Le système politique bipolaire palestinien

Bernard Ravenel, mardi 11 mai 2010

Découvrez le nouveau cahier de formation de l’AFPS.
Le système politique bipolaire palestinien
Pour une refondation unitaire du mouvement national
par Bernard Ravenel

Le prix est de 5 € + frais de port.

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Cahier <span class="caps">AFPS</span> n°<span class="numbers">24</span>

Sommaire

Solidarité critique, Dominique Vidal 1

La rupture entre le Fatah et le Hamas a pro­fon­dément meurtri le mou­vement de soli­darité avec la Palestine, en France comme ailleurs. Comment ne pas com­prendre ce choc, sachant que chacun des deux mou­ve­ments en arrive à arrêter les mili­tants de l’autre, à les tor­turer, à les empri­sonner, voire à les tuer ?

Mais il faut le recon­naître : ce trau­ma­tisme com­porte deux dimen­sions, l’une objective et l’autre sub­jective. À la pre­mière, nous ne pouvons rien, sinon essayer de mieux com­prendre la dérive qui nous fait si mal — moins, notons le cependant, qu’aux Pales­ti­niens eux-​​mêmes. Avec l’espoir que l’unité s’impose un jour au Fatah comme au Hamas : le « document des pri­son­niers », élaboré en 2006 par Marwan Bar­ghouti avec ses co-​​détenus du Hamas et de la gauche pales­ti­nienne, montre que c’est pos­sible, si la volonté poli­tique existe de part et d’autre. La seconde dimension, elle, dépend uni­quement de nous et de la conception que nous nous faisons — et mettons en œuvre — de la solidarité.

Avec le recul, on peut affirmer que la guerre civile ram­pante entre les deux plus grands partis pales­ti­niens constitue la plus grande vic­toire rem­portée par Israël depuis que l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) a vu le jour en 1964 et que Yasser Arafat en a pris la direction avec les orga­ni­sa­tions de fedayin en 1969. Les diri­geants israé­liens suc­cessifs ont tou­jours craint l’unité de l’OLP, atout numéro un du peuple pales­tinien, et cherché sans cesse à la briser. Après s’être appuyés sur les notables pro-​​jordaniens, puis sur les « Ligues de village », ils ont choisi de faci­liter la nais­sance et l’essor du Hamas — comme en témoigne Charles Enderlin dans son livre Le Grand aveu­glement. Israël et l’irrésistible ascension de l’Islam radical (Albin Michel, Paris, 2009).

Struc­tu­relle et non conjonc­tu­relle, la division poli­tique, idéo­lo­gique et désormais géo­gra­phique du mou­vement national pales­tinien han­dicape gra­vement son combat. Elle le prive de la repré­sen­tation unique qui a tou­jours fait sa force face à toutes les ten­ta­tives de mani­pu­lation (y compris de la part des États arabes). Elle crée un terrain propice aux manœuvres d’Israël, accré­ditant l’idée que celui-​​ci, comme l’a martelé Ehoud Barak après le sommet avorté de Camp David, n’avait « plus de par­te­naire pour la paix ». Elle donne du même coup des argu­ments à la « com­mu­nauté inter­na­tionale » pour jus­tifier sa lâcheté.

Mais surtout la logique ainsi créée détourne une bonne partie des forces vives de la nation pales­ti­nienne du combat pour l’autodétermination vers les pires que­relles intes­tines. Car l’Autorité pales­ti­nienne, issue d’un Fatah qui se vivait comme un « parti unique », n’a jamais accepté la vic­toire pourtant démo­cra­tique des isla­mistes : elle n’a eu de cesse, depuis, de reprendre le pouvoir au Hamas, quitte à uti­liser un jour pour ce faire les forces de police entraînées par le lieutenant-​​général amé­ricain Keith Dayton. Quant au Hamas, il est prêt à tout pour le conserver, quitte à réprimer sau­va­gement l’opposition à Gaza.

