Ils affirment leurs dif­fé­rences sur le plan culturel par leurs croyances et leurs pra­tiques reli­gieuses qui les éloignent des autres cou­rants de l’islam, comme sur le plan poli­tique où leurs posi­tions ont été souvent hos­tiles au natio­na­lisme arabe. En Israël, cette spé­ci­ficité a été reconnue dans les années cin­quante avec un statut à part qui leur donne une com­plète auto­nomie en matière reli­gieuse et fami­liale ; ainsi, par exemple, ils ont leurs propres auto­rités reli­gieuses et leurs propres tri­bunaux ; comme l’ensemble des Arabes israé­liens, ils ont la citoyenneté israé­lienne, mais avec cette dif­fé­rence essen­tielle qu’ils peuvent faire leur service mili­taire qu’ils accom­plissent souvent dans des unités spé­ciales comme les gardes-​​frontières. Ce passage par l’armée est très important car l’accomplissement du service mili­taire est une condition indis­pen­sable pour pouvoir exercer un certain nombre de métiers. C’est donc une pos­si­bilité d’intégration sociale que n’ont pas les autres Arabes israé­liens. Glo­ba­lement donc ils sont à part. Récemment le leader de la com­mu­nauté druze au Liban, Walid Joum­blatt, a appelé les Druzes d’Israël à se battre au côté des Arabes israé­liens au len­demain des événe­ments de l’automne 2000 durant les­quels plu­sieurs d’entre eux avaient été tués par les forces de l’ordre au cours de mani­fes­ta­tions orga­nisées notamment à Nazareth et il n’a guère été suivi.

1948-​​1966 : le régime militaire

En dehors des Druzes qui forment donc cette com­mu­nauté très par­ti­cu­lière, les Pales­ti­niens d’Israël ont eu la citoyenneté israé­lienne en vertu d’une loi de 1952. Pour en béné­ficier, il fallait prouver qu’on résidait dans le pays en juillet 1952 ; ce qui impli­quait que tous ceux qui avaient été obligés de quitter leurs foyers, dans des condi­tions souvent tra­giques, n’avaient plus aucune exis­tence juri­dique puisqu’ils n’existaient plus au regard de la loi ! Cet octroi de la citoyenneté permet à ceux qui l’ont obtenue d’exercer nor­ma­lement leur droit de vote sans qu’il y ait de système de quotas liés à des com­mu­nautés d’appartenance, comme cela existe, par exemple, au Liban. Dans le système poli­tique israélien, la citoyenneté est donc for­mel­lement la même pour tous : chacun peut voter pour la liste qu’il choisit sans entrave et donc aussi bien pour des can­didats arabes que pour des can­didats juifs.

Au len­demain de la création de l’État, alors même qu’on leur a attribué la citoyenneté, les Arabes d’Israël (comme on les appelait à l’époque) sont consi­dérés comme des ennemis poten­tiels, comme une sorte de cin­quième colonne dont il faut se méfier et qu’il faut donc sur­veiller de près. C’est ainsi qu’ils vont être soumis à un régime mili­taire très com­pa­rable à ce qui se passait dans les ter­ri­toires pales­ti­niens avant Oslo (1993) et qu’Ariel Sharon a réimposé, depuis 2001, dans les ter­ri­toires réoc­cupés de Cis­jor­danie et de Gaza. Ce régime mili­taire s’appuyait sur l’arsenal répressif des ordon­nances que les Bri­tan­niques avaient uti­lisées en Palestine à l’époque du mandat dans les années trente et au len­demain de la Deuxième Guerre mon­diale. Ces ordon­nances consti­tuaient en fait une forme de léga­li­sation de l’arbitraire puisque l’autorité répressive avait tous les droits et que les vic­times n’avaient pas la moindre pos­si­bilité de se défendre. Autant dire que l’armée avait alors tous les pou­voirs. L’idée à la base de l’instauration de ce système tenait donc au fait que les Israé­liens consi­dé­raient la popu­lation arabe comme leur étant hostile. Ce régime mili­taire se tra­duisait surtout par l’instauration de zones de sécurité à l’intérieur des­quelles de mul­tiples contrôles inter­di­saient toute forme de libre cir­cu­lation. Au moins jusqu’en 1963, pour pouvoir se déplacer il fallait donc un laissez-​​passer octroyé par les mili­taires. Au début, ces docu­ments n’étaient donnés que pour quelques semaines, puis ils le furent pour quelques mois ; à partir de 1963 ils furent sup­primés et, en 1966, le régime mili­taire fut com­plè­tement aboli.

Dans ces zones de sécurité, qui concer­naient tous les espaces où vivaient les Pales­ti­niens d’Israël, tout était qua­drillé par des bar­rages et des sys­tèmes de sur­veillance régulant l’accès à toutes les villes et à tous les vil­lages ; et, bien sûr, la moindre forme de résis­tance ou de contes­tation abou­tissait à des arres­ta­tions arbi­traires et à des déten­tions sans jugement. Un des ins­tru­ments répressifs les plus uti­lisés fut l’instauration d’interminables couvre-​​feux qui condam­naient toute la popu­lation d’une ville ou d’un village à rester cloîtrée chez elle vingt-​​quatre heures sur vingt-​​quatre pour des périodes indé­ter­minées. Méthode qui là aussi a été cou­ramment uti­lisée en Cis­jor­danie et à Gaza avant Oslo et qui l’est à nouveau depuis la réoc­cu­pation des ter­ri­toires pales­ti­niens par l’armée israélienne.

