Le spectacle d’horreur de Bogie

Uri Avnery, jeudi 27 août 2009

MA PRE­MIÈRE PENSÉE FUT : Bon Dieu, cet homme avait la res­pon­sa­bilité de la vie de nos soldats !

Ma seconde pensée fut : en quoi est-​​ce une grande sur­prise ? Tu as tou­jours su quel genre de per­sonnage il était ! Après tout, pendant les années où il a été chef d’état-major de l’armée, il a tran­quillement soutenu l’établissement d’avant-postes de colo­ni­sation illégaux dans l’ensemble de la Cisjordanie !

La troi­sième pensée : et ce per­sonnage est main­tenant Vice Premier Ministre et membre du “Sextet” – les six ministres qui consti­tuent le gou­ver­nement réel d’Israël.

L’OCCASION de ces pensées ter­ri­fiantes fut la par­ti­ci­pation de Moshe (Bogie) Ya’alon à un ras­sem­blement de la faction du Lea­dership Juif. “La Paix Main­tenant est un virus,” y a-​​t-​​il déclaré. Et ils ne sont pas les seuls. “Tous les médias” sont aussi un virus. Ils influencent le dis­cours public “de manière fausse, de manière men­songère”. Le virus com­prend aussi “l’élite” de façon générale.

En plus, les “poli­ti­ciens” sont à blâmer. “À chaque fois que les poli­ti­ciens font appel à la colombe de la paix, nous, l’armée, devons tout remettre en ordre ensuite.”

Sa conclusion : “Les Juifs ont le droit de s’établir dans n’importe quel endroit d’Eretz Israël.” Et si cela irrite les Amé­ri­cains, Ya’alon a une réponse toute prête : “Je n’ai pas peur des Américains !”

Tout cela a été pro­noncé quelques jours après une visite bien média­tisée faite par Ya’alon dans les ter­ri­toires occupés, en com­pagnie du leader du Shas Eli Yishai et de plu­sieurs autres ministres d’extrême droite. Cette bande a rendu visite aux avant-​​postes de colo­ni­sation que le gou­ver­nement israélien a depuis long­temps promis aux Amé­ri­cains de déman­teler pour exprimer leur oppo­sition com­plète à leur évacuation. Ils ont terminé leur visite à Homesh, la colonie de Cis­jor­danie évacuée par Ariel Sharon au cours du “désen­ga­gement”. Ya’alon a exigé la reco­lo­ni­sation du lieu.

CES ACCENTS consti­tuent une mélodie effrayante, une musique que nous connaissons trop bien. C’est l’hymne au fascisme.

D’abord : le mot “élite”. Dans le jargon de l’extrême droite israé­lienne, cela inclut tous ceux qu’ils haïssent : les intel­lec­tuels, les uni­ver­sités, les hommes poli­tiques de gauche, la Cour Suprême, les médias.

Le terme a pour racine le verbe latin “eligere”, choisir, et désigne ce qu’il y a de meilleur, de plus dis­tingué. Du fait qu’il désigne un ensemble indéfini, ce terme peut s’appliquer à dif­fé­rents objectifs. Lorsque les déma­gogues s’adressent à des masses de Juifs orientaux, “l’élite” désigne clai­rement les Ash­ké­nazes qui dirigent le pays. Lorsqu’ils s’adressent à la com­mu­nauté reli­gieuse, “l’élite” repré­sente les laïques, les athées qui sont étrangers à la tra­dition juive. Lorsqu’ils s’adressent aux immi­grants russes, “l’élite” désigne les Israé­liens de souche, ceux qui sont nés dans le pays, qui bloquent la voie des nou­veaux immigrants.

Lorsque l’on assemble tous ces gens, on obtient une repré­sen­tation où il y a “eux” et “nous”. “Eux”, la poignée de vieux arro­gants qui occupent tous les postes clefs de l’État, et “nous”, les gens simples, hon­nêtes, les patriotes, les gar­diens de la tra­dition, les vic­times de dis­cri­mi­nation, les opprimés. Chaque groupe fas­ciste dans le monde ali­mente une telle per­ception de “l’élite”.

(Peu importe que Ya’alon, comme la plupart des autres déma­gogues, appar­tienne lui-​​même à l’élite. Il est né dans le pays, Ash­kénaze d’origine ukrai­nienne. Son nom d’origine était Smi­lansky. Il est encore offi­ciel­lement membre d’un kib­boutz “élitiste” et appar­tient au corps par­ti­cu­liè­rement pri­vi­légié des offi­ciers supérieurs.)

EN second lieu : les traîtres. Il y a un ennemi à l’intérieur. Celui-​​là n’est pas moins dan­gereux que l’ennemi du dehors ; en réalité il est beaucoup plus dan­gereux. Lorsque Ya’alon parle de La Paix Main­tenant, il veut parler de l’ensemble du camp de la paix, la partie libérale et laïque de la société. C’est la Cin­quième Colonne, le Cheval de Troie dans les murs. Il est néces­saire de les éliminer avant de pouvoir se retourner pour com­battre les adver­saires étrangers.