S’il fallait en croire les médias, le fossé entre Fatah et Hamas serait essen­tiel­lement de nature reli­gieuse. Nul ne saurait, bien sûr, nier le poids de l’islam dans le débat, surtout en l’absence d’une alter­native de gauche cré­dible, mais il serait absurde réduire à ce seul facteur le résultat du scrutin de janvier 2006. Sa cause majeure, c’est indis­cu­ta­blement l’échec, du fait de l’intransigeance, de la répression et des mani­pu­la­tions israé­liennes, de la stra­tégie politico-​​diplomatique choisie par l’OLP et en par­ti­culier par le Fatah dans les années 1970 : plus de trente ans après, Israël occupe et colonise tou­jours la Cis­jor­danie comme Jérusalem-​​Est, enferme Gaza et sabote toute négo­ciation sérieuse.

Autre facteur important : la cor­ruption, l’inefficacité et l’autoritarisme de la gestion de l’Autorité pales­ti­nienne, dont le style de vie des diri­geants choque d’autant plus la rue pales­ti­nienne que le chômage et la misère y règnent. Ce facteur se reflète clai­rement dans le fait qu’en janvier 2006, le Hamas a dis­tancé son rival dans le vote local, alors que, dans le vote national, il arrivait de peu en tête (42,9 % contre 39,8 %).

C’est dire que la grille de lecture purement reli­gieuse est inopé­rante : la plupart des élec­teurs ne se sont pas pro­noncés pour la des­truction d’Israël (qui figure dans la Charte du Hamas, mais pas dans son pro­gramme poli­tique), ni pour la reprise des attentats-​​kamikazes (auquel il a renoncé depuis janvier 2005) et encore moins pour l’islamisation de leur société par appli­cation inté­grale de la charia. Bref, le 25 janvier 2006, une majorité de Pales­ti­niens a surtout cru se doter d’un repré­sentant mieux à même de négocier fer­mement avec Israël la satis­faction des droits nationaux des Pales­ti­niens et de gérer la Palestine de manière plus efficace et plus juste. Et les enquêtes d’opinion confortent cette vision [1].

Cette analyse des causes de la vic­toire du Hamas ne serait tou­tefois pas com­plète si l’on n’y ajoutait une dimension économico-​​bureaucratique. C’est tout le mérite de la réflexion de Bernard Ravenel, dont cette bro­chure pré­sente, après le col­loque de Dijon des 18-​​20 novembre 2009, une version aboutie. Le pré­sident d’honneur de l’Association France Palestine Soli­darité (AFPS) propose ici une approche com­plé­men­taire, mais visi­blement essen­tielle : le bras de fer des deux prin­ci­pales bureau­craties pales­ti­niennes, celle de l’Autorité et celle du Hamas, autour de la rente, en premier lieu internationale.

Le finan­cement exté­rieur a tou­jours joué un grand rôle dans le budget de l’OLP, et Yasser Arafat était passé maître dans son uti­li­sation comme ins­trument de direction et de gestion des conflits. Mais, face à l’occupation et à la colo­ni­sation per­sis­tantes, et avec les des­truc­tions per­pé­trées par Israël en Cis­jor­danie et à Gaza, son poids s’est accru de manière consi­dé­rable. Au total, depuis 1996, l’aide inter­na­tionale, en majorité euro­péenne s’est montée à près de 12 mil­liards de dollars, dont 1,5 pour la seule années 2009 — cette der­nière n’a pas empêché l’Autorité d’enregistrer un déficit bud­gé­taire de 400 millions.

C’est cette aide qui permet à l’Autorité de régler les salaires de ses fonc­tion­naires, dont dépendent 40 % de la popu­lation. C’est elle qui porte à bout de bras la crois­sance économique [2] à laquelle la poli­tique du Premier ministre Salam Fayyad a donné un nouvel essor. C’est elle enfin qui — avec le monopole sur les droits de douane et sur l’importation d’une tren­taine de pro­duits — offre à ceux qui la gèrent le plus de pos­si­bi­lités d’utilisation clien­té­liste, voire de cor­ruption. Voilà qui apporte de l’eau au moulin de Bernard Ravenel.