Cela a conduit à des drames ter­ribles dont le plus connu fut celui subi par les habi­tants de Kafr Kassem, en octobre 1956 ; Kafr Kassem est un village dont le cou­vrefeu avait été décrété pour dix-​​sept heures alors que les vil­la­geois n’en avaient pas été tous avertis. Un certain nombre d’entre eux qui ren­traient tran­quillement chez eux furent ainsi assas­sinés parce qu’ils étaient encore dans la rue après dix-​​sept heures. Les mili­taires pré­sents ont froi­dement exécuté les ordres pour faire res­pecter le couvre-​​feu par tous les moyens, y compris en ouvrant le feu sur les civils ; le bilan a été ter­rible (une qua­ran­taine de morts) et cela est resté gravé dans les mémoires pales­ti­niennes comme le symbole tra­gique de leur situation de « citoyens » israé­liens. Il est vrai qu’en octobre 1956 il y avait la guerre contre l’Égypte mais ce contexte ne peut en rien excuser ce mas­sacre commis de sang froid d’autant que ces paysans ne repré­sen­taient évidemment aucun danger pour les militaires.

Cette affaire dra­ma­tique a beaucoup marqué les Pales­ti­niens d’Israël qui déjà, il faut essayer de le com­prendre, étaient, pour la plupart, désta­bi­lisés par le choc de l’irruption d’un État qui n’était pas le leur sur un espace qui, par contre, était bien à eux depuis des géné­ra­tions. Les pre­mières années ont été par­ti­cu­liè­rement mal vécues par cette popu­lation com­plè­tement démunie des res­sources poli­tiques néces­saires pour faire face à une telle situation, inédite et, au sens propre du terme, impen­sable. Comment, en effet, pouvait-​​elle ima­giner un tel bou­le­ver­sement alors que jusque-​​là elle vivait dans un monde familier marqué par le respect de tra­di­tions elles-​​mêmes ancrées dans une culture ances­trale ? Comment pouvait-​​elle retrouver ses repères dans une société si bru­ta­lement désarticulée ?

Leur dépossession foncière

C’est dans ce contexte, que les Israé­liens ont aus­sitôt mis en oeuvre une poli­tique sys­té­ma­tique de dépos­session fon­cière en récu­pérant toutes les terres de ceux qui avaient fui (les « absents » dans le langage juri­dique consacré) et en confis­quant une grande partie des terres de ceux qui étaient restés. Pour atteindre leur objectif, les Israé­liens vont uti­liser un arsenal juri­dique très sophis­tiqué qui va donner à cette dépos­session les appa­rences de la légi­timité en enrobant de formes légales les expro­pria­tions, les réqui­si­tions et les confis­ca­tions orga­nisées de manière sys­té­ma­tique qui se sont accom­pa­gnées de mul­tiples expul­sions. Le point de départ arbi­traire est en quelque sorte camouflé par des normes, des réfé­rences et des déci­sions juri­diques qui lui donnent un aspect pré­sen­table au moins pour tous ceux qui sont dis­posés à « oublier » le point de départ… Les logiques juri­diques de ces tech­niques seront reprises pour confisquer la terre en Cis­jor­danie et à Gaza essen­tiel­lement pour pouvoir y construire des colonies. Cet arsenal nor­matif est issu des dif­fé­rents sys­tèmes juri­diques que la Palestine a connus : celui des Ottomans comme celui des Britanniques.

Parmi les textes les plus signi­fi­catifs, il faut citer celui de 1950 sur la notion d’absence, une loi assez per­verse qui sera reprise et adaptée pour les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés en 1967. L’idée est simple : l’État a le droit de confisquer les terres d’un pro­prié­taire foncier qui n’est pas phy­si­quement présent ; dans ce texte, est considéré comme absent toute per­sonne, citoyen pales­tinien avant le 1er sep­tembre 1948, ayant quitté son domicile habituel. Bien entendu la loi ne dit rien des raisons du départ et ne prend évidemment pas en compte le fait que beaucoup de ces départs ont été forcés, pas plus qu’elle n’évoque les condi­tions du retour puisque pré­ci­sément tout est conçu pour empêcher toute éven­tualité d’un retour.

Encore plus pervers : le texte frappe d’absence ceux qui sont partis au-​​delà des fron­tières pour se réfugier au Liban, en Syrie ou en Jor­danie mais aussi ceux qui sont partis ailleurs en Palestine et qui sont alors soup­çonnés d’avoir été en rapport avec une des armées étran­gères… Bref, la notion d’absence ainsi conçue est une forme très sophis­tiquée d’épuration eth­nique par appli­cation de la loi !

Cette loi revient en fait à frapper d’une inter­diction de séjour défi­nitive tous ceux qui, vivant sur les terres désormais passées sous contrôle israélien, ont eu le malheur de ne pas pouvoir rester chez eux au moment des hos­ti­lités. Ainsi débar­rassées « léga­lement » de leurs habi­tants, les terres laissées à l’abandon deviennent des terres d’État ; le gou­ver­nement peut alors en faire ce qu’il veut : des colonies agri­coles, des villes ou des infra­struc­tures ; une fois encore il faut sou­ligner qu’on retrouvera la même logique juri­dique en Palestine dans les ter­ri­toires occupés après 1967 ; la même logique fondée sur la notion de pro­prié­taire absent, notamment pour ceux qui ont tra­versé le Jourdain parmi les­quels se trou­vaient d’ailleurs bon nombre de réfugiés de… 1948.

Cette notion de terres d’État est fondée sur un autre texte dont la base juri­dique se trouve dans le code ottoman de 1858 qui pres­crivait que le sultan était le maître des terres laissées en jachère ; en d’autres termes le sultan pouvait faire entrer dans son domaine foncier, confondu avec celui de l’État, toute par­celle de terre, qui pour une raison ou une autre, paraissait ne pas être exploitée. Concrè­tement cela signi­fiait que les terres non cultivées pou­vaient passer sous le contrôle de l’État qui en devenait ainsi défi­ni­ti­vement le légitime pro­prié­taire. Là encore ce principe a été transposé pour être appliqué en Cis­jor­danie et à Gaza où, par dérision, les Pales­ti­niens dési­gnent l’administration mili­taire qui confisque leurs terres comme « le nouveau sultan ».

