Le tramway colonial à Jérusalem au Sénat français

lundi 27 février 2006

Le 21 février, Mme Alima Boumedienne-​​Thiéry, séna­trice, posait une question orale au Sénat à propos du projet de construction d’un tramway à Jéru­salem. Compte-​​rendu de la séance, avec réponse de la ministre.

M. le président :

La parole est à Mme Alima Boumediene-​​Thiery, auteur de la question n° 928, adressée à M. le ministre des affaires étrangères.

Mme Alima Boumediene-​​Thiery :

Madame la ministre déléguée, le projet de construction d’un tramway à Jéru­salem doit être mené à bien par le consortium français « City Pass » composé des sociétés Alstom et Connex.

Cette ligne de tramway des­servira les colonies de Pisgat Ze’ev et de French Hill, et les reliera au mont Herzl, par la route de Jaffa, dans le centre de la ville.

Habi­tuel­lement, la construction d’un tramway entraîne quelques ten­sions avec les rive­rains, liées notamment à la per­tur­bation de la cir­cu­lation et au bruit des travaux.

En l’espèce, il semble que ce projet pose des pro­blèmes bien plus pro­fonds, tou­chant au coeur même du conflit israélo-​​palestinien et au respect du droit inter­na­tional par Israël, mais aujourd’hui également par la France à travers ce projet.

En effet, dans un dis­cours pro­noncé à Jéru­salem, le 17 mars 2005, le Premier ministre d’alors, M. Jean-​​Pierre Raf­farin, s’est félicité de l’obtention de ce contrat important pour le com­merce exté­rieur français. De plus, le contrat a été signé dans les bureaux du Premier ministre israélien, M. Ariel Sharon, le 17 juillet 2005, en pré­sence de notre ambas­sadeur, M. Gérard Araud.

Tout pousse donc à croire que nous sommes les por­teurs, sinon des par­te­naires actifs, de ce projet.

L’ONU pré­voyait, dès 1947, que la totalité de Jéru­salem et de ses environs, jusqu’à Bethléem, serait placée sous autorité inter­na­tionale. Or Israël contrôle de facto, depuis 1967, la totalité de la ville sainte, en contra­diction fla­grante avec les textes internationaux.

La réso­lution 2253 de l’ONU demandait pourtant à Israël de revenir sur toutes les dis­po­si­tions sus­cep­tibles d’altérer le statut de Jéru­salem, ce qu’Israël n’a jamais fait !

Le statut de la ville sainte ainsi que la défi­nition de ses fron­tières par l’État hébreu sont donc contraires au droit inter­na­tional et ne sont pas reconnus par la com­mu­nauté des nations.

Jéru­salem est également en proie actuel­lement à une colo­ni­sation massive, tant dans sa partie Est que dans les ter­ri­toires envi­ron­nants. Le bloc de colo­ni­sation autour de la ville, appelé Ma’ale Adumim, com­prend 33 000 colons occupant vingt-​​deux kilo­mètres carrés de terres pales­ti­niennes, notamment les vil­lages de Abu Dis, Ezariya, lsawiya, At Tur et ’Anata.

En août 2005, alors que tous les médias se foca­li­saient sur le désen­ga­gement de la bande de Gaza, 3500 nou­velles construc­tions de maisons étaient annoncées dans le bloc de Ma’ale Adumim.

Aujourd’hui, Jérusalem-​​Est compte plus de colons israé­liens que de citoyens pales­ti­niens, alors que, selon le droit inter­na­tional, il s’agit d’un ter­ri­toire palestinien !

Israël continue à l’heure actuelle de colo­niser de nou­veaux ter­ri­toires et tente d’en assurer la pérennité sans qu’aucune réaction inter­na­tionale ne vienne troubler ces annexions.

La construction du tramway par­ticipe de ce projet de péren­ni­sation de colonies illégales.

Il s’agit, en effet, tout comme avec la construction du Mur, de mettre en place des infra­struc­tures durables qui prennent comme fait accompli l’existence des colonies israé­liennes en terre pales­ti­nienne et qui rendent impos­sible toute conti­nuité ter­ri­to­riale entre plu­sieurs foyers de peu­plement palestinien.

En outre, cette construction vise à fournir un service à la popu­lation occu­pante au détriment des Pales­ti­niens, qui n’auront pro­ba­blement pas accès à ce tramway.

Le plus grave réside dans le fait que la France, souvent pion­nière dans sa volonté de contribuer au règlement du conflit israélo-​​palestinien par le droit inter­na­tional, sacrifie aujourd’hui ce dernier sur l’autel de la libre concurrence.

Ainsi, Alstom et Connex, entre­prises fran­çaises, entre­prennent des travaux par­ti­cipant à une colo­ni­sation illégale au regard du droit international.

L’État français, quant à lui, semble se dédouaner de toute res­pon­sa­bilité dans cette affaire.

Face à ce projet de tramway, un col­lectif national s’est mis en place dans notre pays. Des contacts ont été pris avec cer­tains syn­dicats d’Alstom et de Connex et un groupe de travail pour une inter­vention judi­ciaire s’est constitué.

