Le "syndrome Intifada" frappe les soldats israéliens en Palestine occupée

Ethan Rabin, mardi 13 juillet 2004

Cet article de novembre 2002 analyse les consé­quences de la guerre d’occupation sur les jeunes soldats Israé­liens. Après 2 ans d’Intifada ,une cen­taine étaient traités pour le "syn­drome Intifada".

Un village spécial de réha­bi­li­tation a été ins­tallé afin de prendre soin de soldats ayant com­battu et qui souffrent de crise psy­cho­lo­gique profonde.

Une cen­taine est sous trai­tement. Cer­tains souffrent de cau­chemars et sont inca­pables de sur­monter les faillites des opé­ra­tions et d’avoir fait du mal à des civils.

Des vétérans d’unités d’élite sont traités par une équipe dont plu­sieurs sont des offi­ciers de réserve, dans le village de réha­bi­li­tation "Izun" près de Cae­sarea. Le projet est soutenu par Orit Mofaz, femme du nouveau ministre de la Défense. Le trai­tement est financé par les parents d’anciens soldats.

Aujourd’hui, quatre nou­veaux patients vont être admis, anciens membres de Duv­devan (Forces spé­ciales déguisées en Arabes et res­pon­sables des arres­ta­tions et assassinats).

Ils ont rejoint l’unité la plus pres­ti­gieuse, pleins de moti­vation. Ils ont servi pendant trois ans et plus, se sont battus dans les batailles les plus dures de l’Intifada, mais ont aussi dû affronter la popu­lation civile palestinienne.

Main­tenant qu’ils sont démo­bi­lisés, les dif­fi­cultés res­sortent avec les pro­blèmes per­sonnels et les crises. Des dizaines d’entre eux sont partis, sac au dos, faire des voyages en Extrême-​​Orient, devenant drogués (héroïne, cocaïne ou autres drogues dures…). Cer­tains ont essayé de se sui­cider. Devant cette situation dif­ficile, Omri Frish, colonel de réserve, ancien officier de combat et tra­vailleur social de for­mation, a pris l’initiative d’essayer d’aider ces soldats "sac au dos".

Lui et d’autres offi­ciers de réserve ont mis sur pied le village de réha­bi­li­tation près de Caesarea.

"De fait, nous savions, quand nous avons créé ce village, que de plus en plus de jeunes Israé­liens partis en Extrême-​​Orient, Inde, Thaï­lande et d’autres endroits, reve­naient dans un état de col­lapsus total et avaient besoin d’aide d’urgence.

Mais quand nous avons com­mencé à les aider, nous nous sommes rendu compte que dans la majorité des cas, le phé­nomène était lié à leurs expé­riences pendant le service mili­taire, avant leur départ.

Nous avons donc décidé de nous occuper de tous les cas d’anciens soldats de combat en crise, y compris ceux qui n’avaient pas fait de voyage en Extrême-​​Orient. On a fait connaître le village de réha­bi­li­tation, et nous avons été surpris du nombre de coups de télé­phone que nous avons reçus d’anciens soldats et spé­cia­lement de parents - plus de 900 jusquà présent.

Les parents ont raconté des his­toires dou­lou­reuse de fils devenant drogués et essayant de se sui­cider Beaucoup étaient des vétérans des plus pres­ti­gieuses unités d’élite, telles que Sayeret Matkal, les Com­mandos de la Marine, et Duchifat.

Un des prin­cipaux sujets abordés lors des conver­sa­tions avec les soldats est l’Intifada.

"Les soldats éclatent en sanglot et s’accusent d’avoir mal­traité et humilié les Pales­ti­niens. Après leur démo­bi­li­sation, la vision de leurs actes leur revient en mémoire comme un film non-​​stop. Tout à coup, le soldat, le rude com­battant sur­nommé "Rambo", part en Inde. Là, il est confronté à une autre réalité, une situation tran­quille et pai­sible. Quand il revient, il se rend compte de ce qu’il a fait. Il essaye d’échapper à la réalité, s’échappe par les drogues, et sa vie tombe en ruines, dit un des docteurs.

Il est dif­ficile d’établir des caté­gories exactes des dom­mages mentaux des soldats.

"Ce n’est pas exac­tement un trau­ma­tisme dû aux bom­bar­de­ments (shell shock), ce n’est pas non plus une condition post-​​traumatique, c’est juste une crise mentale très sévère. La situation est une bombe à retar­dement", dit un officier supé­rieur de l’armée.

Un des pro­blèmes prin­cipaux, spé­cia­lement quand on traite les anciens membres des unités d’élite, est la peur de l’échec. "On n’a pas appris à ces per­sonnes que l’échec est pos­sible. Dans ces unités, on leur dit que l’échec est inac­cep­table, qu’un succès de 90% est considéré comme un échec. Quand vous avez 18,19 ou 20 ans, vous pouvez accepter de tels stan­dards. Plus tard, on devient plus réa­liste - mais c’est trop tard.

Quand vous dites à des soldats que l’échec est inac­cep­table, et qu’ils ont quand même échoué, ils s’effondrent. Ils s’enfoncent alors dans une crise mentale et dans les drogues. Les drogues les aident à réar­ranger la réalité."