Autre règle du même type qui a frappé les Pales­ti­niens d’Israël dans les années 1950 : pour pouvoir établir son titre de pro­priété sur une terre dont on se pré­tendait pro­prié­taire, il fallait démontrer à l’administration qu’on l’avait cultivée de manière inin­ter­rompue pendant de nom­breuses années. Compte-​​tenu de ce qu’était le cadastre ottoman, très peu de Pales­ti­niens étaient en mesure de réussir cette démons­tration. La sanction était impla­cable : celui qui ne pouvait apporter la preuve de cette pro­priété n’était donc pas le pro­prié­taire ; la terre devenait alors une terre d’État.

Pouvant ainsi inventer les pro­cé­dures juri­diques comme il le voulait en se parant de sur­croît d’une volonté de conti­nuité juri­dique avec le système de droit ottoman, Israël pouvait alors pré­tendre que toutes ces formes d’expropriation et de confis­cation étaient par­fai­tement légales…

Autre redou­table concept juri­dique, cette fois lié au système du mandat mis en place par les Bri­tan­niques : les zones de sécurité ; quand l’État estime que tel ou tel secteur est important pour sa sécurité ou plutôt pour la conception qu’il se fait de sa sécurité entendue au sens large, il peut décider de le trans­former en une zone mili­taire qui tombe alors sous son contrôle exclusif ; les per­sonnes qui y habitent se retrouvent alors dans une zone de non-​​droit où tout devient pos­sible à tout moment : leur expro­priation comme leur expulsion.

En résumant il y avait donc trois notions essen­tielles : l’absence, les terres d’État et les zones de sécurité. Ces notions conti­nuent d’être au coeur du système répressif qui frappe les Pales­ti­niens d’Israël comme ceux de Cis­jor­danie, de Jéru­salem et de Gaza. Elles sont parfois « revi­sitées » mais les logiques à l’oeuvre jusqu’à aujourd’hui sont analogues.

Der­rière tout cela, il y a un enjeu abso­lument déter­minant : faire en sorte que le maximum de terres soit contrôlé par des Israé­liens au détriment des Pales­ti­niens avec évidemment l’autre dimension fon­da­mentale qui est celle du nombre : qu’il y ait un minimum d’Arabes ou, en tout cas, qu’ils soient partout en minorité par rapport à la popu­lation juive… D’où le principe consistant à ren­forcer la pré­sence juive partout où les Pales­ti­niens sont en majorité. L’idée qu’il fallait « judaïser » (c’est le terme officiel) la Galilée et le Tri­angle a vraiment été une obsession des gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs, tous tra­vaillistes de 1949 à 1977 ; et dans cette pers­pective, de nom­breux plans, pré­sentés comme des projets « d’aménagement du ter­ri­toire », ont été mis en oeuvre. Tous impli­quaient de favo­riser sys­té­ma­ti­quement l’installation de popu­la­tions juives en construisant de nou­velles villes, de nou­veaux vil­lages et de nou­velles infra­struc­tures : parmi d’autres exemples on peut citer la ville nou­velle de Nazareth construite juste au-​​dessus de Nazareth, la plus grande ville arabe d’Israël. Cet effort a été aussi accom­pagné tout au début, dans les années 1948, 1949, 1950, par de « dis­crètes » expul­sions de popu­la­tions pales­ti­niennes : des mil­liers de Pales­ti­niens ont ainsi été expulsés de leurs vil­lages ou des zones où ils s’étaient réfugiés parce qu’il fallait céder la place. Par petits groupes, l’armée israé­lienne forçait les gens à franchir la ligne d’armistice ; ce qui les condamnait à ne plus jamais pouvoir revenir.

Cet affron­tement démo­gra­phique est sans doute une des expli­ca­tions per­mettant de com­prendre pourquoi le taux d’accroissement naturel des Pales­ti­niens d’Israël a tou­jours été très élevé comme si on se battait pour l’avenir en faisant beaucoup d’enfants.

Leur lutte poli­tique pour le respect des droits acquis

Au-​​delà du fait que les Pales­ti­niens d’Israël ont obtenu le droit de vote, la question fon­da­mentale est de savoir s’ils pou­vaient s’exprimer comme ils le sou­hai­taient sur le plan politique.

Pendant des années, leur action poli­tique s’est réduite à l’expression de suf­frages en faveur des partis sio­nistes et prin­ci­pa­lement en faveur du parti tra­vailliste qui avait su capter les voix des Arabes israé­liens en jouant sur le système tra­di­tionnel arabe fondé sur les clans et les chefs de famille. Comme la société pales­ti­nienne avait alors com­plè­tement perdu ses repères et n’avait donc plus la capacité d’avoir une conscience poli­tique autonome, elle s’est laissée logi­quement ins­tru­men­ta­liser par le parti dominant qui négo­ciait les ral­lie­ments et les votes à travers ces struc­tures sociales tra­di­tion­nelles. Pour com­prendre cette situation il faut essayer d’imaginer ce que fut l’immense bou­le­ver­sement que ces gens ont subi en 1948 et en 1949. Ils se sont retrouvés soudain dans un système poli­tique qui leur était com­plè­tement étranger auquel ils étaient sommés de participer.

