Le tracé de l’Etat palestinien vu par Israël, selon un négociateur palestinien

Benjamin Barthe, samedi 21 juin 2008

L’Etat hébreu entend faire de la bar­rière de sépa­ration sa fron­tière orientale avec les Pales­ti­niens, contrai­rement à ses décla­ra­tions offi­cielles et alors même que cet ouvrage a été jugé illégal par la Cour inter­na­tionale de justice de La Haye.

Assis à son bureau situé sur les hau­teurs de Ramallah, Mohammed Shtayyeh, l’un des membres de l’équipe de négo­cia­teurs pales­ti­niens pilotée par l’ancien premier ministre Ahmed Qoreï, saisit un stylo et esquisse sur une feuille volante la carte de la Cis­jor­danie telle que l’envisagent ses homo­logues israé­liens au terme de l’accord de paix en cours de discussion.

Son trait reproduit d’abord les contours de la bar­rière de sépa­ration qui englobe les prin­cipaux blocs de colonies et annexe de facto 8 % de terres pales­ti­niennes. Puis il délimite une large bande hachurée, le long de la vallée du Jourdain, consi­dérée comme une "zone de sécurité". Et, enfin, il exclut la région de Jéru­salem, dont les négo­cia­teurs israé­liens, dirigés par la ministre des affaires étran­gères, Tzipi Livni, refuse pour l’instant de parler. "Vous voyez que la pro­po­sition israé­lienne n’est pas sérieuse", s’exclame Mohammed Shtayyeh, directeur du Conseil pales­tinien pour la recons­truction et le déve­lop­pement et, à ce titre, res­pon­sable du dossier des infra­struc­tures dans les négo­cia­tions avec l’Etat hébreu.

Le Monde n’a pas été en mesure de recouper les affir­ma­tions de M. Shtayyeh auprès de sources israé­liennes. "Nous ne divul­guons pas les détails des négo­cia­tions. Les dis­cus­sions sont dif­fi­ciles mais nous pro­gressons", se borne à déclarer Aryeh Mekel, le porte-​​parole du ministère des affaires étrangères.

Cependant, les quelques fuites parues dans la presse ainsi que d’autres entre­tiens menés sous le couvert de l’anonymat avec un diplomate étranger et avec deux autres négo­cia­teurs pales­ti­niens tendent à cor­ro­borer les propos de M. Shtayyeh. Leur pré­cision rompt avec le quasi-​​mutisme auquel les négo­cia­teurs pales­ti­niens se sont astreints depuis la relance des pour­parlers de paix, en novembre 2007, lors de la confé­rence d’Annapolis aux Etats-​​Unis. Tout en exprimant leur scep­ti­cisme quant à la pos­si­bilité d’aboutir à un accord de paix d’ici à la fin de l’année confor­mément au voeu du pré­sident amé­ricain George Bush, ceux-​​ci ont tou­jours évité de rentrer dans les détails des cartes.

Sept mois après la grand-​​messe d’Annapolis, alors que la secré­taire d’Etat amé­ri­caine Condo­leezza Rice effec­tuait ce dimanche une énième navette dans la région, les révé­la­tions de M. Shtayyeh tra­hissent donc le profond désen­chan­tement, pour ne pas dire le ras-​​le-​​bol, qui anime la délé­gation pales­ti­nienne. "Nos approches sont com­plè­tement anti­thé­tiques, explique un négo­ciateur pales­tinien. La nôtre consiste à partir du droit inter­na­tional et des fron­tières de 1967 et à négocier, sur cette base, quelques arran­ge­ments. Celle des Israé­liens consiste à partir des faits accomplis sur le terrain. Ils disent que le droit inter­na­tional n’a rien à voir avec notre conflit. Ils affirment qu’ils ont un titre de pro­priété sur Eretz Israël (la terre d’Israël), qu’il ne s’agit pas de nous rendre des ter­ri­toires, mais de nous en donner."

Sur le fond, le croquis de M. Shtayyeh révèle deux éléments impor­tants de ces négo­cia­tions. Le premier est que l’Etat hébreu entend faire de la bar­rière de sépa­ration sa fron­tière orientale avec les Pales­ti­niens, contrai­rement à ses décla­ra­tions offi­cielles et alors même que cet ouvrage a été jugé illégal par la Cour inter­na­tionale de justice de La Haye. La pré­sence au sein de l’équipe de négo­ciation israé­lienne du colonel de réserve Dany Tirza, l’homme qui a dessiné le tracé de la bar­rière sous la dictée du premier ministre Ariel Sharon, est à ce titre révélatrice.

Le second élément important est qu’Israël, confor­mément à ses posi­tions passées, ambi­tionne de conserver une forme de contrôle sur la vallée du Jourdain, une zone que les Pales­ti­niens reven­diquent comme leur fron­tière avec le royaume jor­danien. "Nos homo­logues refusent d’aborder ce dossier avant d’avoir négocié des arran­ge­ments sécu­ri­taires", assure un membre de la délé­gation palestinienne.

Et qu’en est-​​il de l’échange de terre, ce principe élaboré en 2000, à la fin du pro­cessus d’Oslo, par lequel Israël mon­nayerait l’annexion de cer­taines colonies par une cession aux Pales­ti­niens d’une partie de ses terres ? D’après un diplomate étranger familier du dossier, "la carte israé­lienne ne fait pas mention" d’un tel méca­nisme. "L’idée des Israé­liens est que le cor­ridor prévu entre Gaza et la Cis­jor­danie vaut plus que la super­ficie exacte sur lequel il est établi, dit-​​il. Ils envi­sagent également de donner aux Pales­ti­niens un accès au port d’Ashdod."

Confrontés à cette carte, qui est à la fois lacu­naire (sur le statut de Jéru­salem), floue (sur la question de la vallée du Jourdain) et expan­sion­niste (le long de la bar­rière), les adjoints d’Ahmed Qoreï peinent à pro­gresser, même sur les dos­siers les moins sen­sibles. "Comment traiter de la question des infra­struc­tures s’il n’est pas pos­sible de parler de l’aéroport de Qalandiya (inclus dans les fron­tières muni­ci­pales de Jéru­salem, donc exclu des négo­cia­tions) ?", s’interroge Mohammed Shtayyeh. "Comment faire avancer les trac­ta­tions écono­miques, si l’on ne sait pas où seront situés les postes-​​frontières et donc les douanes ?", ajoute-​​t-​​il.

La carte pales­ti­nienne semble beaucoup plus détaillée. D’après un diplomate étranger qui a pu l’examiner, elle suppose qu’Israël ne s’empare que de 2 % de la Cis­jor­danie et prévoit un échange de terres de taille et de qualité simi­laires. "Les pour­parlers avancent très dou­cement, dit-​​il. A ce stade, il est normal que les négo­cia­teurs soient tentés de durcir leurs posi­tions pour maxi­miser leurs gains. Il n’empêche qu’en com­parant ces deux cartes, l’israélienne et la pales­ti­nienne, on se rend compte que l’écart entre les deux camps est un véri­table gouffre."