« Le terrorisme est un concept fourre-​​tout »

entretien avec Alain Gresh, jeudi 6 novembre 2008

El Watan s’entretient à Alger avec Alain Gresh (Directeur adjoint du Monde Diplomatique )

Alain Gresh, 60 ans, est un jour­na­liste spé­cia­liste du Moyen-​​Orient. Il est directeur adjoint du mensuel français Le Monde Diplo­ma­tique et membre du comité éditorial de la revue géos­tra­té­gique Maghreb-​​Machrek que dirige Jean-​​François Daguzan. Il a publié plu­sieurs ouvrages sur cette région dont Israël, Palestine : vérités sur un conflit et L’Islam, la Répu­blique et le Monde. Avec le phi­lo­sophe Tariq Ramadan, il a écrit L’Islam en ques­tions. Alain Gresh a par­ticipé à Alger au col­loque « Monde arabe et Occident : choc des civi­li­sa­tions et stra­tégie d’hégémonies », organisé en marge du Salon inter­na­tional du livre d’Alger (Sila).

el-​​Watan- Il y a eu un bom­bar­dement amé­ricain en Syrie au moment où il y a un retour diplo­ma­tique en force. Quel est le but de ce genre d’opération ?

A. Gresh-​​ Il est dif­ficile de com­prendre qu’il a une signi­fi­cation autre que celle liée à la poli­tique inté­rieure amé­ri­caine avec l’élection pré­si­den­tielle. Surtout que John McCain paraît pour une partie de l’opinion comme une garantie de sécurité. Il est peut-​​être positif d’avoir une situation de tension, mais cela n’a pas été utilisé durant la cam­pagne. Le raid contre la fron­tière syrienne avec l’Irak cor­res­pondait à une stra­tégie amé­ri­caine : pour­suivre « les ter­ro­ristes », y compris en violant la sou­ve­raineté du pays comme au Pakistan. Je ne sais pas s’il faut de l’importance à ce raid, mais on annonce la reprise des négo­cia­tions indi­rectes israélo-​​syriennes. M.Olmert a encore trois mois devant lui pour aller jusqu’au bout de ces pourparlers.

- Ces négociations israélo-​​syriennes ont-​​elles une chance d’aboutir ?

- Le dossier israélo-​​syrien lui-​​même est assez facile, si on le compare à la Palestine. Il y a la question du Golan occupé. En 2000, il y avait eu des négo­cia­tions très proches d’un accord et ce sont les Israé­liens, au dernier moment, qui sont revenus sur leurs enga­ge­ments. Du point de vue israélien, cela peut être inté­ressant de signer un accord de paix séparé avec la Syrie parce que cela peut entraîner un autre accord avec le Liban. Le prix à payer est le retrait de tout le Golan, c’est-à-dire revenir sur la ligne des fron­tières de juin 1967. Des diri­geants israé­liens peuvent être inté­ressés par cela, mais le système poli­tique israélien est tel­lement com­pliqué, avec des petits partis qui pèsent, que ce n’est pas sûr que cela abou­tisse. Deux points de vue s’affrontent : ceux qui pri­vi­lé­gient les négo­cia­tions avec la Syrie et ceux qui veulent un accord de paix plus global. Mais la réalité sur le terrain pales­tinien est la pour­suite de l’occupation. Il va de l’intérêt d’Israël de signer une paix avec la Syrie. Cela vou­drait dire que ce pays aura des accords de paix avec tous ses voisins. Cependant, cela lui laissera, mal­heu­reu­sement, la main libre sur la question pales­ti­nienne. Il y aura moins de pression sur cette question.

- La Syrie est-​​elle prête à s’éloigner de l’Iran ?