À la fin des années cin­quante, la situation a évolué et, len­tement, une conscience poli­tique a com­mencé à émerger. Une pre­mière géné­ration de mili­tants animés d’une volonté de contes­tation et de résis­tance est apparue autour du Parti com­mu­niste israélien. En 1958, une petite orga­ni­sation liée au Parti com­mu­niste, le Front arabe, est créée pour tenter de faire valoir les droits des Pales­ti­niens d’Israël. Aus­sitôt interdite et réprimée, elle a resurgi quelques mois plus tard sous le nom de Front popu­laire qui était un ras­sem­blement de mili­tants arabes et juifs sou­tenus par le Parti com­mu­niste israélien. Leurs reven­di­ca­tions se foca­li­saient sur les grands thèmes de leur dépos­session : la terre, les dis­cri­mi­na­tions et le droit au retour. Ils deman­daient l’arrêt de la confis­cation des terres et leur res­ti­tution à leurs pro­prié­taires ; l’abolition du système dis­cri­mi­na­toire qui avait été mis en place et le droit de retour pour les réfugiés. Pour l’État d’Israël, ces exi­gences avaient un caractère éminemment sub­versif puisqu’elles s’attaquaient au coeur même de la doc­trine sio­niste de conquête et de contrôle des terres. Le Front popu­laire a donc été dissous et ses diri­geants assignés à résidence.

Au début des années soixante, en partant de l’expérience, des dif­fi­cultés et des échecs du Front popu­laire, un autre mou­vement a tenté de s’imposer : Al Ard (la terre). Ce mou­vement a repris les mêmes reven­di­ca­tions foca­lisées autour de la lan­ci­nante question de la terre tandis que sur le conflit israélo-​​palestinien, il se pro­nonçait pour des solu­tions poli­tiques fondées sur le plan de partage de 1947. Al Ard a connu le même sort que les pré­cé­dentes for­ma­tions : la liste qu’il avait tenté de pré­senter aux élec­tions légis­la­tives de 1965 fut dis­soute et il fut déclaré illégal par la Cour suprême d’Israël.

Les quelques ten­ta­tives d’expression poli­tique auto­nomes, pourtant très paci­fiques, furent donc inter­dites. Ils étaient bien des citoyens israé­liens de seconde zone, des citoyens tolérés par le système à condition qu’ils l’acceptent et ne le contestent pas. Devant l’impossibilité de sou­tenir des for­ma­tions direc­tement issues de leur com­mu­nauté, beaucoup d’entre eux se sont tournés vers la for­mation poli­tique israé­lienne qui les sou­tenait le mieux : le Parti com­mu­niste. Celui-​​ci est secoué par une grave crise qui aboutit, en 1965, à une scission à l’issue de laquelle un nouveau parti, le Rakah, à majorité arabe, va devenir le pôle autour duquel beaucoup se regroupent, d’autant qu’il est animé ou accom­pagné par des per­son­na­lités par­ti­cu­liè­rement appré­ciées comme l’écrivain Émile Habibi ou Tawfik Zayad, long­temps maire de Nazareth. L’étude des résultats du vote arabe montre qu’au fil des années, le Rakah obtient de nom­breux suf­frages au détriment des listes pré­sentées par des partis sio­nistes : 22 % du vote arabe se porte sur lui en 1961 ; 37 % en 1973 ; 50 % en 1977.

Dans les années 1980 il y a eu un autre courant qui s’est imposé au moins au niveau local dans les élec­tions muni­ci­pales : celui des isla­mistes qui ont réussi à s’emparer de la seconde ville arabe d’Israël, Oum al Fahm. Et par ailleurs, d’autres for­ma­tions issues de la com­mu­nauté pales­ti­nienne ont su s’affirmer et avoir des repré­sen­tants à la Knesset.

Après 1967, des retrou­vailles dif­fi­ciles avec les Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés

Dans l’histoire des Pales­ti­niens d’Israël, comme évidemment pour l’ensemble du peuple pales­tinien et plus lar­gement pour tous les peuples de la région, la guerre de juin 1967 a constitué un tournant décisif. C’est à partir de cette époque que les Pales­ti­niens d’Israël vont enfin pouvoir renouer des contacts avec ceux de Cis­jor­danie et de Gaza, même si les cir­cons­tances de ces retrou­vailles sont liées à une nou­velle défaite qui conduit à l’occupation par Israël de toute la Palestine. Au début ces retrou­vailles sont par­ti­cu­liè­rement dif­fi­ciles parce qu’ils sont consi­dérés comme des Israé­liens ou au moins comme des habi­tants d’Israël qui ont quelque part accepté l’État dont ils sont res­sor­tis­sants. Ils eurent même parfois à souffrir de l’humiliation d’être consi­dérés comme des traîtres par le monde arabe… L’ambivalence de leur statut en faisait alors des gens rejetés à la fois par les autres citoyens israé­liens parce qu’ils n’étaient pas juifs et par les Pales­ti­niens parce qu’ils étaient citoyens israé­liens ! Pour résumer ce déchi­rement, l’un d’entre eux a raconté dans l’un de ses livres qu’on le traitait de sale juif à Naplouse et de sale arabe à Tel-​​Aviv… Il a fallu du temps, beaucoup de temps, pour que les per­cep­tions et les repré­sen­ta­tions que le monde arabe avait des Pales­ti­niens d’Israël changent et il n’est pas certain que les choses soient si claires aujourd’hui encore. Ces contra­dic­tions expriment bien l’immense dif­fi­culté de leur iti­né­raire : s’ils ont eu la chance de ne pas connaître l’exil, ils ont vu leur société se désar­ti­culer com­plè­tement, l’espoir d’avoir leur État s’effondrer et leur identité vaciller de toutes parts.

Leur statut actuel

Après avoir vu ces points de repères dans l’histoire des Pales­ti­niens d’Israël, je vou­drais faire quelques remarques sur leur statut et leur situation poli­tique aujourd’hui.

Des citoyens de seconde zone

Pre­mière question qu’on peut for­muler au moins de deux manières : les Pales­ti­niens d’Israël sont-​​ils désormais des citoyens israé­liens comme les autres ? Les dis­cri­mi­na­tions dont ils ont été l’objet ont-​​elles disparu ?

