Les Jordaniens craignent un afflux de réfugiés

Osama Al Sharif, dimanche 9 mai 2010

Ce n’est pas encore un grand débat national, mais de plus en plus de Jor­da­niens com­mencent à s’interroger sur l’avenir de leur pays, de son identité nationale, face à l’échec du pro­cessus de paix entre Israël et les Palestiniens.

Ils mettent en garde contre toute conspi­ration qui viserait à trans­former le royaume hachémite en un Etat pales­tinien de facto, par le biais d’une natu­ra­li­sation de cen­taines de mil­liers de réfugiés ; faisant de la Jor­danie la des­ti­nation ultime de mil­lions de Cis­jor­da­niens de plus en plus menacés d’une dépor­tation ou d’un transfert de leur ter­ri­toire occupé.

L’argument n’est pas nouveau. Pendant des années, des per­son­na­lités conser­va­trices, parmi les Jor­da­niens, ont clai­ronné sur les dangers d’une implan­tation per­ma­nente des réfugiés pales­ti­niens en Jor­danie, par le biais d’un accord de paix régional qui, en réalité, abo­lirait le droit au retour. Dans un pays où les Jor­da­niens d’origine pales­ti­nienne, citoyens et réfugiés, consti­tuent une majorité assez large, une telle pos­si­bilité, de l’avis de ses oppo­sants, diluerait l’identité nationale jor­da­nienne et remet­trait le pays aux Palestiniens.

Mais l’argument va plus loin. Il sou­tient également que l’objectif final d’Israël est jus­tement de faire de la Jor­danie l’Etat pales­tinien. C’est une pro­po­sition qui a été pré­sentée par des diri­geants de droite israé­liens dans les années 1970. Et qui continue de résonner encore aujourd’hui, malgré le fait que l’une des prin­ci­pales reven­di­ca­tions de la Jor­danie, à la signature du traité de paix avec Israël en 1994, était que la doc­trine « la Jor­danie, c’est la Palestine », soit enterrée à jamais.

Offi­ciel­lement, la Jor­danie rejette caté­go­ri­quement tout projet qui viserait à faire de la Jor­danie une « patrie de rem­pla­cement » pour les Pales­ti­niens. Le roi Abdullah II a répété, à plus d’une occasion, que la Jor­danie ne rem­placera jamais la Palestine et ne tentera jamais de nier aux réfugiés leur droit au retour dans leur terre natale.

Bien que de telles décla­ra­tions aient contribué à apaiser les cri­tiques pendant un temps, un certain manque de confiance dans la cré­di­bilité du pro­cessus de paix et un récent décret mili­taire israélien menaçant d’expulser plus de 70 000 Pales­ti­niens - si ce n’est plus - qui seraient consi­dérés comme habitant illé­ga­lement en Cis­jor­danie, incitent de nou­veaux citoyens de la rive orientale du Jourdain à mani­fester leurs craintes sur l’avenir de la Jordanie.

La semaine der­nière, le Comité national jor­danien des mili­taires en retraite, qui repré­sente plus de 140 000 vétérans, a publié un com­mu­niqué en termes vigoureux qui s’adresse aux « Jor­da­niens hon­nêtes » et dans lequel il met en garde contre ce qui serait en réalité une appli­cation du projet sio­niste de régler la cause pales­ti­nienne aux dépens de la Jor­danie. Il alerte sur le fait qu’actuellement la Jor­danie est mise sous pression inter­na­tionale pour qu’elle « natu­ralise » des mil­lions de réfugiés pales­ti­niens, dont les Gazaouis, leur attri­buant ainsi des droits poli­tiques et un quota dans le système poli­tique au prorata de leur nombre, ce qui répon­drait tout à fait à l’objectif de créer une patrie de sub­sti­tution pour les Palestiniens.

Les vétérans demandent des réformes poli­tiques et juri­diques, entre autres que soit prise la décision d’inscrire dans la loi le renon­cement admi­nis­tratif et juri­dique (de 1988) de la Jor­danie à la Cis­jor­danie, et d’intégrer la sépa­ration des deux rives dans la Consti­tution. Ils demandent aussi au gou­ver­nement de sou­tenir l’armée et d’adopter une stra­tégie défensive, avec notamment l’acquisition de mis­siles longue portée et la for­mation d’une armée popu­laire pour faire face aux menaces israéliennes.

Poli­ti­quement, tant l’Autorité nationale pales­ti­nienne que son rival à Gaza, le Hamas, ont rejeté les ten­ta­tives israé­liennes de pro­céder à un transfert massif de Cis­jor­da­niens, de refuser aux réfugiés leurs droits inalié­nables et de cibler la Jor­danie comme patrie de remplacement.

Méfiance

Alors que la Jor­danie prépare ses élec­tions légis­la­tives en novembre, dans le cadre d’une nou­velle loi élec­torale, la crainte et la méfiance gran­dissent. Le gou­ver­nement est resté discret sur la nature des amen­de­ments qu’il voulait intro­duire par la nou­velle loi qui, de l’avis de beaucoup, donnera des indi­ca­tions sur l’orientation que le royaume a l’intention de prendre sur des ques­tions cru­ciales, comme la question sen­sible des quotas poli­tiques, la com­po­sition démo­gra­phique de la nou­velle Chambre des députés, le redé­coupage élec­toral et les circonscriptions.

La réforme poli­tique a jusqu’ici pris un chemin sinueux, la plupart des Jor­da­niens croyant même qu’elle ne verrait pas le jour. En l’absence d’une finalité claire du pro­cessus de paix, la Jor­danie a dû reporter, inverser ou sus­pendre des projets de réformes auda­cieuses. Aujourd’hui, la réforme se retrouve dans une impasse. Alors que des appels pour une action claire sur le statut des Pales­ti­niens en Jor­danie se font entendre avec vigueur, il monte une tension et une incer­titude. Il n’y a aucune sortie facile, et le gou­ver­nement fait face à des cri­tiques inter­na­tio­nales pour des accu­sa­tions selon les­quelles il aurait dépouillé des Jor­da­niens d’origine pales­ti­nienne de leur citoyenneté, de manière arbi­traire et anti­cons­ti­tu­tion­nelle. Natio­na­lement, la pression monte à propos de ces procédures.

A un moment donné, le débat devra être élargi et ins­ti­tu­tion­nalisé afin d’atténuer la frus­tration et d’éviter les fric­tions natio­nales. Mais un tel débat pourra intégrer des ques­tions que le gou­ver­nement déteste aborder en ce moment, tels la via­bilité du traité de paix avec Israël, les réformes contro­versées de la consti­tution et l’avenir des Pales­ti­niens en Jor­danie, entre autres.

Avec des défis écono­miques gran­dissant et une feuille de route poli­tique obscure, le gou­ver­nement se retrouve à devoir se pré­server de menaces sur de nom­breux fronts. Les mois à venir s’avèrent dif­fi­ciles pour la Jor­danie, et aussi pour les Pales­ti­niens. Les uns et les autres par­tagent un lien exis­tentiel depuis les années 1940, et aujourd’hui, les uns et les autres ont un besoin urgent d’une conclusion juste au conflit arabo-​​israélien.