- J’ai ren­contré en juillet dernier le pré­sident Bashar Al Assad avant sa visite à Paris. Il m’avait déclaré : « L’Occident veut qu’on rompe nos rap­ports avec l’Iran, alors que l’Iran, dans les cinq der­nières années, a été le seul pays qui nous a sou­tenus alors que nous étions dans un iso­lement total. » La coopé­ration entre les deux pays pourrait être moins impor­tante à l’avenir. Cela n’ira pas plus loin. De toute façon, s’il y a paix entre la Syrie et Israël, il y aura paix entre le Liban et Israël. Donc la question du Hez­bollah sera réglée (…) Du temps de l’Administration de Clinton et de Bush père, il y avait des négo­cia­tions étroites avec la Syrie. Après le 11 sep­tembre, Bush fils a mis la Syrie sur « l’axe du mal », les consé­quences furent néga­tives. L’assassinat au Liban de Rafic Harriri a amené la France à consi­dérer la Syrie comme res­pon­sable de ce meurtre et à s’allier aux Amé­ri­cains. La venue d’un nouveau pré­sident en France et l’accord de Doha ont facilité un retour­nement de la position euro­péenne. En ce moment, la capacité des Amé­ri­cains à faire pression sur leurs alliés a faibli à cause du désastre de la gestion Bush et des élec­tions américaines.

- N’est-il pas trop facile d’accuser la Syrie d’être der­rière les assas­sinats au Liban ?

- Il y a une com­mission d’enquête inter­na­tionale qui doit rendre les résultats de son inves­ti­gation. Le Liban est cou­tumier des assas­sinats poli­tiques. Il faut laisser les enquê­teurs faire leur travail. Mais il est évident que les Amé­ri­cains avaient intérêt à mettre la Syrie au banc des accusés. La Syrie est un pays qui s’oppose à la poli­tique amé­ri­caine dans la région (…) Au Proche-​​Orient, dès qu’il se passe quelque chose, dix théories du complot émergent pour dire que c’est les Israé­liens ou les Amé­ri­cains qui sont res­pon­sables… Le Liban est un pays divisé sur le plan confes­sionnel et poli­tique. On ne peut diriger ce pays par 50% contre 50%. Ce pays est utilisé par tous les voisins qui s’ingèrent dans ses affaires internes. La solution est un gou­ver­nement d’union nationale et l’espoir que les négo­cia­tions régio­nales abou­tissent à quelque chose

- Faut-​​il s’attendre à des chan­ge­ments après la ren­contre Saad Harriri-​​ Hassan Nasrallah ?

- J’étais au Liban, la semaine der­nière, au moment de cette ren­contre. C’est le signe et l’accélération de la détente qu’il y a sur le plan inté­rieur. Tout le monde sait que c’est pro­vi­soire. Disons que dans les neuf mois qui viennent, il y aura une détente, pas de guerre civile ram­pante comme on l’a vu jusqu’à présent. Il y a une situation écono­mique qui s’améliore. Pour le peuple libanais, c’est ce qu’il y a de mieux. La situation au Liban ne peut pas être séparée de ce qui se passe dans la région. La relance des conflits (Israël-​​Syrie, Israël-​​Iran) risque de désta­bi­liser le Liban. Dans la direction israé­lienne, il y a dif­fé­rentes ten­dances. La garantie pour la sécurité d’Israël est la paix dans la région. Il y a ceux qui pensent que la garantie est la désta­bi­li­sation, ce sont les inter­ven­tions mili­taires mus­clées contre les voisins. Aller vers le chaos, ali­mente les forces extré­mistes. Cela ne favorise per­sonne ni le monde arabe ni Israël.

- Il y a un drame humain dans la bande de Ghaza. Combien de temps cette situation risque-​​t-​​elle de durer ?