Les dis­cri­mi­na­tions ne sont plus celles des années cin­quante ou soixante puisqu’à l’époque leur statut était offi­ciel­lement fondé sur elles dans le cadre par­ti­cu­liè­rement contrai­gnant d’un régime mili­taire. Depuis 1966, ce système a été sup­primé et surtout un certain nombre de mesures ont été prises pour tenter d’intégrer les Pales­ti­niens à la société israé­lienne. Depuis les années 1970 et 1980 une partie d’entre eux a réussi à se faire une place dans cette société notamment grâce à l’université ; on pourrait citer, par exemple, des Pales­ti­niens d’Israël très à l’aise en hébreu qui ont suivi des études de droit assez poussées et qui sont devenus d’excellents avocats ; beaucoup d’entre eux n’hésitent d’ailleurs pas à uti­liser leur expé­rience du système juri­dique israélien pour aider leurs col­lègues avocats pales­ti­niens de Ramallah, de Gaza ou d’ailleurs. Au-​​delà de cet exemple, il existe dans bien des métiers des hommes et des femmes qui ont connu une réelle réussite sociale et qui paraissent donc assez bien intégrés.

Cette réalité ne doit cependant pas cacher le fait que les dis­cri­mi­na­tions sub­sistent de manière explicite ou latente dans de nom­breux domaines au point qu’il est légitime d’affirmer que les Pales­ti­niens d’Israël demeurent des citoyens de seconde zone dont les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments - surtout ceux formés par le Likoud - conti­nuent de se méfier.

Le fait qu’un citoyen arabe ne fasse pas son service mili­taire peut paraître tout à fait logique puisque dans une confi­gu­ration où la guerre entre Israël et ses voisins arabes perdure, on évite ainsi à ces citoyens de se retrouver dans des situa­tions impos­sibles où ils seraient déchirés entre deux appar­te­nances. Pour ces raisons, la hié­rarchie mili­taire ne veut pas avoir des hommes dont elle dou­terait de la loyauté. Si cet aspect du pro­blème paraît assez évident il ne faut pas pour autant oublier les consé­quences de l’absence du service mili­taire pour la vie pro­fes­sion­nelle car cer­tains emplois impor­tants ne sont acces­sibles qu’à ceux des citoyens qui ont servi dans l’armée. Cette dis­po­sition revient donc à légi­timer une dis­cri­mi­nation sys­té­ma­tique sur le marché de l’emploi, surtout en ce qui concerne un certain nombre de postes de responsabilité.

Les dis­cri­mi­na­tions existent sur les plans écono­mique et social où les cli­vages entre citoyens pales­ti­niens et citoyens juifs sont patents. Il suffit pour s’en rendre compte d’étudier les sta­tis­tiques [1] et les son­dages qui portent sur ce sujet : ainsi dans les caté­gories sociales les plus favo­risées, à métier équi­valent, sur cent Pales­ti­niens, dix-​​huit sont dans cette caté­gorie alors qu’il y en a trente-​​six chez les Israé­liens. Inver­sement, si on prend les caté­gories pro­fes­sion­nelles les moins favo­risées (ouvriers et employés), 57 % des Pales­ti­niens s’y retrouvent contre seulement 27 % des Israé­liens juifs. Quand on regarde le détail des pro­fes­sions, cette inégalité dans la struc­tu­ration sociale des deux caté­gories de citoyens se confirme avec évidemment ses consé­quences en matière de revenus.

Ces dés­équi­libres se retrouvent par ailleurs dans bien d’autres domaines ; ainsi dans le domaine de l’éducation : la sco­larité est beaucoup plus courte en moyenne chez les Arabes israé­liens puisque 7 % des enfants de Pales­ti­niens sont encore sco­la­risés après seize ans alors que 18 % des enfants de citoyens juifs le sont ; l’accès à l’université est beaucoup plus important chez les Juifs israé­liens que chez les Arabes israé­liens, etc.

En matière de santé, le taux de mor­talité infantile, par exemple, est de 9,6 pour mille chez les enfants pales­ti­niens contre 5,3 pour mille chez les enfants de citoyens juifs.

Quelles que soient les sta­tis­tiques, le constat est pra­ti­quement tou­jours le même : être citoyen arabe constitue un han­dicap par rapport à la situation d’un citoyen juif.

Autre indi­cateur inté­ressant de ces dis­cri­mi­na­tions : les sub­ven­tions allouées par l’État aux col­lec­ti­vités locales. Comme en France, les com­munes reçoivent de l’État des dota­tions de fonc­tion­nement ou des sub­ven­tions pour accom­pagner tel ou tel projet dans un secteur par­ti­culier comme la santé, le transport ou l’éducation ; or là encore de manière quasi sys­té­ma­tique, à popu­lation équi­va­lente, les muni­ci­pa­lités arabes reçoivent beaucoup moins que les autres muni­ci­pa­lités. Et la dif­fé­rence est très impor­tante puisqu’en glo­ba­lisant à partir des chiffres offi­ciels les muni­ci­pa­lités arabes reçoivent entre 3 et 10 % des sub­ven­tions (selon les sec­teurs) alors que les Pales­ti­niens d’Israël consti­tuent près de 20 % de la popu­lation du pays.

