Le tumulte et les clameurs s’éteignent…

Uri Avnery, mardi 4 décembre 2007

Ce spec­tacle n’a-t-il aucun côté positif ? Sera-​​t-​​il oublié demain, comme des dizaines d’autres ren­contres dans le passé ont été oubliées, dont seuls les gens ayant une mémoire excep­tion­nelle se souviennent ?

"Le tumulte et les cla­meurs s’éteignent, /​ Les capi­taines et les rois meurent…" a écrit Rudyard Kipling dans son inou­bliable poème "In memoriam" ("Recessional")

Le roi George dis­parut avant même que le tumulte se soit tu. Son héli­co­ptère l’emporta de l’autre côté de l’horizon, tout comme son fidèle coursier emmène le cowboy dans le soleil cou­chant à la fin du film. À ce moment-​​là, les dis­cours dans le hall de l’Assemblée bat­taient déjà leur plein.

Voici le résumé de l’ensemble de l’événement. La décla­ration finale a annoncé que les Etats-​​Unis super­vi­seront les négo­cia­tions, agiront comme arbitre de son appli­cation et comme juge tout au long du processus.

Tout dépend d’elle. Si elle le veut – beaucoup de choses peuvent se passer – Si elle ne le veut pas – rien n’arrivera. Cela ne présage rien de bon. Rien n’indique que George Bush inter­viendra réel­lement pour par­venir à quelque chose, sauf à de jolies photos. Cer­tains croient que toute cette mise en scène a été orga­nisée pour faire plaisir à la pauvre Condo­leezza Rice, après que tous ses efforts comme secré­taire d’Etat ont abouti à rien.

Même si Bush voulait agir, pourrait-​​il faire quelque chose ? Est-​​il capable de faire pression sur Israël, face à la vigou­reuse oppo­sition du lobby pro-​​Israël, et par­ti­cu­liè­rement des chrétiens-​​évangélistes dont il fait partie ?

Un ami m’a dit que pendant la confé­rence il avait regardé les repor­tages télé­visés en fermant le son, juste pour observer le langage des corps des prin­cipaux acteurs. Il a ainsi remarqué un détail inté­ressant : Bush et Olmert se tou­chaient souvent, mais il n’y a eu presque aucun contact phy­sique entre Bush et Mahmoud Abbas. Plus encore : pendant les événe­ments communs, la dis­tance entre Bush et Olmert était infé­rieure à la dis­tance entre Bush et Abbas. Plu­sieurs fois, Bush et Olmert ont marché devant ensemble, pendant que Abbas suivait derrière.

Voilà toute l’histoire.

SHERLOCK Holmes dit, dans une de ses affaires, que la solution devait être trouvée dans le "le curieux incident des chiens pendant la nuit." Quand on lui fit remarquer que les chiens n’avaient rien fait, il expliqua : "C’était cela l’incident curieux".

Ceux qui veulent com­prendre ce qui s’est (ou ne s’est pas) passé à Anna­polis trou­veront la réponse dans ce fait : les chiens n’ont pas aboyé. Les colons et leurs amis sont restés tran­quilles, n’ont pas paniqué, ne se sont pas excités, n’ont pas dis­tribué des affiches d’Olmert en uni­forme SS (comme ils l’avaient fait avec Rabin après Oslo). En tout et pour tout, ils se sont contentés de la prière obli­ga­toire au Mur occi­dental et d’une petite mani­fes­tation près de la rési­dence du Premier ministre.

Cela signifie qu’ils ne se fai­saient pas de souci. Ils savaient que rien n’en sor­tirait, qu’il n’y aurait pas d’accord sur le déman­tè­lement de même un misé­rable avant-​​poste de colonie. Et sur ces ques­tions, on peut compter sur les pré­vi­sions des diri­geants des colons. S’il y avait eu le plus petit danger que la paix sorte de cette confé­rence, ils auraient mobilisé leurs par­tisans en masse.

LE HAMAS, d’autre part, a organisé des mani­fes­ta­tions de masse à Gaza et dans les villes de Cis­jor­danie. Les diri­geants Hamas étaient vraiment très inquiets.

Non pas qu’ils eussent peur que la paix fut conclue lors de cette ren­contre. Ils crai­gnaient un autre danger : que le seul véri­table objectif de la ren­contre soit de pré­parer le terrain à une invasion israé­lienne de la bande de Gaza.

Ami Ayalon, ancien amiral qui un jour s’est posé en homme de paix et qui est main­tenant membre tra­vailliste du gou­ver­nement, est apparu pendant la confé­rence à la TV israé­lienne pour le dire tout à fait ouver­tement : il était favo­rable à la confé­rence parce qu’elle légitime cette opération.

Son rai­son­nement était à peu près ceci : pour remplir ses obli­ga­tions selon la feuille de route, Abbas doit "détruire l’infrastruture ter­ro­riste" en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza. "Ter­ro­risme" signifie Hamas. Puisque Abbas est inca­pable de conquérir la bande de Gaza lui-​​même, l’armée israé­lienne le fera pour lui.

