Les Européens doivent revendiquer un rôle politique »

Entretien avec Leila Shahid, par Denis Sieffert, vendredi 7 décembre 2007

Ana­lysant le contexte de la réunion d’Annapolis, Leila Shahid sou­haite que les Euro­péens ne restent pas à l’écart d’un nouveau pro­cessus qui n’est pas sans risques pour les Palestiniens.

Comment expliquer cet intérêt soudain de George Bush pour le conflit israélo-​​palestinien ?

Leila Shahid : Le pré­sident Bush veut laisser autre chose en héritage que la débâcle de la poli­tique amé­ri­caine en Irak et en Afgha­nistan. Les Pales­ti­niens sont tota­lement lucides sur ses moti­va­tions. Mahmoud Abbas n’est pas dupe. Il sait qu’il s’agit davantage de sauver l’image de la diplo­matie amé­ri­caine, de mobi­liser les alliés des États-​​Unis, et de « vendre » la menace ira­nienne, que du souci sincère de trouver une solution au conflit israélo-​​palestinien. Mais les Pales­ti­niens n’ont pas les moyens de bouder le moindre fré­mis­sement de reprise de négo­ciation. Surtout après sept années de gel mais aussi de des­truction des ins­ti­tu­tions que la négo­ciation avait com­mencé tant bien que mal à mettre en place sur le ter­ri­toire de la Palestine.

Ces des­truc­tions ont été entre­prises par Ehud Barak après Camp David (en juillet 2000) ­ la pre­mière a été la des­truction de la notion même de par­te­naire pales­tinien ­, et pour­suivies par Ariel Sharon et par Ehud Olmert. Des­truc­tions qui ont aussi ouvert la voie à la poli­tique uni­la­térale d’Ariel Sharon. Les Pales­ti­niens ont appris à leurs dépens que rien ne peut se faire sans la puis­sance amé­ri­caine. Ils n’ont d’autres choix que d’essayer d’impliquer les États-​​Unis. Ils savent qu’il faut inclure toute la com­mu­nauté inter­na­tionale et en premier lieu les Amé­ri­cains. Tout autre choix nous ramè­nerait à une stra­tégie mili­taire qui, aujourd’hui pour le moins, n’est pas pos­sible. Comment faire, dans cette situation, pour obtenir un minimum de garanties que le droit sera res­pecté, alors que les Pales­ti­niens sont tri­bu­taires d’un agenda qu’ils ne contrôlent pas ?

Comment jugez-​​vous la réunion d’Annapolis elle-​​même ?

En fait, les choses sérieuses, donc dan­ge­reuses, com­mencent avec l’après-Annapolis. Nous savions tous qu’Annapolis ne serait qu’un lan­cement. Il n’y a donc pas à en être déçu. Mais tout com­mence main­tenant. Ce qui est inquiétant c’est qu’il y avait le monde entier à Anna­polis, et que George Bush a parlé d’un comité de suivi n’incluant que Pales­ti­niens, Israé­liens et Amé­ri­cains. Ni l’Union euro­péenne, ni les pays arabes invités à Anna­polis, ni les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales ne sont inclus, ni, surtout, le Quar­tette, qui était chargé de veiller à l’application de la feuille de route, qui a été le seul cadre de réfé­rence de George Bush dans son dis­cours. Ce serait une garantie pour les Pales­ti­niens que les Euro­péens soient pré­sents. N’a-t-on pas confié à Tony Blair, repré­sentant du Quar­tette, le soin de la mise en place d’institutions pré­parant la création d’un État pales­tinien et à la France celui de pré­parer la confé­rence de finan­cement prévue pour la mi-​​décembre ? Mais les Euro­péens ne doivent pas seulement être sol­li­cités comme bâilleurs de fonds. Ils ont un rôle poli­tique à jouer. S’ils ont le courage de le revendiquer.