En troi­sième lieu : les “poli­ti­ciens”. Les déma­gogues sont, évidemment, eux-​​mêmes des poli­ti­ciens, mais ils se situent à part. Ya’alon dresse un tableau des “poli­ti­ciens” qui font venir une abo­mi­nable colombe de la paix dont l’armée doit net­toyer les excréments.

Les poli­ti­ciens filous, intri­gants et lâches d’un côté, l’armée droite, héroïque et loyale de l’autre – voilà le tableau tout à fait familier. L’exemple le mieux connu est celui de l’Allemagne après la pre­mière guerre mon­diale. La légende du “poi­gnard dans le dos” servit de tremplin vers le pouvoir à Adolf Hitler : l’armée alle­mande tenait tête à l’ennemi et avait la vic­toire en vue lorsque “les poli­ti­ciens”, les Juifs, les Socia­listes et les autres “cri­minels de novembre” plan­tèrent un poi­gnard dans le dos des héroïques combattants.

La colombe de la paix lâche sa fiente et les soldats sont obligés de net­toyer les ordures de la paix.

Et aussi : “Tous les médias”. C’est l’une des marques du fas­cisme en Israël et partout dans le monde. Les médias sont tou­jours “gau­chistes”, “anti­na­tionaux”, ce sont les “médias hos­tiles”. Les jour­na­listes et les per­son­na­lités de la radio et de la télé­vision consti­tuent une société secrète d’adversaires d’Israël qui répandent des men­songes et déforment la réalité pour saper le moral de la nation, dif­famer l’armée, ternir nos valeurs natio­nales et prêter assis­tance à l’ennemi.

La réalité est natu­rel­lement très,très dif­fé­rente. Les médias israé­liens relaient ser­vi­lement la pro­pa­gande offi­cielle pour tout ce qui concerne les ques­tions natio­nales et de sécurité. Ils sont confor­mistes au plus haut degré et tota­lement mobi­lisés. Il n’y a pas un seul journal de gauche dans le pays. La plupart des cor­res­pon­dants poli­tiques répètent comme des per­ro­quets les décla­ra­tions des “sources offi­cielles” ; presque tous les cor­res­pon­dants chargés des ques­tions arabes sont d’anciens offi­ciers des ser­vices de ren­sei­gnement de l’armée ; et presque tous les cor­res­pon­dants mili­taires servent de porte-​​paroles offi­cieux de l’armée. Dans les pages d’actualités et les pro­grammes d’actualités, la ter­mi­no­logie de droite règne en maître. Mais du fait que pour des ques­tions de moindre impor­tance les médias cri­tiquent le gou­ver­nement, comme c’est de leur devoir dans une société démo­cra­tique, il est facile de les pré­senter comme “de gauche” et sub­versifs. Cela est vrai aussi dans l’enseignement.

Et enfin : le “virus”. La pré­sen­tation des oppo­sants poli­tiques comme des agents infec­tieux ou de la vermine répu­gnante est l’un des traits carac­té­ris­tiques de l’extrême droite. Il suffit de se sou­venir du film du Dr Joseph Goebbels : “Le Juif éternel”, dans lequel les Juifs étaient pré­sentés comme des rats répandant des maladies.

Si l’on regroupe l’ensemble de ces carac­té­ris­tiques – la haine de “l’élite”, la glo­ri­fi­cation de l’armée, le mépris des “poli­ti­ciens”, la dia­bo­li­sation du camp de la paix, les accu­sa­tions contre la presse – c’est le visage hor­rible du fas­cisme qui apparaît. Ici en Israël et partout dans le monde.

NON MOINS importants sont le lieu et l’auditoire.

Ya’alon s’est exprimé à un ras­sem­blement de la “faction pour le Lea­dership Juif”. C’est un groupe d’ultra-ultra droite, qui est entré au Likoud avec l’objectif déclaré de le conquérir de l’intérieur. Elle a pour chef un certain Moshe Feiglin, d’où l’appellation “les Fei­glins” donnée habi­tuel­lement à ses membres

À la veille des der­nières élec­tions, Benyamin Neta­nyahou a fait tout ce qu’il a pu, faisant appel à des moyens “casher” et “pas vraiment casher” pour rayer Feiglin de la liste des can­didats du Likoud. Il tenait à éviter que le Likoud n’apparaisse comme un parti d’extrême droite. Le prin­cipal concurrent du Likoud, Kadima, se défi­nissait comme un parti du centre ou de la droite modérée et faisait de gros efforts pour pousser Neta­nyahou vers la droite. Neta­nyahou pensait qu’en poussant Feiglin vers la sortie il pourrait contrer cette attaque.