- C’est une situation que les Etats-​​Unis et l’Union euro­péenne avaient contribué à créer. En 2006, il y a eu des élec­tions en Palestine demandées par les Occi­dentaux après la mort de Arafat. Ce scrutin fut, sans doute, le plus libre dans le monde arabe. Une fois les résultats connus, la poli­tique des USA et de l’UE était de boy­cotter le gou­ver­nement légitime sorti des urnes. C’était une erreur et une atteinte à la démo­cratie. Cela a contribué à défaire la société et les ins­ti­tu­tions poli­tiques pales­ti­niennes. Aujourd’hui, il existe une double autorité, l’une à Ghaza et l’autre à Ramallah. Les négo­cia­tions de paix ne peuvent se faire qu’avec une direction pales­ti­nienne unifiée. Un million et demi de Pales­ti­niens vivent une situation insup­por­table à Ghaza : les étudiants ne peuvent pas aller à l’étranger, les soins sont rares… Ce type de situation ali­mente l’extrémisme. Le dis­cours occi­dental sur les droits de l’homme est à double détente. On défend d’un côté ces droits et, de l’autre, on tolère l’asphyxie de toute une popu­lation à Ghaza, punie d’avoir mal voté. Il y a une indif­fé­rence aux Etats-​​Unis, en Europe et, mal­heu­reu­sement, dans le monde arabe. Il existe une médiation égyp­tienne entre le Hamas et l’Autorité pales­ti­nienne. Il faut espérer surtout que toutes les forces inter­na­tio­nales feront pression. Tout le monde a intérêt à l’instauration d’un gou­ver­nement d’union nationale en Palestine, le seul qui peut négocier (…) Je ne crois pas que les élec­tions auront lieu en janvier pro­chain. Le Fatah et le Hamas n’ont pas la même inter­pré­tation et la même date, janvier 2010 pour le premier, janvier 2009 pour le deuxième. Cela risque d’aggraver la tension. Il existe des docu­ments qui ont fixé le cadre commun pales­tinien, à l’image de l’accord de La Mecque. C’est là-​​dessus qu’il faut compter pour éviter l’escalade.

- Les changements internes en Israël vont-​​ils favoriser la cause de la paix ?

- On ne sait pas quel sera le résultat des élec­tions de février 2009. Les son­dages donnent des résultats serrés entre les dif­fé­rents camps. On donnait jusque-​​là le Likoud (droite) comme vain­queur. C’est le parti de la guerre. L’opposition, repré­sentée par Mme Livni et ceux qui gèrent le pays depuis quatre ans, n’a pas choisi une vraie stra­tégie de paix, ni dans la négo­ciation ni dans le trai­tement quo­tidien des Pales­ti­niens (colo­ni­sation, check-​​points, 11 000 pri­son­niers poli­tiques, etc). On ne sent pas que le choix est fait pour la paix. Reste qu’avant de partir, M. Olmert a soutenu qu’il va falloir rendre des ter­ri­toires, diviser Jéru­salem. Il y a une prise de conscience en Israël, y compris au sein de la droite, qu’avec 5 mil­lions de Pales­ti­niens, la guerre restera sans fin. Cela crée des ten­sions même avec les citoyens israéliens-​​palestiniens. On l’a vu récemment dans les affron­te­ments à Akka (…). L’équilibre démo­gra­phique n’est pas mis en cause par les Arabes israé­liens. Il ne sont qu’un million sur près de sept mil­lions. Sur les ter­ri­toires de 1947, il y a 45% d’Arabes et 55% d’Israéliens. C’est un argument qu’utilise la gauche et le centre en Israël pour plaider l’accord de paix avec les Pales­ti­niens. Si l’occupation se poursuit, le système d’apartheid va s’instaurer avec 5 mil­lions de Pales­ti­niens main­tenus dans des ban­toustans. La société israé­lienne est divisée. Il y a une émer­gence d’un courant de droite et d’extrême droite puissant, reli­gieux, natio­na­liste, présent chez les colons et qui a une influence gran­dis­sante au sein de l’armée. En même temps, il y a une partie de la popu­lation qui veut vivre nor­ma­lement. Faire plu­sieurs années de service mili­taire et de périodes de rappel, ce n’est pas une vie (…) S’il y avait un choix poli­tique entre la paix et la non-​​paix, la majorité des Israé­liens choi­sirait la paix. Mais il n’y a pas de leader poli­tique cou­rageux capable de faire cette pro­po­sition au peuple israélien.

- Ne pensez-​​vous pas que la pré­sence mili­taire amé­ri­caine en Afgha­nistan soit liée à des consi­dé­ra­tions écono­miques et énergétiques ?