Les Euro­péens et les Amé­ri­cains ont une per­ception dif­fé­rente du conflit israélo-​​palestinien et ils ont des concep­tions dif­fé­rentes de la façon de résoudre ce type de conflits. Est-​​ce qu’il y a des réso­lu­tions des Nations unies, des normes juri­diques à res­pecter, ou est-​​ce seulement la tra­duction d’un rapport de forces sur le terrain militaire ?

La pré­sence des Euro­péens dans un comité de suivi a-​​t-​​elle fait l’objet d’un débat, ou leur absence est-​​elle évidente pour les Américains ?

J’ignore aujourd’hui si les Euro­péens eux-​​mêmes ont été surpris de ne pas être cités dans un comité de suivi, ou si cela résulte d’un dis­cours impromptu du pré­sident Bush, et peut encore donner lieu à des dis­cus­sions à mesure que seront fixés un calen­drier et les ques­tions de fond. Car, dans ce que le pré­sident Bush a appelé la « décla­ration commune », il n’y a aucun des pro­blèmes de fond du conflit. Ce n’est qu’une décla­ration d’intention. Elle ne peut servir de document conjoint de travail. Tout le monde médi­ter­ranéen, en tout cas, sou­haite voir l’Union euro­péenne jouer son rôle sur un plan poli­tique, écono­mique et com­mercial, et sur le plan sécu­ri­taire. C’est main­tenant à l’Europe de s’exprimer.

Ne craignez-​​vous pas qu’Annapolis fasse peser une sorte d’interdit sur un éventuel retour au dia­logue entre l’Autorité pales­ti­nienne et le Hamas ?

La grande stra­tégie des États-​​Unis, c’est d’isoler l’Iran. Et, comme par hasard, on retrouve la même alliance israélo-​​américaine qu’au moment de la guerre pré­ventive d’Irak. Cette alliance utilise les décla­ra­tions irres­pon­sables, néga­tion­nistes et anti­sé­mites du pré­sident Ahma­di­nejad. Mais la montée en puis­sance de l’Iran s’appuie d’abord sur les échecs de la poli­tique amé­ri­caine en Irak. Elle inquiète beaucoup les pays du Golfe. Non pas pour des raisons reli­gieuses, comme cela est dit un peu partout. Mille ans de coexis­tence entre chiites et sun­nites ne vont pas cesser aujourd’hui. Mais pour des raisons géos­tra­té­giques. Ce qui inquiète, c’est la poli­tique de l’Iran, son ambition régionale. Les pays du Golfe eux aussi ont pour ambition de pro­téger leurs intérêts, eux qui sont séparés par un golfe dont Perses et Arabes se dis­putent le qua­li­fi­catif. Mais autant les pays arabes veulent se pro­téger contre cette ambition, autant ils n’ont pas envie de payer les consé­quences d’une guerre amé­ri­caine contre l’Iran. Ils ont déjà payé assez cher la guerre contre l’Irak. Ils ont dit aux États-​​Unis : si vous voulez que l’on vienne à Anna­polis, il y a des condi­tions. Ce sont les condi­tions que posent nos opi­nions publiques. Et c’est d’abord la réso­lution du conflit israélo-​​palestinien. Mahmoud Abbas compte beaucoup sur cette pression des opi­nions publiques arabes sur les régimes arabes.

La marge pour les Pales­ti­niens est donc étroite, mais il fallait l’utiliser. L’enjeu dépasse de loin le pro­blème des rela­tions entre le Fatah et le Hamas. L’unité nationale est une reven­di­cation de 99 % du peuple pales­tinien, mais elle doit se faire sur la base d’un accord poli­tique. Et le moment idéal est aujourd’hui. Le plus dan­gereux serait ensuite que le succès formel d’Annapolis n’ait aucun effet sur la vie quo­ti­dienne des Pales­ti­niens. Ou, pire encore, qu’Israël utilise ce succès pour continuer une poli­tique de colo­ni­sation et de répression.