« Le sionisme devrait appartenir au passé »

entretien avec Uri Avnery, P. Barbancey, jeudi 8 mai 2008

Fon­dateur du mou­vement paci­fiste Gush Shalom, vétéran de la guerre de 1948, Uri Avnery milite pour un patrio­tisme hors les reli­gions et les ethnies.

Quel est votre sen­timent, vous, com­battant de la paix, en ce 60e anni­ver­saire de la création d’Israël mais aussi de la Naqba, la catas­trophe pour les Palestiniens ?

Uri Avnery. Mon sen­timent est mixte. D’un côté je pense que l’on peut être fier de ce que l’État a fait pendant ces soixante ans. Nous sommes passés de moins d’un million à sept mil­lions d’habitants. Nous avons créé un miracle avec cette nou­velle civi­li­sation hébraïque, avec la démo­cratie israé­lienne. Je veux dire la démo­cratie dans les fron­tières d’Israël, pas dans les ter­ri­toires occupés. Notre économie est forte, nous sommes parmi les pre­miers dans de nom­breux domaines comme le high-​​tech…

De l’autre côté, cet État et cette société sont dif­fé­rents de ce que j’avais rêvé avec mes cama­rades quand on com­battait en 1948. En fait, la guerre continue. C’est une guerre de soixante ans. Si quelqu’un nous avait dit que soixante ans après ce serait la même guerre, qu’elle domi­nerait nos vies, serait à la une de la presse et des journaux télé­visés, nous n’aurions pas cru cette per­sonne. En réalité c’est une ombre qui recouvre tout ce qu’on a pu faire. En 1948, nous étions fiers, nous étions per­suadés que nous allions vers une société égali­taire pour toutes ses com­po­santes, il y avait l’esprit col­lectif avec les kib­boutz mais ils sont devenus une entre­prise écono­mique. Main­tenant la société est la plus inégale qui existe, le fossé entre les riches et les pauvres est énorme, pire qu’en France, en Alle­magne ou en Grande-​​Bretagne, des cen­taines de mil­liers de per­sonnes vivent en dessous du seuil de pau­vreté… Le système poli­tique est cor­rompu. L’armée, à laquelle nous nous iden­ti­fions puisque nous en fai­sions partie, cette armée est devenue dif­fé­rente : sa prin­cipale occu­pation est d’oppresser un autre peuple. Oui, il y a beaucoup de raisons d’être déçu.

Dans les soixante pro­chaines années, il faudra changer l’État d’Israël. D’ailleurs, on ne sait même pas de quel État il s’agit. Il faut un État qui appar­tienne à tous les Israé­liens, quelle que soit leur langue, leur religion, qu’ils soient homme ou femme, juif, musulman, chrétien ou athée. Pour par­venir à cela, il faut lutter et modifier la conscience des Israéliens.

La société israélienne a-​​t-​​elle conscience de la Naqba ?

Uri Avnery. La guerre de 1948 a été une guerre exis­ten­tielle, eth­nique, avec un net­toyage eth­nique. On ne peut pas échapper aux réa­lités de l’histoire. L’indépendance d’Israël et la Naqba sont les deux faces d’une même pièce. Il faut affronter la réalité et réparer ce qui doit l’être pour arriver à la paix, y compris le pro­blème des réfugiés. On sait tous plus ou moins ce qui est pos­sible et ce qu’il faut faire. Israël doit recon­naître le pro­blème des réfugiés et recon­naître sa part de responsabilités.

N’est-ce pas en contradiction avec les fondements mêmes du sionisme ?

Uri Avnery. Le sio­nisme a rempli son rôle il y a soixante ans. Il a mis les fon­da­tions et c’était néces­saire pour la construction. Mais dès qu’il y a eu pro­cla­mation de l’État, le sio­nisme aurait dû dis­pa­raître. C’était une idée née en dehors de la société, née en Europe. Un miracle a été créé mais ensuite on n’en avait plus besoin. C’est même devenu un obs­tacle au déve­lop­pement d’Israël, un obs­tacle à la paix. Le sio­nisme c’est quelque chose qui doit appar­tenir au passé, pas au présent. Il faut main­tenant un patrio­tisme israélien.

Gardez-​​vous néan­moins l’espoir quand on voit que rien, ou si peu, ne bouge dans la réalité de l’occupation ?

Uri Avnery. Je suis opti­miste de nature. Nous avons une lutte très dure devant nous. Mais je suis certain que la société israé­lienne a la capacité de se réformer elle-​​même. Mais rien ne se fera auto­ma­ti­quement. Il faut lutter. Je suis plus vieux qu’Israël, j’ai constaté dans ma vie que la conscience israé­lienne s’est modifiée. On reconnaît main­tenant qu’il y a un pro­blème pales­tinien, qu’il y a un peuple pales­tinien et qu’il faut payer le prix de la paix.

La majorité des Israé­liens sont d’accord. Le pro­blème est qu’après cinq géné­ra­tions de guerre, il y a une haine qui s’est ins­taurée, des sté­réo­types qui ont la vie dure et donc la pensée ancrée qu’il n’est pas pos­sible d’arriver à la paix. Il faut jus­tement convaincre le peuple israélien que c’est pos­sible, montrer que les Pales­ti­niens et les Arabes veulent la paix autant que nous. Pour cela, il faut une nou­velle conscience et un nouveau lea­dership politique.