Madame la ministre déléguée, le gou­ver­nement français a-​​t-​​il l’intention de réaf­firmer son respect du droit inter­na­tional, qui ne reconnaît ni les colonies illé­gales israé­liennes ni l’annexion de Jérusalem-​​Est ? Ne devrait-​​il donc pas mettre fin à son soutien aux deux entre­prises, Alstom et Connex, qui se rendent aujourd’hui cou­pables de com­plicité de vio­lation du droit international ?

La France, qui avait jusqu’alors tou­jours fait preuve de bon sens et de neu­tralité dans le conflit israélo-​​palestinien, a-​​t-​​elle décidé aujourd’hui de sou­tenir le pro­cessus de colo­ni­sation de Jéru­salem et de la Palestine ?


M. le président :

La parole est à Mme la ministre déléguée.

Mme Bri­gitte Girardin, ministre déléguée à la coopé­ration, au déve­lop­pement et à la francophonie :

Madame la séna­trice, le projet de tramway de Jéru­salem pose effec­ti­vement des pro­blèmes politiques.

Une cer­taine partie du réseau de cette infra­structure, telle qu’elle a été conçue par les auto­rités israé­liennes, est en effet située dans les ter­ri­toires occupés par Israël depuis 1967. Comme vous l’indiquez, deux entre­prises fran­çaises font partie du consortium de construction et d’exploitation de cette infrastructure.

Il importe de rap­peler avant toute chose que la par­ti­ci­pation fran­çaise à la construction du tramway de Jéru­salem est le fait d’entreprises privées. L’État français ne dispose d’aucun pouvoir d’injonction ou de contrainte lui per­mettant d’amener des entre­prises fran­çaises qui ont par­ticipé à un appel d’offres inter­na­tional à se retirer d’un marché, même si l’État français dispose d’une partie mino­ri­taire du capital de ces entreprises.

Dès lors, la par­ti­ci­pation d’entreprises fran­çaises à ce projet ne saurait être imputée à l’État français.

Comme vous l’indiquez, madame la séna­trice, cette situation pourrait être inter­prétée de manière abusive comme une évolution de la position fran­çaise sur Jéru­salem et nuire à l’image de la diplo­matie française.

C’est pourquoi nous n’avons eu de cesse de rap­peler à nos par­te­naires arabes, au premier rang des­quels natu­rel­lement les Pales­ti­niens, que la pré­sence d’entreprises fran­çaises dans ce projet relevait d’une logique com­mer­ciale et ne devait pas faire l’objet d’une lecture politique.

Comme vous le savez, la France a tou­jours considéré que la solution au conflit israélo-​​palestinien passait d’abord par le respect de la légalité inter­na­tionale. La France a en par­ti­culier maintenu une position de principe constante sur le statut de Jéru­salem : la ville a un statut juri­dique défini par le droit inter­na­tional qui ne pourra être modifié, le cas échéant, que dans le cadre des négo­cia­tions israélo-​​palestiniennes que la com­mu­nauté inter­na­tionale appelle de ses voeux.

La situation à Jérusalem-​​Est est pré­oc­cu­pante, comme vous le sou­lignez. La France et l’Union euro­péenne ont une position claire et constante sur le caractère illégal des acti­vités de colo­ni­sation dans les ter­ri­toires occupés par Israël en 1967 et sur le fait que le tracé de la bar­rière de sécurité que construit Israël est contraire à la légalité internationale.

La France a tou­jours prouvé son enga­gement aux côtés des Pales­ti­niens, ainsi que sa volonté d’agir en vue de la solution au conflit israélo-​​palestinien.

La position de la France n’a pas changé, et le peuple Pales­tinien peut compter sur la France pour que la création de l’État pales­tinien se fasse selon le pro­cessus établi par la feuille de route, dans le cadre d’un règlement global négocié et sur la base des réso­lu­tions per­ti­nentes du Conseil de sécurité des Nations unies.


M. le président :

La parole est à Mme Alima Boumediene-​​Thiery.

Mme Alima Boumediene-​​Thiery :

Madame la ministre, je souhaite vous répondre sur trois points.

Tout d’abord, vous avancez que la par­ti­ci­pation fran­çaise à la construction du tramway de Jéru­salem revêt un caractère privé puisqu’elle est le fait d’entreprises privées. Or, à mes yeux, ce n’est pas parce qu’une entre­prise est privée qu’elle peut jouir d’une cer­taine impunité, notamment au regard du droit inter­na­tional. Le respect du droit inter­na­tional me semble pré­valoir contre celui du droit com­mercial et du droit économique.

Ensuite, vous affirmez que ce projet relève d’une lecture com­mer­ciale. Si c’est le cas, alors une telle lecture est regret­table car, là encore, les réso­lu­tions des Nations unies ainsi que les droits de l’homme sont d’une impor­tance telle qu’ils doivent primer les droits écono­miques et ne sau­raient être sacrifiés sur l’autel du com­merce international.

Enfin, vous nous dites que l’État français continue à oeuvrer pour la création d’un État pales­tinien. Je sou­haite, pour ma part, que cette création devienne réalité, et ce dans le respect des prin­cipes de conti­nuité et d’intégrité ter­ri­to­riales sans les­quels il ne peut y avoir d’État pales­tinien, de même qu’il n’y aura jamais de paix sans justice. Si nous voulons oeuvrer pour la paix, nous devrons oeuvrer pour que cette justice soit une réalité.