Le rottweiler de l’Amérique

Après chaque énorme pas en avant, il y a eu un pas en arrière israélien. C’est comme si l’implant rejetait son acceptation par le corps. Comme s’il avait tellement l’habitude d’être rejeté qu’il fait tout ce qu’il peut pour que le corps le rejette encore.

Uri Avnery, lundi 28 août 2006

DANS SON dernier discours, qui a irrité tant de gens, le président syrien Bashar al Assad a prononcé une phrase qui mérite attention : « Chaque nouvelle génération arabe déteste Israël plus que la génération précédente. »

De tout ce qui a été dit sur la seconde guerre du Liban, ces mots sont peut-être les plus importants.

Le principal produit de cette guerre est la haine. Les images de mort et de destruction au Liban sont entrées dans chaque maison arabe, en fait chaque maison musulmane, de l’Indonésie au Maroc, du Yémen aux ghettos musulmans de Londres et de Berlin. Pas pendant une heure, pendant une journée, mais pendant 33 jours de suite, jour après jour, heure après heure. Les corps mutilés de bébés, les femmes en pleurs sur les ruines de leur maison, les enfants israéliens écrivant « Salut » sur les obus prêts à être tirés sur des villages, Ehoud Olmert baratinant à propos de « l’armée la plus morale du monde » alors que l’écran montrait un amoncellement de cadavres.

Les Israéliens n’ont pas fait attention à ces images, qui en fait ont été peu montrées à notre télévision. Bien sûr, nous pouvions les voir sur Al Jazira et quelques chaînes occidentales, mais les Israéliens étaient beaucoup trop occupés par les dommages infligés à nos villes du nord. Ici, les sentiments de pitié et d’empathie pour les non-Juifs sont émoussés depuis longtemps.

Mais c’est une terrible erreur d’ignorer ce résultat de la guerre. Il est beaucoup plus important que la présence de quelques milliers de soldats européens le long de notre frontière, avec l’aimable consentement du Hezbollah. Ce résultat va peut-être poursuivre des générations d’Israéliens, quand les noms de Olmert et de Halutz auront été oubliés depuis longtemps, et que même Nasrallah ne se souviendra plus du nom d’Amir Peretz.

POUR QUE les paroles d’Assad prennent toute leur signification, elle doivent être considérées dans un contexte historique.

L’entreprise sioniste a été comparée à la transplantation d’un organe dans le corps d’un être humain. Le système immunitaire naturel rejette l’implant étranger, le corps mobilise toute son énergie pour le rejeter. Les médecins utilisent de fortes doses de médicaments pour lutter contre le rejet. Cela peut durer longtemps, quelquefois jusqu’à la mort du corps lui-même, y compris l’implant.

(Evidemment, cette comparaison, comme toute autre, doit être traitée avec prudence. Une comparaison peut aider à comprendre les choses, sans plus.)

Le mouvement sioniste a implanté un corps étranger dans ce pays, qui était alors une partie de l’espace arabo-musulman. Les habitants du pays et l’ensemble de la région arabe ont rejeté l’entité sioniste. Pendant ce temps, la colonisation juive a pris racine et est devenue une authentique nouvelle nation enracinée dans le pays. Son pouvoir offensif contre le rejet s’est développé. Cette lutte a duré 125 ans, devenant de plus en plus violente à chaque génération. La dernière guerre n’en est qu’un nouvel épisode.

QUEL EST notre objectif historique dans cette confrontation ?

Un idiot dira : résister au rejet avec une dose supplémentaire de médicaments, médicaments fournis par l’Amérique et les communautés juives à travers le monde. Les encore plus idiots ajouteront : il n’y a aucune solution. Cette situation durera toujours. On ne peut rien y faire sauf se défendre guerre après guerre. Et la prochaine frappe déjà à la porte.

Le sage dira : notre objectif est de faire en sorte que le corps accepte l’implant comme un de ses organes, afin que le système immunitaire ne le traite plus comme un ennemi qui doit être rejeté à tout prix. Et si tel est le but, il doit devenir l’axe principal de nos efforts. Autrement dit : chacune de nos actions doit être jugée à l’aune d’un simple critère : sert-elle ce but ou le contrarie-t-elle ?