Certes, ce peut être coûteux. Les quelques der­niers mois, beaucoup d’armes ont été envoyées dans Gaza à travers les tunnels creusés sous la fron­tière avec l’Egypte. Beaucoup de gens des deux côtés y per­dront la vie. Mais "Que voulez-​​vous ? Il n’y a pas d’alternative."

Il se peut que rétros­pec­ti­vement, le prin­cipal (sinon le seul) résultat d’Annapolis soit la conquête de la bande de Gaza afin de "ren­forcer Abbas".

En tout cas, Hamas est inquiet. Et non sans raison.

En pré­vision d’une telle confron­tation, les diri­geants Hamas sont devenus encore plus vio­lents dans leur oppo­sition à la ren­contre à laquelle ils n’ont pas été invités. Ils ont dénoncé Abbas comme col­la­bo­rateur et traître, répété que Hamas ne recon­naî­trait jamais Israël ni n’accepterait d’accord de paix avec lui.

J’IMAGINE une confé­rence des oppo­sants au pro­cessus de paix proposé, une sorte d’anti-Annapolis. Non pas la ren­contre d’usage orga­nisée par Mahmoud Ahma­di­nejad à Téhéran, à laquelle seuls des musulmans seront invités, mais une ren­contre commune de tous les extrê­mistes des deux côtés. Khaled Mechaal et Ismael Haniye seront assis face à Avigdor Liberman, Effi Eytam et Benny Elon, et dis­cu­teront ensemble sur la façon de contre­carrer la "solution des deux Etats".

Si j’étais invité à animer cette confé­rence, je com­men­cerais comme ceci : Mes­sieurs (les dames ne seraient pas là bien sûr), com­mençons par énumérer les points sur les­quels il y a accord, et seulement après traitons les points de désaccord.

Donc : Vous êtes tous d’accord sur le fait que la terre entre la Médi­ter­ranée et le Jourdain ne sera qu’un seul Etat (accord général). Vous, Pales­ti­niens, êtes d’accord que les Juifs jouiront de tous les droits en pleine égalité (acquies­cement du côté pales­tinien de la table). Et vous, Israé­liens, êtes d’accord que les Arabes soient traités en toute égalité (acquies­cement coté israélien de la table). Et, bien sûr, vous êtes d’accord qu’il y aura la pleine liberté de religion pour tous (accord général).

S’il en est ainsi Mes­sieurs, le seul désaccord qui reste concerne le nom – appellera-​​t-​​on l’Etat Palestine ou Israël ? Est-​​ce qu’il vaut la peine de se que­reller et de faire couler le sang pour cela ? Mettons-​​nous d’accord sur un nom neutre, quelque chose comme Isreltine ou Palael.

REVENONS à la Maison blanche : si les trois diri­geants se sont mis là d’accord, dans le secret des déli­bé­ra­tions, pour que l’armée israé­lienne enva­hisse la bande de Gaza, c’est une très mau­vaise nouvelle.

Il aurait été meilleur d’impliquer Hamas – sinon direc­tement, au moins indi­rec­tement. L’absence du Hamas a laissé un trou béant dans la confé­rence. Quel sens cela a-​​t-​​il de réunir 40 repré­sen­tants de tous les coins du monde, et de laisser plus de la moitié du peuple pales­tinien sans représentation ?

D’autant plus que depuis le boycott du Hamas, l’organisation a été de plus en plus acculée, conduite à s’opposer de façon encore plus véhé­mente à la ren­contre et à inciter la rue pales­ti­nienne contre elle

Hamas n’est pas seulement une force armée qui main­tenant domine la bande de Gaza. C’est avant tout le mou­vement poli­tique qui a gagné la majorité des voix des Pales­ti­niens dans des élec­tions démo­cra­tiques – pas seulement dans la bande de Gaza, mais en Cis­jor­danie aussi. Cela ne changera pas si Israël conquiert demain la bande. Au contraire : une telle manœuvre peut stig­ma­tiser Abbas comme col­la­bo­rateur dans une guerre contre son propre peuple, et en fait ren­forcer l’enracinement du Hamas parmi les Palestiniens.

Olmert a dit qu’avant tout "l’infrastructure ter­ro­riste" doit être éliminée, et que seulement alors on pourra pro­gresser vers la paix. Ceci déforme tota­lement la nature d’une "infra­structure terroriste" – c’est regret­table venant d’une per­sonne dont le père (comme le père de Tzipi Livni) était un officier de l’Irgoun "ter­ro­riste". Cela montre aussi que la paix n’est pas la pre­mière de ses aspi­ra­tions – parce que cette décla­ration constitue une mine mor­telle sur la voie d’un accord. Elle met la charrue avant les bœufs.