Dernier exemple où la dis­cri­mi­nation est tou­jours aussi criante : le domaine foncier

Les logiques des années 1950 ou 1960 que nous avons évoquées dans la pre­mière partie sont tou­jours à l’oeuvre même si les pro­cé­dures et les pro­blèmes ne se posent plus de la même façon. Aujourd’hui, s’il n’y a plus beau-​​ coup de confis­ca­tions de terres c’est parce qu’il n’y a pra­ti­quement plus rien à confisquer. Le pro­cessus d’expropriation des terres pales­ti­niennes a duré très long­temps, bien au-​​delà des années 1950, au point d’ailleurs que c’est à partir de l’expérience trau­ma­ti­sante vécue par les Pales­ti­niens d’Israël (et non par ceux de Cis­jor­danie et de Gaza comme on le croit souvent) que la journée de la terre, le 30 mars, est com­mé­morée par l’ensemble du peuple pales­tinien. Pour pro­tester contre de nou­velles saisies des terres par les auto­rités israé­liennes dans le but de construire une ville pour des citoyens juifs, les Pales­ti­niens orga­ni­sèrent, le 30 mars 1976, une impor­tante mani­fes­tation de pro­tes­tation. Elle fut très bru­ta­lement réprimée au point qu’il y a eu plu­sieurs morts et de nom­breux blessés.

Sur un espace foncier qui s’est donc consi­dé­ra­blement réduit au fil du temps, les Pales­ti­niens ont des besoins tou­jours plus impor­tants en matière de logement puisqu’ils forment actuel­lement une popu­lation de l’ordre d’un million d’habitants. Il n’est pas exagéré de dire que dans ce domaine la bataille entre eux et le gou­ver­nement israélien est acharnée. Comme les auto­rités ont une poli­tique extrê­mement res­trictive en matière de permis de construire demandés par des Pales­ti­niens il y a une constante aug­men­tation du nombre de construc­tions illi­cites ; alors que dans les années 1970, on évaluait à six mille ou sept mille par an le nombre de loge­ments construits sans permis, il y en a eu près de trente mille en l’an 2000. Face à ce phé­nomène, les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments israé­liens (en fonction de leurs orien­ta­tions poli­tiques) hésitent entre deux types d’attitude et donc de poli­tique : ou bien assouplir la légis­lation pour que les Arabes israé­liens puissent se loger, ou bien, au contraire, refuser de tolérer ces construc­tions illi­cites en pro­cédant à la démo­lition des habi­ta­tions et à la pour-​​ suite pénale de ceux qui ont ainsi enfreint la loi. Sous le gou­ver­nement Sharon, la der­nière com­mission offi­cielle qui a rendu un rapport sur le sujet a pré­conisé une poli­tique essen­tiel­lement répressive : pour elle, il faut détruire toutes les construc­tions illé­gales, punir les res­pon­sables, infliger des amendes, etc. Une telle approche est évidemment très cohé­rente avec les posi­tions des dif­fé­rentes for­ma­tions consti­tu­tives de ce gou­ver­nement pour les­quelles, d’une manière générale, les Arabes - où qu’ils soient et quels qu’ils soient - sont les ennemis… Inutile de dire que pour les citoyens juifs, s’il peut y avoir des pro­blèmes de logement, ils sont d’une toute autre nature. Jamais on n’aura de poli­tique sys­té­ma­tique consistant à refuser des permis de construire ; bien au contraire, les pro­cé­dures sont ici gran­dement faci­litées surtout quand il s’agit d’accueillir de nou­veaux immigrants.

La situation extrême de ces inéga­lités se mani­feste dans le pro­blème récurrent des vil­lages arabes qui ne sont pas reconnus par l’administration israé­lienne. Cela touche une popu­lation évaluée à près de cent mille per­sonnes dont soixante-​​dix mille dans le Neguev chez les bédouins et trente mille dans le nord du pays.

Bref, dans ce domaine crucial, les dis­cri­mi­na­tions entre les citoyens juifs et les citoyens arabes sont par­ti­cu­liè­rement graves. Et, plus géné­ra­lement donc, il n’est pas vrai de pré­tendre, comme on l’entend souvent dans le dis­cours officiel israélien, que les dis­cri­mi­na­tions entre ces deux caté­gories de citoyens n’existent plus même si il y a eu des progrès dans l’intégration des citoyens pales­ti­niens à la société israélienne.

Les événements sanglants d’octobre 2000

S’il fallait encore démontrer que les citoyens pales­ti­niens ne sont pas consi­dérés par le gou­ver­nement comme des citoyens à part entière, il suf­firait de rap­peler le trau­ma­tisme le plus récent qu’ils ont subi et qui est en soi par­ti­cu­liè­rement révélateur.

Le 28 sep­tembre 2000 à la suite de la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des Mos­quées à Jéru­salem, les Pales­ti­niens ont voulu mani­fester leur répro­bation en pro­testant vivement contre ce qu’ils consi­dé­raient comme une pro­vo­cation. La police israé­lienne a aus­sitôt réprimé très bru­ta­lement ces mani­fes­ta­tions ; plu­sieurs Pales­ti­niens ont été tués par balles et de très nom­breux autres ont été blessés dont cer­tains très grièvement.

Suite à ces événe­ments qui allaient entraîner une seconde Intifada, chez les Pales­ti­niens israé­liens, en Israël même, il y a eu aus­sitôt un appel à la grève générale et à des mani­fes­ta­tions en signe de soli­darité avec les Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés. Ce mou­vement qui a démarré quelques jours plus tard, début octobre, a été très suivi car la mobi­li­sation fut par­ti­cu­liè­rement forte. Dans plu­sieurs villes, il y a eu des heurts vio­lents avec la police. Celle-​​ci n’a pas hésité à tirer sur la foule faisant treize morts au total : tous de jeunes Pales­ti­niens israé­liens. Ces morts, et la bru­talité de la répression dont elles témoignent, ne sont pas dues à une confi­gu­ration isolée dans laquelle des poli­ciers auraient perdu leur sang froid face à une foule hostile puisqu’elles sont le résultat tra­gique d’événements qui se sont déroulés en plu­sieurs endroits à plu­sieurs jours d’intervalle. Cela signifie que les forces de l’ordre avaient reçu des ins­truc­tions pré­cises les auto­risant à faire usage de leurs armes, ce qui aurait été abso­lument impen­sable si les mani­fes­tants avaient été des citoyens juifs. Et d’ailleurs le gou­ver­nement (celui d’Ehoud Barak en l’occurrence, avec Shlomo Ben Ami comme ministre de la Police) les a aus­sitôt couverts.