- C’est vrai en partie. Durant le règne de Saddam, l’Irak vendait son pétrole aux com­pa­gnies amé­ri­caines. Je ne crois pas que cette idée de contrôler les sources du pétrole explique tout. On sent aux Etats-​​Unis une inquiétude par rapport à un monde en train de se trans­former. Un poli­to­logue a dit qu’on entre dans un siècle post-​​américain. C’est une réalité. Mais on doit com­prendre que les Amé­ri­cains ne vont pas dis­pa­raître. Pour les vingt pro­chaines années, les Etats-​​Unis demeu­reront une puis­sance mon­diale. Il y a émer­gence de la Russie, de la Chine, de l’Inde… d’autres pays qui ont leurs propres intérêts, mais qui ne sont pas for­cément en contra­diction avec ceux des USA. Ce n’est pas le retour de la guerre froide. Si les Russes s’affrontent avec les Amé­ri­cains en Géorgie, cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas des intérêts communs ailleurs. Le monde va res­sembler à celui qui existait avant la Pre­mière Guerre mon­diale. Le monde uni­po­laire que nous avions vécu entre 1989 et 2005 a été celui de la déstabilisation.

- Vous n’êtes pas d’accord avec les théories domi­nantes sur l’analyse du terrorisme…

- Le ter­ro­risme est un concept fourre-​​tout. On y a mis Al Qaïda, Hez­bollah, Hamas, l’ETA, les Corses. Le ter­ro­risme est une forme de lutte qu’on peut condamner, tout dépend du sens à donner au ter­ro­risme. Le FLN et l’ANC ont été consi­dérés comme des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes. Il est vrai qu’il existe des groupes ter­ro­ristes qu’il faut com­battre. Mais je ne crois pas à l’idée d’un ter­ro­risme comme menace globale. Ce dis­cours sur la menace est dan­gereux. Glo­ba­lement, on pense au ter­ro­risme isla­mique et donc musulman. En Europe, il existe un dis­cours anti-​​musulman dan­gereux. Le choc des civi­li­sa­tions est une mau­vaise analyse, cela ne cor­respond pas à rien. Les Amé­ri­cains appellent cela la pro­phétie auto­réa­li­sa­trice, à force d’en parler cela devient une réalité. La Médi­ter­ranée a connu des siècles d’échanges culturels, on partage des tas de choses, l’idée qu’on vit dans des civi­li­sa­tions closes est fausse. Il existe des forces diverses en Occident. Il faut lutter contre cette idée de sépa­ration entre deux blocs.

- Fina­lement, George W. Bush va quitter le pouvoir sans avoir capturé Ben Laden !

- C’est là aussi un échec. Faire d’Al Qaïda une espèce d’ennemi stra­té­gique des Etats-​​Unis était néces­saire pour l’Administration amé­ri­caine. On avait parlé de troi­sième guerre mon­diale contre le ter­ro­risme, une guerre sans fin. Un dis­cours qui domine depuis le 11 sep­tembre. De ce point de vue-​​là, Ben Laden était bien utile. Il y a des alliés objectifs et des alliés subjectifs.

- Pourquoi des pres­sions occi­den­tales sont-​​elles exercées sur l’Iran au motif qu’il fabrique la bombe iranienne ?

- Les Ira­niennes veulent maî­triser la tech­no­logie nucléaire civile. Cela va leur per­mettre, s’ils le décident, de maî­triser la tech­no­logie mili­taire. Mais ils n’ont pas pris la décision. Ceci étant, le dis­cours occi­dental n’est pas accep­table pour plu­sieurs raisons. On oublie que l’Iran a été agressé par l’Irak avec le soutien des pays occi­dentaux sans que per­sonne ne réagisse. Il y a eu un million de morts dans cette guerre. Si on veut stopper le nucléaire, il faut être contre les deux poids, deux mesures. Le seul pays nucléaire dans la région, c’est Israël. Il faut éviter la nucléa­ri­sation de la région mais que cela se fasse glo­ba­lement. La solution à ce pro­blème iranien est la négo­ciation entre Téhéran et Washington surtout. Les Etats-​​Unis doivent recon­naître que l’Iran est une grande puis­sance régionale qui a des ambi­tions légitimes.