J’en viens, plus briè­vement, à la seconde dimension du malaise des mili­tants troublés par la division du mou­vement national pales­tinien : la conception de la soli­darité. Pendant des décennies, une cer­taine conception de l’« inter­na­tio­na­lisme pro­lé­tarien » — selon moi erronée d’emblée — a prévalu. Elle confondait sciemment soli­darité et incon­di­tion­nalité. Son objectif n’était pas tant le soutien le plus large que l’approbation de toutes les actions d’une direction poli­tique. Du coup, elle exi­geait une adhésion sans faille à toutes les faces de cette action, les plus belles comme les plus noires.

Cette confusion a coûté très cher, dans la mesure où elle décré­di­bi­lisait l’appel au soutien de grandes causes. L’apologie des crimes du sta­li­nisme enta­chait l’empathie pour la pre­mière révo­lution socia­liste de l’histoire de l’Humanité. Le silence per­sistant sur les agis­se­ments des Khmers rouges (ne) n’a pas permis de mesurer à temps la gravité du génocide auquel ils se livraient. Et l’enthousiasme aveugle pour la révo­lution cultu­relle décou­ra­geait la sym­pathie pour l’œuvre accomplie par les com­mu­nistes chinois. Pour ne rien dire de l’« oubli » de la bataille des Afghans contre l’intervention de l’URSS, afin de ne pas irriter Moscou, etc. Sans oublier non plus le soutien acri­tique au FLN algérien devenu un parti de gou­ver­nement anti­dé­mo­cra­tique et répressif ce qui n’a pas permis de com­prendre le sens et la nature poli­tique de la montée de l’islamisme poli­tique avec toutes les consé­quences dra­ma­tiques que l’on sait.

De telles concep­tions appar­tiennent au passé. Mais il en reste, ici et là quelques séquelles. L’une d’elle concerne, hélas, la Palestine. Ainsi, des années durant, nous nous sommes interdits d’analyser et de cri­tiquer les aspects négatifs de l’action du Fatah et de l’OLP : conduite mal­en­con­treuse des négo­cia­tions avec Israël, bureau­cratie inef­ficace de l’Autorité pales­ti­nienne, clien­té­lisme et cor­ruption, répression vio­lente contre les adver­saires, isla­mistes en tête. Et cette auto­censure a eu deux consé­quences dom­ma­geables : d’une part, elle nous a associés, dans l’esprit d’une partie du mou­vement de soli­darité, à ces dérives ; de l’autre, elle ne nous a pas permis de pres­sentir l’évolution des rap­ports de force entre Fatah et Hamas ainsi que ses raisons.

Au lieu de tirer les leçons de cette erreur, cer­tains, dans le mou­vement de soli­darité, la répètent, mais cette fois avec le Hamas. Sou­cieux de ne pas écorner l’image du mou­vement isla­miste, ils taisent la répression que celui-​​ci poursuit dans la bande de Gaza, les tirs contre les mani­fes­ta­tions de ses oppo­sants, les genoux de mili­tants du Fatah brisés à coups de balles et les assas­sinats commis durant l’offensive israé­lienne de l’hiver 2008-​​2009, plus, bien sûr l’islamisation ram­pante ou forcée de la popu­lation. Là encore, l’autocensure coûte cher : non seulement elle fait retomber l’opprobre de ces pra­tiques sur nous, mais elle affaiblit la bataille pour que la com­mu­nauté inter­na­tionale considère le Hamas comme un inter­lo­cuteur incon­tour­nable de la paix. Car ses erreurs n’enlèvent rien à la réalité poli­tique créée par sa vic­toire élec­torale de janvier 2006.