La suite logique est de suivre une autre voie : avant tout, nous devons rechercher un accord de paix qui soit accep­table par la majorité des Pales­ti­niens. Cela signifie (a) poser les fon­da­tions d’un Etat de Palestine dont les fron­tières sui­vront la Ligne verte (avec des échanges limités de ter­ri­toires) et dont la capitale sera Jérusalem-​​Est, (b) appeler les Pales­ti­niens à ratifier cet accord par refe­rendum, et © appeler l’aile mili­taire du Hamas à déposer les armes et à s’intégrer dans les forces régu­lières du nouvel Etat, comme ce qui s’est passé en Israël, et à se joindre au système poli­tique du nouvel Etat.

S’il y a une assu­rance que c’est la bonne voie, les choses avan­ceront, il y a encore une chance rai­son­nable de convaincre le Hamas de ne pas faire obs­truction au pro­cessus et de per­mettre à Abbas de le négocier – comme le Hamas l’avait accepté dans le passé.

Pourquoi ? Parce que le Hamas, comme tout mou­vement poli­tique sérieux, dépend du soutien popu­laire. De ce point de vue, avec l’occupation qui empire de jour en jour et toutes les voies de la paix appa­remment blo­quées, les masses pales­ti­niennes sont convaincues que la méthode de la résis­tance armée, telle qu’elle est pra­tiquée par le Hamas, est la seule qui leur offre quelque espoir. Si les masses sont convaincues que la poli­tique d’Abbas porte des fruits et conduit à la fin de l’occupation, le Hamas aussi sera obligé de changer d’orientation.

Mal­heu­reu­sement, la confé­rence d’Annapolis n’a rien fait pour sus­citer de tels espoirs. Les Pales­ti­niens, comme les Israé­liens, l’ont traitée avec un mélange de méfiance et de dédain. Elle res­semble à un spec­tacle vide joué par un pré­sident amé­ricain sur le déclin dont le seul plaisir qui reste est d’être pho­to­graphié avec les diri­geants du monde. Et si Bush obtient la réso­lution des Nations unies qu’il veut pour se réfugier der­rière – une réso­lution de plus que per­sonne ne prendra au sérieux – elle ne changera rien.

En par­ti­culier, s’il est vrai, comme on le dit dans la presse israé­lienne, que le gou­ver­nement israélien est en train de pla­nifier une énorme expansion des colonies, et si les chefs mili­taires déclenchent une nou­velle guerre san­glante, cette fois-​​ci à Gaza.

ALORS ce spec­tacle n’a-t-il aucun côté positif ? Sera-​​t-​​il oublié demain, comme des dizaines d’autres ren­contres dans le passé ont été oubliées, dont seuls les gens ayant une mémoire excep­tion­nelle se souviennent ?

Je n’en suis pas sûr.

Certes, ce ne fut qu’une cascade de mots. Mais dans la vie des nations, les mots, aussi, ont leur importance.

Presque toute l’humanité était repré­sentée à cette confé­rence. Chine. Inde. Russie. Europe. Presque tous les gou­ver­ne­ments arabes pré­tèrent leur soutien. Et dans cette com­pagnie, il fut solen­nel­lement décidé que la paix devait être établie entre Israël et un Etat pales­tinien indé­pendant et viable. Il est vrai que les termes n’étaient pas expli­cites, mais ils pla­naient sur la confé­rence. Tous les par­ti­ci­pants le savaient.

Les repré­sen­tants du courant dominant israélien ont rejoint – au moins pro forma – ce consensus. Peut-​​être était-​​ce pour plai­santer, peut-​​être seulement comme stra­tagème, peut-​​être comme un acte de trom­perie. Mais comme nos sages l’ont dit il y a long­temps : ceux qui acceptent la Torah pas seulement pour elle-​​même finiront par l’accepter pour elle-​​même. Ce qui signifie : si quelqu’un accepte une idée par simple tac­tique, il sera obligé de la défendre et finira par être convaincu. D’ailleurs Olmert a déjà déclaré sur le chemin du retour : "Sans la solution des deux Etats, l’Etat d’Israël est fini."

A ce propos, une com­pé­tition entre les membres du gou­ver­nement se déve­loppe déjà et c’est un bon signe. Tzipi Livni a ins­tallé plus d’une dizaine de comités d’experts, chacun chargé d’une question spé­ci­fique néces­saire à la paix, depuis la dis­tri­bution de l’eau jusqu’à l’allocation des canaux de télé­vision. (Pour ceux qui ont une bonne mémoire, c’est arrivé 50 ans après que j’eus proposé l’installation d’exactement le même dis­po­sitif, que j’ai appelé "Etat-​​major blanc", en oppo­sition à l’"état-major kaki".)

Certes, la confé­rence d’Annapolis ne fut pas plus qu’un petit pas, fait sous contrainte. Mais ce fut un minuscule pas dans la bonne direction.

La conscience d’une bonne partie du peuple ne change qu’au cours d’un long et lent pro­cessus, à un rythme presque géo­lo­gique. Ceci ne peut pas être décelé à l’œil nu. Mais, comme Galilée se le mur­murait : "Et pourtant elle tourne !"