« Les Etats-​​Unis sont le seul médiateur dans le conflit israélo-​​palestinien »

entretien avec Boutros Boutros gali, mercredi 13 janvier 2010

Pré­sident du Conseil national des droits de l’homme et ancien secré­taire général de l’Onu, Boutros Boutros-​​Ghali com­mente l’actualité de l’Egypte et du Proche-​​Orient.

Al-​​ahram hebdo : Quel est le rôle que peut jouer le Conseil des droits de l’homme pour élucider l’affaire de Nag Hamadi entre coptes et musulmans ?

Boutros Boutros-​​Ghali : Le Conseil des droits de l’homme a condamné l’attaque commise à Nag Hamadi. Une mission est partie samedi en Haute-​​Egypte et notamment à Nag Hamadi sous la pré­si­dence de Fouad Abdel-​​Moneim Riad, membre du tri­bunal pénal inter­na­tional, et deux membres du Conseil des droits de l’homme ainsi qu’un nombre d’experts. Cette com­mission a pré­senté un rapport au Conseil afin d’étudier le dossier.

— Quelle est votre évaluation de l’action du Conseil national des droits de l’homme ?

— Le Conseil national des droits de l’homme a fait un grand chemin et aura besoin de plu­sieurs années afin de par­venir à ses objectifs espérés, d’autant plus que les droits de l’homme sont liés à la démo­cratie. Et afin d’aboutir à la démo­cratie, nous avons besoin d’un travail continu afin d’établir l’idée de défendre les droits de l’homme et afin d’instaurer l’ordre démo­cra­tique qui aidera au déve­lop­pement et à la défense des droits de l’homme.

— La création par l’Egypte d’une bar­rière sou­ter­raine à sa fron­tière avec la bande de Gaza a créé une vive tension avec le mou­vement isla­miste du Hamas. Comment réagissez-​​vous à ce développement ?

— Cette construction est liée à la défense des fron­tières égyp­tiennes. Il est de notre intérêt de bien garder nos fron­tières et à travers cette gestion, nous pouvons pré­senter l’aide néces­saire aux Pales­ti­niens. Laissez-​​moi vous dire qu’il y a des étapes dif­fé­rentes dans les rela­tions égypto-​​palestiniennes. Il y a des ten­sions vis-​​à-​​vis des der­niers événe­ments. Mais n’oublions pas que Yasser Arafat a fait une grande fête, comme si c’était une vic­toire, quand il a appris l’assassinat du pré­sident Sadate. Beaucoup de crises entre l’Egypte et la partie pales­ti­nienne existent depuis plus de 50 ans, mais nous constatons que dans les toutes der­nières années, les Egyp­tiens et les Pales­ti­niens ont réussi à dépasser leurs dis­putes parce qu’il y a réel­lement une vraie soli­darité entre les peuples pales­tinien et égyptien.

— Ces déve­lop­pe­ments n’augurent rien de bien pour une pos­sible relance du pro­cessus de paix …

— En fait, je suis pes­si­miste vis-​​à-​​vis de l’avenir du pro­blème pales­tinien dans les pro­chaines années et cela pour trois raisons :

La pre­mière est que la partie pales­ti­nienne est divisée : un gou­ver­nement à Gaza et un autre en Cis­jor­danie. Et quand il y a deux gou­ver­ne­ments à cause d’une guerre civile ou à cause d’un dif­férend, cela affaiblit la position de la partie qui réclame l’indépendance.

La deuxième raison est que le gou­ver­nement israélien actuel est faible et exploitera cette dis­sension pales­ti­nienne afin de ne pas pré­senter une vraie solution.

La troi­sième raison, et qui est la plus grave, c’est que l’unique médiateur dans ce conflit qui dure depuis plus d’un demi-​​siècle, les Etats-​​Unis, est absorbé par la crise écono­mique, par la situation en Iraq et en Afgha­nistan, par les pro­blèmes entre la Corée du Sud et la Corée du Nord, par le dossier nucléaire en Iran ainsi que par un grand nombre de pro­blèmes en Amé­rique latine. L’Administration amé­ri­caine ne peut donc pas prêter une attention suf­fi­sante à la réso­lution du pro­blème pales­tinien et je pense que ce pro­blème per­durera mal­heu­reu­sement dans les années à venir. A moins que l’on puisse réussir à récon­cilier les deux gou­ver­ne­ments à Gaza et en Cisjordanie.

— Les Nations-​​Unies et l’Union euro­péenne ne peuvent-​​elles pas com­penser le manque du rôle des Etats-​​Unis vis-​​à-​​vis du pro­cessus de paix ?