Selon ce critère, la deuxième guerre du Liban a été un désastre.

IL Y A 59 ans, deux mois avant le déclenchement de notre guerre d’indépendance, j’ai publié un petit livre intitulé « Guerre ou paix dans la région sémite » qui commençait ainsi :

« Quand nos pères sionistes ont décidé d’établir un « paradis sûr » en Palestine, ils avaient le choix entre deux options :

« Ils pouvaient se présenter en Asie occidentale comme des conquérants européens qui se considèrent comme une tête de pont de la « race blanche » et un maître des « autochtones », tels les Conquistadors espagnols et les colonisateurs anglo-saxons en Amérique. C’est ce que les Croisés firent en Palestine.

« La seconde option était de se considérer comme une nation asiatique retournant chez elle - une nation qui se voit comme porteuse de l’héritage politique et culturel de la race sémite, et qui est prête à rejoindre les peuples de la région sémitique dans leur guerre de libération de l’exploitation européenne. »

Comme on le sait, l’Etat d’Israël, qui a été établi quelques mois plus tard, a choisi la première option. Il a donné un coup de main à la France coloniale, essayé d’aider les Britanniques à revenir au canal de Suez et, depuis 1967, il est devenu la petite sœur des Etats-Unis.

Ce n’était pas inévitable. Au contraire, au cours des années, il y a eu un nombre croissant d’indices montrant que le système immunitaire du corps arabo-musulman commençait à incorporer l’implant - comme un corps humain accepte l’organe d’un parent proche - et était prêt à nous accepter. Un de ces indices a été la visite d’Anouar al Sadate à Jérusalem. Un autre a été le traité de paix signé avec nous par le roi Hussein, un descendant du Prophète. Et, de loin le plus important, la décision historique de Yasser Arafat, le chef du peuple palestinien, de faire la paix avec Israël.

Mais, après chaque énorme pas en avant, il y a eu un pas en arrière israélien. C’est comme si l’implant rejetait son acceptation par le corps. Comme s’il avait tellement l’habitude d’être rejeté qu’il fait tout ce qu’il peut pour que le corps le rejette encore.

C’est sur cet arrière-plan que l’on devrait évaluer les mots d’Assad Jr, membre de la nouvelle génération arabe, à la fin de la guerre récente.

APRÈS QUE tous des objectifs de la guerre mis en avant par notre gouvernement se furent évaporés l’un après l’autre, une autre raison de la guerre a été mise en avant : cette guerre faisait partie du « choc des civilisations », la grande campagne du monde occidental et ses hautes valeurs contre l’obscurantisme barbare du monde islamique.

Cela nous rappelle, bien sûr, les mots écrits il y a 110 ans par le père du sionisme moderne, Théodore Herzl, dans le document fondateur du mouvement sioniste : « En Palestine... nous constituerons pour l’Europe une partie du mur contre l’Asie et servirons d’avant-garde de la civilisation contre la barbarie. » Sans le savoir, Olmert a presque répété cette formule dans la justification de sa guerre pour faire plaisir au Président Bush.

Il arrive de temps en temps aux Etats-Unis que quelqu’un invente un slogan vide mais facilement assimilé, qui domine alors le discours public pendant quelque temps. Il semble que plus le slogan est stupide, meilleure sont ses chances qu’il soit repris par les intellectuels et les médias - jusqu’à ce qu’un autre slogan apparaisse et le détrône. Le plus récent exemple est le slogan sur le « choc des civilisations », inventé par Samuel P. Huntington en 1993 (prenant la relève de « La fin de l’Histoire »).

Quel choc d’idées y a-t-il entre l’Indonésie musulmane et le Chili chrétien ? Quelle lutte éternelle entre la Pologne et le Maroc ? Qu’est-ce qui unit la Malaisie et le Kosovo, deux nations musulmanes ? Ou deux pays chrétiens comme la Suède et l’Ethiopie ?

