Les Palestiniens auteurs des récentes attaques influencés par l’EI ?

« Il est trop facile de faire ce genre d’amalgame qui sert beaucoup le gouvernement israélien actuel d’extrême-droite », explique M. Chagnollaud. Selon lui, « on occulte une réalité radicalement différente. En admettant qu’il y ait quelques personnes qui puissent être manipulées, il reste que le contexte est politiquement, socialement et économiquement différent. La difficulté d’intégration de certains jeunes (en Occident) ne peut être comparée à la vie sous occupation ».

Antoine Ajoury, L’Orient le Jour, samedi 16 juillet 2016

Rumeurs ou réalité ? Un nouvel acteur vient d’entrer en scène dans le conflit israélo-palestinien : le groupe jihadiste État islamique (EI). Le Shin Beth, le service de sécurité intérieure israélien, a révélé la semaine dernière que deux Palestiniens auteurs d’un attentat meurtrier dans un quartier animé de Tel-Aviv, durant le mois du ramadan, ont été inspirés par l’EI. Les assaillants, les cousins Makhamrah, « ont commis l’attaque en étant inspirés par l’EI, sans pour autant rejoindre formellement ce groupe ou recevoir de l’aide ou des instructions de sa part », a ainsi déclaré dans un communiqué le Shin Beth, ajoutant que les deux jeunes avaient pris des photos d’eux-mêmes avec le drapeau de l’EI en arrière-plan.

L’attaque est survenue alors qu’Israël et les territoires palestiniens sont en proie à une recrudescence de la violence depuis le 1er octobre 2015, date à laquelle un couple de résidents de la colonie de Neria, dans le nord de Cisjordanie, avait été assassiné. Depuis, ce qu’on appelle parfois « l’intifada des couteaux » et qui désigne les attaques commises par de jeunes Palestiniens à l’arme blanche pour la plupart, mais également à la voiture bélier et à l’arme à feu, contre des soldats, des colons et des civils israéliens à l’intérieur même d’Israël et surtout à Hébron en Cisjordanie, a coûté la vie à au moins 214 Palestiniens, 34 Israéliens et plusieurs étrangers.

Le lancement de ces attaques intervient par ailleurs après l’appel lancé le 22 septembre 2015 par le porte-parole de l’EI à tuer Américains et Européens, mais aussi les « mécréants » et autres « ennemis de l’islam ». « Tuez le mécréant qu’il soit civil ou militaire », avait lancé Abou Mohammad al-Adnani dans un message publié sous forme audio en arabe, avec une traduction sommaire en anglais, en français et en hébreu. « Frappez sa tête avec une pierre, égorgez-le avec un couteau, écrasez-le avec votre voiture, jetez-le d’un lieu en hauteur, étranglez-le ou empoisonnez-le », déclarait-il encore. Y a-t-il donc une corrélation entre cet appel et la vague de violence qui secoue Israël et la Cisjordanie depuis plusieurs mois ?

Résistance vs terrorisme

« Les responsables israéliens se sont toujours efforcés d’associer la violence palestinienne au terrorisme mondialisé afin de délégitimer la lutte du peuple palestinien pour ses droits nationaux. Le discours actuel d’Israël sur les Palestiniens jihadistes ne diffère pas fondamentalement des assimilations de Yasser Arafat à Oussama Ben Laden exprimées par le Premier ministre Ariel Sharon en septembre 2001 », affirme Jean-Pierre Filiu, professeur à l’université Sciences Po à Paris et spécialiste du jihadisme.

Pour Jean-Paul Chagnollaud, spécialiste de la question palestinienne, « il n’y a pas de lien structurel entre les attaques palestiniennes et l’appel de l’EI. Qu’il y ait quelques Palestiniens qui s’inspirent de la propagande de l’EI est possible. Il est aussi évident que l’EI cherche à instrumentaliser ces actes en sa faveur ». Selon lui, « nous sommes dans une situation comme nous en avons bien connu auparavant, des moments de violence, faits par de très jeunes Palestiniens qui n’appartiennent à aucun mouvement politique, encore moins à l’EI. Ce n’est même pas une intifada, puisqu’il s’agit de jeunes désespérés qui prennent eux-mêmes une initiative individuelle ».

D’après un rapport du Shin Beth publié par la presse en février, la moitié des attaques palestiniennes au couteau ont été le fait de jeunes de moins de 20 ans. Il semble par ailleurs que les Palestiniens visent principalement les colons et les soldats israéliens, symboles de l’oppression, de l’impunité et de l’arrogance face à l’impuissance des Palestiniens. Les analystes avancent d’ailleurs plusieurs arguments pour expliquer les attaques commises par ces jeunes qui résultent notamment des vexations et humiliations de l’occupation israélienne, de l’absence de toute perspective proche d’indépendance, sans oublier une situation économique précaire.

Dans ce contexte, on cite souvent comme cause majeure entraînant l’enrôlement des jihadistes de l’EI et le succès de sa propagande, les éléments suivants : frustrations face aux injustices (répression violente de la part du régime en Syrie, discrimination de la part du pouvoir chiite et invasion américaine en Irak, éléments considérés comme une atteinte au sacré chez les musulmans comme lors de l’attentat contre Charlie Hebdo, etc.) ; absence de toute perspective pour l’avenir : pauvreté, chômage...

Pas d’amalgame

« Il est trop facile de faire ce genre d’amalgame qui sert beaucoup le gouvernement israélien actuel d’extrême-droite », explique M. Chagnollaud. Selon lui, « on occulte une réalité radicalement différente. En admettant qu’il y ait quelques personnes qui puissent être manipulées, il reste que le contexte est politiquement, socialement et économiquement différent. La difficulté d’intégration de certains jeunes (en Occident) ne peut être comparée à la vie sous occupation ».

Un certain nombre de Palestiniens et d’Arabes israéliens ont en effet rejoint les rangs de l’EI en Syrie voisine, mais son influence reste limitée. Selon un sondage réalisé par le Pew Research Center en avril et mai 2015 dans 11 pays comportant une population musulmane d’une ampleur « significative », 84 % des personnes interrogées dans les territoires palestiniens avaient une « opinion négative » de l’EI. « La Cisjordanie et la bande de Gaza sont les espaces de moins grande pénétration jihadiste dans le monde arabe. Les membres identifiés de Daech ont été arrêtés en Israël, et non dans les territoires palestiniens.

C’est justement la territorialisation de la lutte palestinienne qui interdit son amalgame dans un Daech mondialisé, actif sur la planète entière durant ce ramadan de sang, mais toujours absent de Palestine », précise M. Filiu. « Le problème des Palestiniens a été et est toujours l’occupation de leur territoire par une armée étrangère, sans oublier la colonisation israélienne. Ils n’ont pas besoin d’aller ailleurs pour s’inspirer de je ne sais quelle influence pour essayer de comprendre jusqu’à quel point leur situation est désespérée », renchérit M. Chagnollaud.