Les réac­tions des Pales­ti­niens d’Israël furent très révé­la­trices de l’immense et profond malaise qu’ils ont res­senti. Beaucoup ont dit en sub­stance que le gou­ver­nement Barak ne faisait plus la dis­tinction entre les popu­la­tions pales­ti­niennes des deux côtés de la ligne verte. Et, pour prendre une décla­ration très signi­fi­cative notamment parce qu’elle émane du fils du grand écrivain arabe israélien Émile Habibi, qui fut pendant toute sa vie le défenseur des droits des Arabes israé­liens dans les années 1950, 1960 et 1970, Salad Habibi : « Ces san­glants événe­ments nous ont fait retourner un demi-​​siècle en arrière ; la classe diri­geante et une partie de la société israé­lienne nous ont fait com­prendre qu’elles ne nous consi­dé­raient pas comme des citoyens à part entière. Cinquante-​​deux ans après la création de l’État, nous restons des ennemis qu’il faut détruire. »

Après ce drame, on aurait pu croire que les auto­rités israé­liennes allaient prendre des ini­tia­tives pour tenter d’apaiser la com­mu­nauté pales­ti­nienne afin de la sou­lager de ce trau­ma­tisme qui ris­quait de désta­bi­liser aussi, par réaction, l’ensemble de la société israé­lienne. Non seulement rien n’a été fait en ce sens, mais la situation a encore empiré puisque dans les semaines qui ont suivi de véri­tables pogroms ont été orga­nisés contre la popu­lation pales­ti­nienne par des groupes de jeunes israé­liens. À Nazareth en par­ti­culier, des cen­taines d’Israéliens venus de Nazareth Illit (la ville nou­velle habitée exclu­si­vement par des citoyens juifs située audessus de la vieille ville arabe) ont agressé des pas­sants et incendié des magasins. Et il a fallu beaucoup de temps pour que la police se décide à inter­venir. Il y a eu encore des morts et des blessés. Ce com­men­taire du journal israélien Haaretz, au len­demain de ces événe­ments, se suffit à lui-​​même : « Les pogroms de cette semaine ont ren­forcé le sen­timent que notre police est devenue une police raciste engagée seulement dans la défense des Juifs. Elle n’a tiré que sur les émeu­tiers arabes. »

Ces attaques sont loin d’avoir été sou­tenues par l’ensemble de la popu­lation juive ; des Israé­liens juifs sont allés dans les muni­ci­pa­lités les plus tou­chées par ces vio­lences pour affirmer leur soli­darité, ren­contrer les vic­times et dire l’importance qu’ils accor­daient au maintien de bonnes rela­tions de voi­sinage entre les com­mu­nautés. Pour aller plus loin dans cette volonté d’affirmer l’importance de la convi­vialité sociale entre Juifs et Arabes, des familles juives ont invité leurs voisins arabes sur le balcon où l’on aménage sym­bo­li­quement une tente à l’occasion de la fête de la Soukot.

Malgré ces gestes forts, ce malaise est resté et le restera cer­tai­nement encore très long­temps parce qu’il touche à l’essentiel.

Rien d’étonnant dans ces condi­tions que ces événe­ments aient alors beaucoup pesé sur l’attitude des Pales­ti­niens israé­liens au moment des élec­tions déci­sives de février 2001 où il fallait choisir entre deux can­didats : Ehoud Barak et Ariel Sharon. En général le pour­centage de leur par­ti­ci­pation élec­torale est de l’ordre de 70 %. Et là il est tombé à 18 %. Cet effon­drement était d’autant plus signi­fi­catif que les Pales­ti­niens d’Israël étaient par­fai­tement lucides sur l’enjeu et donc sur le risque de voir Ariel Sharon accéder au pouvoir. La presse arabe le disait clai­rement. Malgré cela, seuls 18 % des élec­teurs se sont déplacés ; en 1999, avec une par­ti­ci­pation normale, l’immense majorité des Arabes israé­liens avait voté pour Ehoud Barak contre Ben­jamin Neta­nyaou. Déjà ils avaient été très déçus par sa poli­tique à leur égard mais après les événe­ments d’octobre, il n’était plus question de le sou­tenir et comme ils ne vou­laient pas voter pour Ariel Sharon, il ne restait plus que l’abstention qui d’ailleurs signi­fiait peut-​​être plus pro­fon­dément qu’ils ne se sen­taient plus concernés par le système poli­tique de l’État d’Israël…

La dété­rio­ration de la situation après l’élection d’Ariel Sharon

Après l’arrivée d’Ariel Sharon, la situation des Pales­ti­niens d’Israël s’est encore dété­riorée car toutes les mesures prises à leur encontre vont dans le même sens : celui d’une mar­gi­na­li­sation fondée sur l’idée que cette com­mu­nauté reste poten­tiel­lement dan­ge­reuse pour l’État d’Israël surtout dans une période marquée par les attentats sui­cides du Hamas et une répression sys­té­ma­tique de la résis­tance pales­ti­nienne dans les ter­ri­toires réoc­cupés de Cis­jor­danie et de Gaza. Outre ce qu’on a évoqué plus haut à propos des construc­tions illi­cites de loge­ments, parmi de nom­breux exemples de cette attitude du gou­ver­nement actuel on peut citer la levée, en novembre 2001, de l’immunité par­le­men­taire d’Azmi Bichara, député arabe très écouté et influent, parce qu’il avait tenu des dis­cours publics sur la légi­timité de la résis­tance à l’occupation ou encore le vote d’un texte de loi à la Knesset inter­disant à toute person-​​ ne de se pré­senter aux élec­tions légis­la­tives dès lors qu’elle aurait pris position en faveur d’un soutien à l’action de résis­tance des Pales­ti­niens ; ce qui évidemment ne pouvait viser que des can­didats arabes.