S’agissant de la Palestine, l’inconditionnalité com­porte un aspect plus grave encore : elle paralyse la soli­darité. Car nous sommes confrontés main­tenant à deux mou­ve­ments rivaux, et cela paralyse bien des mili­tants, qui se sentent appelés à choisir entre eux et ne le peuvent pas. C’est pourquoi il est temps, je crois, de le dire clai­rement : notre soli­darité ne va pas à tel ou tel mou­vement, au Fatah ou au Hamas, ou à toute autre com­po­sante du mou­vement national. Non, elle va au peuple pales­tinien, à la cause pales­ti­nienne. Et autant cette soli­darité nous engage à res­pecter les choix sou­ve­rains des Pales­ti­niens quant à leurs objectifs et à leur stra­tégie, autant elle nous laisse entiè­rement libres de juger et d’agir en conscience.

Jean Ferrat nous a quittés il y a peu. Je lui laisse la conclusion, tirée de sa chanson « Le Bilan ». Elle va, c’est vrai, au-​​delà de la Palestine. Mais la lettre et l’esprit sont là :

« C’est un autre avenir qu’il faut qu’on réinvente

Sans idole ou modèle pas à pas humblement

Sans vérité tracée sans lendemains qui chantent

Un bonheur inventé définitivement

Un avenir naissant d’un peu moins de souffrance

Avec nos yeux ouverts et grands sur le réel

Un avenir conduit par notre vigilance

Envers tous les pouvoirs de la terre et du ciel

Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre

Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui »

Bibliographie sélective 8

L’Autorité palestinienne comme système de pouvoir 11

• La création de l’Autorité pales­ti­nienne, la mutation manquée du Fatah • Les carac­té­ris­tiques par­ti­cu­lières du système Arafat

La désgrégation progressive du système 1996-​​2004 20

• Un décalage grandissant • Une fronde interne au Fatah

2004, la mort de Yasser Arafat : la désa­gré­gation du « système » et l’affirmation du Hamas 23

• Une suc­cession très dif­ficile • L’aspiration démo­cra­tique de la société • Le bou­le­ver­sement élec­toral du paysage politique

Le système Hamas 28

• Le Hamas comme alter­native à l’Autorité pales­ti­nienne et à l’OLP • Valeurs, prin­cipes, culture • Les bases sociales du mou­vement • La place hégé­mo­nique des « déportés » de l’Intifada • Une géné­ration nou­velle et une légi­timité populaire

Vers une cohabitation ou vers une confrontation ? 33

• La confron­tation • La coha­bi­tation : l’accord de la Mecque, le gou­ver­nement d’union nationale et le partage du pouvoir (février 2007) • Le parrain amé­ricain du Fatah décide de faire tomber le gou­ver­nement d’union nationale • Le coup de force du Hamas • Les raisons pro­fondes de la rupture • L’offensive mili­taire israé­lienne à Gaza et le pari du Hamas • Le congrès du Fatah, août 2009 • Les États-​​Unis imposent la rupture de la médiation égyp­tienne sur la réconciliation

La crise « finale » d’un système poli­tique et le rôle de la société civile 53

• La fin d’un cycle • le rôle décisif de la société civile organisée

État démo­cra­tique, résis­tance popu­laire non-​​violente et libé­ration nationale 60

Liste des cahiers disponibles 64

[1] Cinq jours après le scrutin, selon l’institut Near East Consulting de Ramallah, 84 % des sondés se décla­raient favo­rables à une paix avec Israël (contre 16 %) ; 75 % esti­maient en consé­quence que le Hamas devrait sup­primer la des­truction d’Israël dans sa Charte (contre 25 %) ; 86 % sou­hai­taient que Mahmoud Abbas reste à son poste (contre 14 %). Inter­rogés sur les prio­rités que le Hamas devrait se donner, 40 % répon­daient la lutte contre la cor­ruption, 17 % l’action contre le chômage et la pau­vreté, 17 % l’effort pour amé­liorer la sécurité et… 3 % l’application de la charia ! L’Humanité, 31 janvier 2006.

[2] Selon le Premier ministre Salam Fayyad, le PIB de la Cis­jor­danie aurait pro­gressé de 9 % en 2009  –  ajouté à celui de Gaza, il reste infé­rieur de 30 % à celui de 1999. Entre-​​​​temps, en effet, la pro­duction indus­trielle a décru de 20 %, et la pro­duction agricole de 25 %.,