La question est de savoir si c’était là son seul objectif. Dans ce cas, pourquoi a-​​t-​​il fait monter à une place avan­ta­geuse sur la liste Benny Begin, qui per­son­nifie la droite extrême. Et pourquoi a-​​t-​​il enrôlé et embrigadé Moshe Ya’alon, qui était déjà connu pour ses opi­nions d’extrême droite ? Cette recrue a coûté très cher, puisqu’à la fin Kadima, contre toute attente, a rem­porté un siège de plus que le Likoud.

Mais Neta­nyahou, poli­ticien né, avait plus d’un objectif en tête. Il crai­gnait que Feiglin ne vienne un jour menacer son emprise sur la direction du Likoud. Pour empêcher cette éven­tualité, il a refusé à Feiglin un siège à la Knesset.

Et c’est ici qu’intervient Ya’alon, le protégé choyé de Neta­nyahou, qui s’allie à Feiglin plutôt qu’à toute autre per­sonne. Comme le dit le pro­verbe hébreu, l’hirondelle a rendu visite au corbeau. Mais on ne voit pas clai­rement qui est l’hirondelle et qui est le corbeau. Est-​​ce que Feiglin se sert de Ya’alon – ou bien est-​​ce Ya’alon qui pro­jette d’utiliser Feiglin pour se placer comme le diri­geant d’un grand camp d’extrême droite ?

ON DEVRAIT aussi prêter attention à la décla­ration de Ya’alon disant : “Je n’ai pas peur des Amé­ri­cains”. Les Amé­ri­cains exigent le gel des colonies ? Qu’ils aillent au diable ! Pour qui se prennent-​​ils ? Quoi, ces goyims nous don­ne­raient des ordres ? Barack Obama vou­drait nous dire où nous pouvons nous établir et où nous ne le pouvons pas ?

C’est un autre trait du nouveau fas­cisme israélien : la pro­pension à s’engager dans une confron­tation ouverte avec les États-​​Unis, et en par­ti­culier avec le pré­sident Obama. Déjà une cam­pagne israé­lienne contre “Barack Saddam Hussein”, le nouvel Hitler, bat son plein. La droite amé­ri­caine et la droite israé­lienne trouvent faci­lement un langage commun. Une femme israé­lienne aux États-​​Unis dirige la cam­pagne très média­tisée pour prouver qu’Obama n’est pas né aux États-​​Unis, que son père n’a jamais été citoyen amé­ricain et qu’il devrait par consé­quent être écarté de la Maison Blanche.

Toute l’affaire frise la folie. Israël dépend des États-​​Unis pour pra­ti­quement tout : aide écono­mique, armement, coopé­ration en matière de ren­sei­gnement, soutien diplo­ma­tique comme le veto au Conseil de Sécurité. Néta­nyahu est en train d’essayer d’éviter la confron­tation en ayant recours à toutes sortes de men­songes ou de diver­sions. Et c’est là qu’interviennent Ya’alon et Cie pour appeler à une révolte ouverte contre les USA !

Il y a de la méthode dans cette folie. Le système d’éducation israélien glo­rifie les Zélotes, ceux-​​là qui, il y a 1940 ans, ont déclaré la guerre à l’empire romain. Les Zélotes devinrent les chefs de la com­mu­nauté juive de Palestine et déclen­chèrent une révolte qui n’avait aucune chance de réussir. Les rebelles furent défaits, Jéru­salem fut détruite, le Temple brûlé et rasé.

LE SPECTACLE D’HORREUR DE BOGIE a des ramifications plus larges.

Il offre le tableau d’un groupe fou d’extrémiste qui défie le modéré et res­pon­sable Néta­nyahou. Neta­nyahou envoie un message à Obama et à son peuple : au secours ! Si vous m’obligez à geler les colonies et à déman­teler les avant-​​postes, ce sera la fin pour moi ! Mon gou­ver­nement va tomber et vous devrez traiter avec les cinglés !

Cela serait plus convain­quant si Néta­nyahu avait fait usage de sa pré­ro­gative légale pour ren­voyer Ya’alon du gou­ver­nement , même si cela repré­sente un risque poli­tique. “Bibi” a répri­mandé “Bogie” comme un maître d’école qui répri­mande un gamin et lui fait copier cent fois “Je serai un gentil garçon”. Ainsi Ya’alon reste Vice Premier ministre, ministre chargé des Affaires Stra­té­giques et membre du Sextet des ministres qui gou­vernent (les autres étant Avigdor Lie­berman, Benny Begin, Eli Yishai, Dan Meridor et Benyamin Néta­nyahu lui-​​même.)

Les choses se pré­sentant ainsi, Néta­nyahu ne peut pas se sous­traire à la res­pon­sa­bilité de tout ce que dit et fait Ya’alon.

Uri Avnery 22 août 2009