Cette sus­picion sys­té­ma­tique à l’égard de la com­mu­nauté arabe d’Israël, consub­stan­tielle aux idéo­logies de la droite et de l’extrême droite actuel­lement au pouvoir en Israël, est encore avivée par le fait que quelques Pales­ti­niens d’Israël ont pu servir de soutien logis­tique au Hamas. Le gou­ver­nement n’hésite pas ensuite à pra­tiquer l’amalgame en stig­ma­tisant une com­mu­nauté d’où sont venus des ter­ro­ristes même s’ils ne sont qu’une poignée.

Tout ceci montre à quel point la situation des rap­ports entre la com­mu­nauté arabe israé­lienne et le reste de la société israé­lienne est très pré­oc­cu­pante ; et d’ailleurs comment pourrait-​​il en être autrement dans une période aussi tendue et aussi dra­ma­tique où chaque jour apporte son cortège de morts ?

Pourtant les Pales­ti­niens d’Israël ne cessent, dans leur majorité, de dire leur appar­te­nance à l’État d’Israël. Tous les son­dages le confirment : leur volonté domi­nante est d’affirmer leur désir d’intégration à la société israé­lienne, ce qui passe évidemment par une très forte reven­di­cation portant sur l’égalité des droits ; pour eux tous les citoyens du pays doivent avoir les mêmes droits, ce qui est loin d’être le cas comme on a pu le rappeler.

Par ailleurs, bien sûr, et surtout dans les cir­cons­tances pré­sentes, ils entendent affirmer leur sen­timent de soli­darité vis-​​à-​​vis des Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés avec cependant une limite dif­ficile à repérer et à tenir : que cette soli­darité ne puisse nuire à leur propre situation.

Cet équi­libre com­plexe entre pos­tures et contraintes dif­fé­rentes se retrouve dans leurs appré­cia­tions sur l’Intifada et les grandes ques­tions concernant les solu­tions poli­tiques envi­sa­geables dans le conflit israé­lo­pa­les­tinien. Ainsi, selon les son­dages les plus récents, 2/​3 des Pales­ti­niens d’Israël se déclarent en faveur d’un arrêt de l’Intifada ; 15 % sou­haitent qu’elle continue. Dans l’hypothèse où cette Intifada devrait continuer, 80 % d’entre eux sou­hai­te­raient qu’elle soit non-​​violente.

Si un État pales­tinien était créé, une très nette majorité des Pales­ti­niens d’Israël sou­haite conserver sa natio­nalité israé­lienne et refuse l’idée de quitter ses lieux de rési­dence et ses maisons pour aller y vivre. Dans la même pers­pective, plus de 70 % ne veulent pas que leur village soit annexé à l’État pales­tinien dans le cas où il se trouve proche de la ligne verte. À l’inverse, il existe donc une minorité, entre 18 % et 30 %, qui répond dif­fé­remment en acceptant la perte de la natio­nalité israé­lienne et le rat­ta­chement à l’État pales­tinien (par dépla­cement de leur famille ou par l’annexion de la par­celle de ter­ri­toire sur laquelle ils vivent).

C’est vrai que 18 % sont d’accord avec cette idée qui impli­querait de renoncer à la natio­nalité israé­lienne, 18 % accep­te­raient de passer du côté pales­tinien d’une manière ou d’une autre, et donc de perdre la natio­nalité israé­lienne. Même si cette minorité est loin d’être négli­geable il n’en reste pas moins qu’une très nette majorité demeure déter­minée à rester vivre dans le cadre israélien et il n’est donc pas sur­prenant que 70 % des Pales­ti­niens israé­liens sou­haitent par­ti­ciper à des acti­vités com­munes avec des citoyens juifs, en disant que ce serait une façon d’améliorer les rela­tions judéo-​​arabes. Quant aux appré­cia­tions sur le gou­ver­nement Sharon (qui au moment de ces son­dages com­portait encore des ministres tra­vaillistes), elles sont très néga­tives : 75 % l’estiment mauvais ou très mauvais pour eux ; 20 % médiocre et 4% l’estiment bien.

Cette situation, par­ti­cu­liè­rement grave, est lourde de drames à venir. À vouloir tant mar­gi­na­liser les Pales­ti­niens d’Israël et si vio­lemment réprimer la volonté d’indépendance des Pales­ti­niens des ter­ri­toires, le gou­ver­nement Sharon prend le risque de désta­bi­liser dura­blement la société israé­lienne et de s’éloigner pour long­temps de toute pers­pective de paix juste dans la région.

Éléments de bibliographie

Doris Ben­simon et Egal Errera, Israé­liens : des Juifs et des Arabes, Com­plexe, 1989.

Sabri Geries, Les Arabes en Israël, 1948-​​1967, Maspéro, 1969.

David Grossman, Les exilés de la terre promise, Conver­sation avec des Pales­ti­niens d’Israël, Seuil, 1995.

Émile Habibi, Les aven­tures extra­or­di­naires de Sa’id le pep­ti­miste, roman, Gal­limard, 1987.

Claude Klein, La démocratie en Israël, Seuil, 1997.

Laurence Louër, Les citoyens arabes d’Israël, Balland, 2003.

Sites d’ong de palestiniens d’Israël

The Arab asso­ciation for human rights : www​.arabhra​.org

Mossawa Center : www​.mos​sa​wa​center​.org

Documents

Liste des villes et vil­lages arabes

Villages non reconnus

La minorité pales­ti­nienne arabe en Israël sta­tis­tiques choisies

[1] Qui sont détaillées en annexe.