’’Le temps qu’il reste’’, d’Elia Suleiman, en compétition à Cannes

Younes Salameh. Jacques Mandelbaum, vendredi 22 mai 2009

Le nouveau film de Suleiman est présenté aujourd’hui (22 mai) à Cannes

Le réa­li­sateur pales­tinien Elia Suleiman, ori­gi­naire de Nazareth, est de retour à Cannes après avoir rem­porté en 2002 le prix du Jury avec son film ‘’Inter­vention divine.’’

Son nouveau film, ’’Le temps qu’il reste’’, est une nou­velle fois en lien direct avec la situation des Pales­ti­niens. Si ’’Inter­vention Divine’’ traitait avec ironie de l’absurdité de la situation géo­po­li­tique en Palestine, le temps qu’il reste est davantage his­to­rique et auto­bio­gra­phique selon le réalisateur :

"Le temps qu’il reste est un film en partie auto­bio­gra­phique, construit en quatre épisodes mar­quants de la vie d’une famille, ma famille, de 1948 au temps récent. Ce film est inspiré des carnets per­sonnels de mon père, et com­mence lorsque celui-​​ci était un com­battant résistant en 1948, et aussi des lettres de ma mère aux membres de sa famille qui furent forcés de quitter le pays. Mêlant mes sou­venirs intimes d’eux et avec eux, le film dresse le por­trait de la vie quo­ti­dienne de ces pales­ti­niens qui sont restés vivre sur leurs terres natales et ont été étiquetés « Arabes-​​ Israé­liens », vivant comme une minorité dans leur propre pays.".

Le scé­nario suit de 1948 à nos jours, le destin d’une famille qui se confond avec l’histoire d’Israël. Pour son nouveau film, Elia Suleiman a béné­ficié devant et der­rière la camera des par­ti­ci­pa­tions de Monica Bel­lucci, Danny Glover ou encore Martin Scorsese.  [1]


"The Time That Remains" : Elia Suleiman sublime l’humour de résistance

L’entrée en com­pé­tition du troi­sième long métrage d’Elia Suleiman renvoie à un sou­venir que l’incessante pro­li­fé­ration du cinéma rend presque lointain : celui du choc constitué par la décou­verte de Chro­nique d’une dis­pa­rition (1996), suivi d’Intervention divine (2002). Ces deux films pro­pul­saient sou­dai­nement le cinéma pales­tinien, du moins comme réalité esthé­tique, sur le devant de la scène inter­na­tionale, en même temps qu’ils révé­laient un très grand metteur en scène. Un de ces réalisateurs-​​acteurs de la trempe d’un Nanni Moretti ou d’un Joao Cesar Mon­teiro, dont la pré­sence dans ses propres films équivaut, entre bur­lesque lent et rage contenue, à un puissant effet de signature. Avec cette carac­té­ris­tique néces­sai­rement plus vive dans le cinéma de Suleiman, qui veut que l’occupation de ce ter­ri­toire par le cinéaste y revêt une dimension poli­tique encore plus brûlante.

Après sept ans d’absence, au terme d’un pro­cessus de pro­duction com­pliqué, le cinéaste nous revient donc avec The Time That Remains. En langage hol­ly­woodien, on pourrait définir ce film comme un "prequel", qui nous renvoie aux ori­gines du héros de la série. Une large part de ce film d’inspiration auto­bio­gra­phique est donc consacrée aux parents du réalisateur.

L’action du film débute à Nazareth, la ville natale du cinéaste, en 1948, avec son père en com­battant défait, et s’y termine de nos jours, tandis qu’Elia Suleiman vient visiter sa vieille mère devenue veuve. C’est une épopée sty­lisée à la manière d’un album pho­to­gra­phique du destin de ceux qu’on appelle les Arabes israé­liens, ces Pales­ti­niens qui sont demeurés dans les fron­tières de ce qui allait devenir l’Etat d’Israël. C’est surtout une évocation ellip­tique, découpée en quelques grandes époques et en de mul­tiples say­nètes, de la tra­gédie pales­ti­nienne à travers la chro­nique intime d’une famille exposée aux sou­bre­sauts d’une his­toire dont ils sont les exclus.

Ces char­nières his­to­riques - la guerre de 1948, la mort de Nasser, le déclen­chement de l’Intifada, la construction du mur de sépa­ration - sont autant de jalons sym­bo­liques posés par le cinéaste pour mieux aller à l’essentiel. Soit l’évocation des siens, les rela­tions avec le voi­sinage, la vie quo­ti­dienne dans ses détails les plus tri­viaux et évoca­teurs : la couleur des murs de la maison, les chansons qui ber­çaient les acti­vités, les parties de pêche noc­turne de son père, les lettres écrites par sa mère à la famille en exil, l’école israé­lienne qu’il fré­quentait petit garçon, le concours de la meilleure chorale hébraïque du pays. Tout ce matériau infime et irré­fra­gable dont la mémoire sen­sible est tissée, et qui atteste, plus effi­ca­cement que toute reven­di­cation, d’une exis­tence pales­ti­nienne qui perdure, envers et contre tout, sur le ter­ri­toire israélien lui-​​même.

Reste à savoir en quels termes. L’humour, cette poli­tesse du désespoir, en serait le maître mot. Un humour laco­nique, presque muet, fondé sur la rigou­reuse com­po­sition des plans et des corps dans l’espace, sur la manière dont le cadre, tou­jours fixe, accueille à chaque moment des gags d’une sub­tilité, d’un dépouillement, d’une drô­lerie incomparables.

On ne voit guère que la réfé­rence à Jacques Tati pour donner une idée de ces mira­cu­leuses épiphanies de l’esprit rieur dans une réalité pas­sa­blement maussade. La répé­tition y tient évidemment son rôle. Le plat de len­tilles de la tante Olga, régu­liè­rement jeté à la pou­belle par le jeune Elia, le vieux voisin, amateur de théories poli­tiques fumeuses, qui menace de se trans­former en bonze à chaque défaite arabe sans jamais par­venir à enflammer ses allu­mettes, les tra­versées bur­lesques de l’espace par des corps qui se croisent ou se pour­suivent. Cet humour est d’autant plus vibrant qu’il recèle, à bas bruit, tout un monde de tra­gédies, d’humiliations et d’émotions. La scène où Suleiman fait mourir son père comme on s’endort à force d’avoir beaucoup et silen­cieu­sement souffert, le champ-​​contrechamp qui montre tour à tour le visage de l’homme exténué et celui de son jeune fils qui le regarde partir est à cet égard bouleversant.

Cette manière frag­mentée et erra­tique, à l’image du travail de mémoire, tient évidemment tout entière sur l’adéquation entre le style et le propos qui témoigne de l’immense talent de Suleiman. La fron­talité et le sur­ca­drage, l’immobilité et le silence, nous parlent ainsi d’un monde qui se trouve comme figé pour l’éternité dans un ensemble plus vaste qui le sur­dé­termine. Un monde exproprié de son exis­tence, et qui n’en continue pas moins de puiser en lui-​​même les res­sources de sa pérennité. Ces res­sources, Elia Suleiman les trans­forme dans son film en poésie.

Film pales­tinien d’Elia Suleiman avec Elia Suleiman, Saleh Bakri, Samar Qudha Tanus. (145.)  [2]