— Les Nations-​​Unies ne peuvent pas jouer un rôle au Moyen-​​Orient et vis-​​à-​​vis de la paix dans la région. Son rôle est mar­ginal. Le même cas s’applique à l’Europe. L’histoire a prouvé à travers plus de cin­quante années passées que le seul médiateur pos­sible dans ce conflit, ce sont les Etats-​​Unis. Il y a des conflits inter­na­tionaux qui néces­sitent plus d’un médiateur, mais d’autres conflits inter­na­tionaux ne peuvent être résolus paci­fi­quement qu’à travers un seul médiateur. L’Europe, l’Asie et le tiers-​​monde sont des groupes qui ne peuvent pas jouer le rôle de médiateur dans ce conflit.

— Le projet de l’Union Pour la Médi­ter­ranée (UPM) ne peut-​​il pas jouer un rôle d’apaisement au Proche-​​Orient ?

— Ce projet est important parce que l’Europe occi­dentale s’est inté­ressée à l’Europe de l’Est aux dépens du Sud de la Médi­ter­ranée et je mets l’accent sur des pays du Sud, comme l’Egypte, les pays du Maghreb et de l’Afrique. L’intérêt de l’Egypte, de la France et de l’Europe pour l’Union pour la Médi­ter­ranée est une ten­tative pour balancer les choses et remédier à l’intérêt de l’Union euro­péenne pour l’Europe de l’Est aux dépens du Sud de la Médi­ter­ranée qui est un pro­lon­gement naturel de l’Europe. A l’avenir, l’Europe aura besoin d’une main-d’œuvre qui viendra impé­ra­ti­vement du Sud de la Méditerranée.…/ [[/​…— Il y a un regain égyptien pour l’Afrique en raison du pro­blème de partage des eaux du Nil. Comment évaluez-​​vous la situation actuelle ?

— Nous devons nous inté­resser aux rela­tions avec l’Afrique, puisque les sources du Nil se trouvent dans les pays afri­cains et qu’il n’y a pas une autre source d’eau en Egypte à part le Nil. D’autre part, l’Egypte est un pays africain, a une grande res­pon­sa­bilité en Afrique et a par­ticipé à la libé­ration de tous les peuples afri­cains jusqu’à leur indé­pen­dance. N’oublions pas qu’en 1945, à la nais­sance des Nations-​​Unies, il n’y avait que trois pays afri­cains membres de cette orga­ni­sation : L’Egypte, l’Ethiopie et le Liberia. Les autres pays afri­cains étaient encore sous l’occupation anglaise, fran­çaise, por­tu­gaise ou espa­gnole. L’Egypte a joué un rôle de leader dans les guerres de libé­ration de l’Afrique, que ce soit à travers les experts ou à travers la livraison d’armes ou l’assistance diplo­ma­tique. Nous pouvons dire que l’Afrique a obtenu son indé­pen­dance grâce à la contri­bution du peuple, du gou­ver­nement et du lea­dership égyptiens.

Après la libé­ration de l’Afrique, nous avons vécu la période de la guerre froide et le Mou­vement du non-​​alignement. Mais la guerre froide s’est ter­minée et notre intérêt pour le pro­blème pales­tinien était aux dépens de notre intérêt pour les ques­tions afri­caines. Nous espérons que notre cheval de bataille sera de nouveau le continent africain.

— Quelle est votre vision du rôle de l’Egypte au sein de l’Organisation de la fran­co­phonie et son avenir sous l’égide du pré­sident Abdou Diouf ?

— L’Organisation de la fran­co­phonie tra­vaille avec effi­cacité. L’Egypte est un membre actif au sein de cette orga­ni­sation et à travers elle, Le Caire peut conso­lider ses rap­ports avec les pays afri­cains, notamment les pays fran­co­phones. Il est de l’intérêt de l’Egypte de par­ti­ciper à tous les orga­nismes inter­na­tionaux inté­ressés au continent africain.

— Quelles pourraient être les priorités de l’Egypte en 2010 ?

— J’espère que la sta­bilité régnera tou­jours en Egypte et que nous pourrons régler nos pro­blèmes. Il faut s’intéresser au pro­blème de l’énergie et com­mencer à construire des cen­trales nucléaires afin de combler notre manque de pétrole. Il est impé­ratif de s’atteler au pro­blème de l’eau et de l’explosion démo­gra­phique l

Propos recueillis par Aïcha Abdel-​​Ghaff