Un des grands pro­blèmes de l’équipe soi­gnante est le sen­timent du patient que ce n’est pas légitime de s’effondrer, de pleurer ou de demander de l’aide. "On leur dit qu’ils sont des ’superman’, et des ’superman’ ne demandent pas d’aide. Superman doit résoudre ses pro­blèmes lui-​​même. Mais ils n’arrivent pas à résoudre tous leurs pro­blèmes, alors ils se sentent cou­pables et pensent qu’ils ne valent rien."

S., un ancien para­chu­tiste qui est sous trai­tement depuis trois mois, a dit : "Nous sommes entrés dans des maisons. Nous avons vu des enfants et des vieillards pleurer. Nous avons tiré dans leurs télé­vi­seurs. A ce moment, on ne ressent aucune pitié, on a juste un boulot à faire et nous le faisons. Mais plus tard, tu es chez toi et com­mences à réa­liser ce que tu as fait, et cela fait très mal."

Depuis que ce village a ouvert, des cen­taines de parents ont demandé que leurs fils y soient soignés. Jusqu’à présent, 120 per­sonnes ont été traitées, dont environ 100 sont des soldats démobilisés.

"Les pro­blèmes sont graves. Des soldats qui ont tué des Pales­ti­niens, des soldats qui par erreur ont tué un des leurs, des soldats qui n’ont pas réussi leur mission mili­taire. Quand nous leur demandons : "pouruoi avez-​​vous fait cela", ils répondent : "je ne sais pas, c’est comme si quelqu’un d’autre était en moi", dit Omre.

"Il y a des cas où la demande d’aide arrive trop tard. Il y avait un officier de Sayeret Matkal qui s’est battu contre les Pales­ti­niens pendant deux ans. Après sa démo­bi­li­sation, il est parti en Thaï­lande et est devenu un drogué. De retour en Israël, il continua à prendre de la cocaïne en grande quantité. Ses parents nous ont appelés et demandé que nous l’aidions. Nous avons accepté mais, la veille de son arrivée, il a été retrouvé mort dans sa chambre."

Un autre ancien com­battant était parti en Amé­rique Latine et devint assu­jetti à la drogue San Pedro (un dérivé de cactus). Il en buvait et se terrait sous la table, refusant d’en sortir : "Non, non, je ne peux pas, je suis embusqué". Il refusait de manger et de boire disant qu’on ne man­geait ni ne buvait quand on est embusqué. Ce cas semble être un des cas réussis de réha­bi­li­tation dans le centre : il essaye main­tenant de trouver un travail et de recons­truire sa vie.

Un ancien com­battant de l’Unité des Forces Spé­ciales Duv­devan récemment démo­bilisé, a raconté : "Nous sommes entrés dans les maisons et avons affronté les Pales­ti­niens. Beaucoup étaient inno­cents. Mais sur le moment, cela nous était égal. On nous a dit que c ’était notre tâche, que nous devions faire notre boulot, et nous l’avons fait.

Main­tenant je regrette cer­taines choses que j’ai faites. Je ne peux rien faire. Je n’ai pas de travail, je ne parle à per­sonne. Je reste assis toute la journée à regarder à la télé des dessins animés sur la chaîne pour enfants. De temps à autre, je me lève et com­mence à me taper la tête contre le mur. Je ne sais pas pourquoi."

Un autre soldat a raconté : "J’ai servi pendant trois ans dans les Ter­ri­toires. Nous avons tué des dizaines de ter­ro­ristes. J’ai vu mes amis se faire tuer. Cela me rendait très nerveux.

Il y a quelques mois, je me suis baladé dans la voiture de mes parents. Quelqu’un m’a dépassé et cela m’a rendu furieux. Je l’ai pris en chasse, je l’ai attrapé à un feu rouge, j’ai ouvert sa por­tière et je l’ai sorti de la voiture. Puis j’ai com­mencé à le tabasser"

Tout un groupe de soldats qui ont eu besoin d’être soignés sont ceux res­pon­sables de la "liqui­dation", il y a un an et demi, de Iyad Batat, un ter­ro­riste vétéran.

"Au début nous étions contents et enivrés par notre succès. Nous avons posé pour des pho­to­graphes devant son corps mutilé, cer­tains d’entre nous sou­riants et riants, tout en tenant ses organes arrachés dans nos mains.

Quelques semaines plus tard, l’Officier des Opé­ra­tions est venu, nous répri­mander et demander de lui remettre ces photos. Il les a brûlées devant nous et nous a avertis de ne plus jamais prendre de telles photos. Nous avons com­mencé à réa­liser ce que nous avions fait et nous nous sen­tions bouleversés.

Un peu plus tard, deux d’entre nous sont allés à une soirée et ont pris de l’ecstasy. Ils sont revenus au camp com­plè­tement dopés. Nous avons dû leur enlever leurs armes et les enfermer dans une pièce jusqu’à l’arrivée des psy­chiatres qui les ont emmenés. L’un d’eux ne recon­naissait plus per­sonne et criait tout le temps "Muhammad, Muhammad, Muhammad". Il est devenu com­plè­tement fou. L’Intifada l’a achevé".