En quoi les idées de l’Ouest sont-elles plus prodigieuses que celles de l’Est ? Les Juifs qui ont fui les flammes de l’autodafé de l’Inquisition chrétienne en Espagne ont été reçus à bras ouverts par l’Empire ottoman musulman. La plus cultivée des nations européennes a élu démocratiquement Adolf Hitler comme son chef et perpétré l’Holocauste sans que le Pape élève la voix pour protester.

En quoi les valeurs spirituelles des Etats-Unis, l’Empire actuel de l’Ouest, sont-elles supérieures à celles de l’Inde et de la Chine, les étoiles montantes de l’Est ? Huntington lui-même a été obligé d’admettre : « L’Ouest a gagné le monde, non pas par la supériorité de ses idées, de ses valeurs ou de sa religion, mais plutôt par sa supériorité en matière de violence organisée. Les Occidentaux oublient souvent ce fait, les non-Occidentaux, jamais. » A l’Ouest aussi les femmes n’ont gagné le droit de vote qu’au XXe siècle et l’esclavage n’a été aboli que dans la seconde moitié du XIXe siècle. Et dans la nation dominante de l’Ouest, le fondamentalisme relève maintenant aussi la tête.

Quel intérêt, bonté divine, avons-nous à vouloir être une avant-garde politique et militaire de l’Ouest dans ce choc imaginaire ?

LA VÉRITÉ est que toute cette histoire de choc des civilisations n’est rien d’autre qu’une couverture idéologique de quelque chose qui n’a rien à voir avec les idées et les valeurs : la détermination des Etats-Unis à dominer les ressources mondiales, et en particulier le pétrole.

La seconde guerre du Liban est considérée par beaucoup comme une « guerre par procuration ». C’est-à-dire : le Hezbollah est le dobermann de l’Iran, nous sommes le rottweiler de l’Amérique. Le Hezbollah reçoit l’argent, les roquettes et le soutien de la République islamique, nous recevons l’argent, les bombes à fragmentation et le soutien des Etats-Unis d’Amérique.

C’est certainement exagéré. Le Hezbollah est un mouvement libanais authentique, profondément enraciné dans la communauté chiite. Le gouvernement israélien a ses propres intérêts (les territoires occupés) qui n’ont rien à voir avec l’Amérique. Mais il ne fait aucun doute qu’il y a beaucoup de vrai dans l’argument que c’est aussi une guerre par procuration.

Les Etats-Unis se battent contre l’Iran, parce que l’Iran a un rôle clé dans la région où se trouvent les plus importantes réserves de pétrole du monde. Non seulement l’Iran lui-même est situé sur d’énormes gisements de pétrole mais, à travers son idéologie islamique révolutionnaire, il menace également le contrôle américain sur les pays producteurs de pétrole voisins. La ressource pétrolière en voie d’épuisement devient de plus en plus essentielle dans l’économie moderne. Celui qui contrôle le pétrole contrôle le monde.

Les Etats-Unis attaqueraient sournoisement l’Iran même s’il était peuplé de pygmées dévoués à la religion du Dalaï Lama. Il y a une similitude frappante entre George W. Bush et Mahmoud Ahmadinejad. L’un a des conversations personnelles avec Jésus, l’autre a une ligne directe avec Allah. Mais le nom du jeu est domination.

Quel intérêt avons-nous à nous impliquer dans cette lutte ? Quel intérêt avons-nous à être considérés - à juste titre - comme les serviteurs du plus grand ennemi du monde musulman en général et du monde arabe en particulier ?

Nous voulons vivre ici dans 100 ans, dans 500 ans. Nos intérêts nationaux les plus fondamentaux exigent que nous tendions la main aux nations arabes qui nous acceptent et que nous agissions avec elles pour la réhabilitation de cette région. C’était vrai il y a 59 ans, et cela sera vrai dans 59 ans.

Des petits politiciens comme Olmert, Peretz et Halutz sont incapables de penser dans ces termes. Ils peuvent à peine voir aussi loin que le bout de leur nez. Mais où sont les intellectuels, qui devraient être plus visionnaires ?

Bashar al Assad n’est peut-être pas un des grand penseurs du monde. Mais sa remarque devrait en tout cas nous donner à réfléchir.