"Les Israé­liens s’illusionnent s’ils tablent sur un ren­ver­sement du Hamas par la population"

entretien avec Salah Abdel-​​Jawad,, lundi 5 janvier 2009

Bien qu’ils dis­posent du meilleur service de ren­sei­gnement au monde, les Israé­liens n’ont pas compris que les gens de Gaza, parce qu’ils y sont enfermés depuis des années, n’ont plus rien à perdre.

Salah Abdel-​​Jawad, vous êtes pro­fesseur d’histoire à l’université de Bir Zeït. Quel est selon vous l’objectif de l’offensive israé­lienne dans la bande de Gaza ?

Il ne s’agit pas sim­plement de détruire tel ou tel mou­vement poli­tique. Sinon pourquoi bom­barder les minis­tères, l’Université isla­mique et l’Ecole amé­ri­caine de Gaza ? Tout comme le saccage des bâti­ments publics opéré en 2002, lors de l’invasion de la Cis­jor­danie, ces actions par­ti­cipent d’un plan concerté. Il vise à détruire non seulement l’entité poli­tique pales­ti­nienne mais aussi et surtout la société. L’objectif est de créer une forme de rési­gnation, d’amertume, d’imposer une vio­lence quo­ti­dienne, que les Pales­ti­niens finissent un jour par retourner contre eux.

Et puis il y a une autre théorie. Elle dit qu’Israël cherche à ren­forcer le Hamas, à déve­lopper une situation où non seulement la bande de Gaza mais aussi la Cis­jor­danie seraient sous sa domi­nation. Bien sûr, mili­tai­rement, le Hamas sera défait. Le rapport de force est inte­nable. Mais à moins que l’armée israé­lienne n’écrase com­plè­tement les isla­mistes, ceux-​​ci devraient émerger de l’attaque avec une audience accrue. A Gaza comme en Cisjordanie.

Le Hamas n’a pas la carrure du Hez­bollah. Comment pourrait-​​il sortir vain­queur, même poli­ti­quement, de la confron­tation actuelle ?

Laissez-​​moi vous raconter une his­toire per­son­nelle. En juillet 1980, au moment où je son­geais à me pré­senter à la mairie de ma ville, Al-​​Bireh, en rem­pla­cement de mon père qui avait été exilé, les Israé­liens m’ont arrêté. Après plu­sieurs jours d’interrogatoire ponctué de coups, avec les mains menottées dans le dos, une cagoule sur la tête et une pri­vation de sommeil, je me suis effondré. Je me suis dit, "OK, c’est fini, je vais mourir".

Para­doxa­lement, à partir de ce moment-​​là, j’ai pu sup­porter plus faci­lement les quatre-​​vingt-​​dix autres jours de l’interrogatoire. C’est la même chose aujourd’hui à Gaza. Une grande partie de notre peuple n’a plus peur de la mort. Toutes ces frappes l’ont doté d’un système immu­ni­taire qui lui permet d’aller jusqu’au bout. Et cela Israël ne le com­prend pas.

Pourtant Israël affirme avoir tiré les leçons de son échec au Liban sud…

Effec­ti­vement, les soldats israé­liens ne manquent plus d’eau, ils dis­posent tous d’un gilet pare-​​balles et leur pré­pa­ration est meilleure. Mais dans l’Histoire, les guerres ne se perdent pas sur des ques­tions tech­niques. Les peuples ou les régimes sont battus parce qu’ils sont captifs d’un concept. Israël est pri­sonnier de son para­digme mili­taire. Il considère les Arabes comme des indi­gènes qui ne com­prennent que le langage de la force.

Bien qu’ils dis­posent du meilleur service de ren­sei­gnement au monde, les Israé­liens n’ont pas compris que les gens de Gaza, parce qu’ils y sont enfermés depuis des années, n’ont plus rien à perdre. Comme Nizar Rayan, ce diri­geant du Hamas [assassiné jeudi 2 janvier dans le bom­bar­dement de sa maison, avec ses quatre femmes et onze enfants] qui n’a même pas jugé bon de se cacher. Le gou­ver­nement israélien devrait pourtant savoir combien c’est une erreur de ne pas laisser un seul espoir à son ennemi.

Le retrait israélien de Gaza en 2005 n’était-il pas jus­tement une chance ? A cette époque, je pensais que le Hamas devait cesser toutes ses actions de façon à ce que l’on construise à Gaza un modèle destiné à encou­rager Israël à prendre le chemin de la paix. Or à ce moment, Israël s’est mis à assas­siner des res­pon­sables du Jihad isla­mique en Cis­jor­danie. Logi­quement, les mili­ciens de la même orga­ni­sation, à Gaza, se sont mis à répliquer.

Par ailleurs, Israël n’a jamais laissé les gens de Gaza vivre en paix. Il ne leur a jamais donné les moyens d’une véri­table indé­pen­dance, écono­mique et sociale, en ouvrant les points de passage. Avec le Hamas, dont on sous-​​estime le prag­ma­tisme, Israël aurait pu négocier une tahdia (trêve) pour de longues années. Mais l’armée a voulu casser la tahdia.

En atta­quant au mois de novembre [l’armée israé­lienne avait mené, dans la nuit du 4 au 5 novembre 2008, un raid contre un tunnel creusé à proximité de la fron­tière avec Israël, qui a relancé les tirs et ren­forcé en repré­sailles le blocus de Gaza], un mois avant la fin de la trêve, elle savait que le Hamas répondrait.

En tant que laïc, la montée en puis­sance du mou­vement isla­miste vous inquiète-​​t-​​elle ?

Il y a quelques Pales­ti­niens, dans l’élite cultu­relle et poli­tique, qui estiment que le Hamas est un danger plus important qu’Israël. Ce n’est pas mon cas. Les Israé­liens s’illusionnent s’ils tablent sur un ren­ver­sement du Hamas par la popu­lation. Savent-​​ils seulement que sur les quinze der­nières années, je n’ai pas pu aller plus de trois fois à Jéru­salem, alors même que c’est à quinze kilo­mètres de ma maison ? Que depuis 1993, je n’ai pas pu voir la mer ? Non, ils ne connaissent rien de notre vie.

Dans les journaux pales­ti­niens, il y a chaque jour une demi-​​douzaine d’articles tra­duits de la presse israé­lienne. En revanche, les quo­ti­diens israé­liens, même les plus éclairés comme Haaretz, ne publient qua­siment jamais d’articles signés d’un Palestinien.