Le regard d’un Gazaoui sur l’année qui s’achève

Martin Patience, BBC, samedi 23 décembre 2006

Même pour les « normes » pales­ti­niennes, les dif­fi­cultés de cette année sont extraordinaires.

uand Hatim Muhammad veut échapper à Gaza il écoute chanter ses 31 canaris.

A 41 ans, cet ancien militant, au chômage, a trans­formé en volière impro­visée une pièce de sa maison. Sept de ses 11 enfants y dorment aussi pendant la nuit..

"J’ai l’impression d’être libre quand j’entends mes canaris," dit Hatim, alors que les cages oscillent dou­cement au -dessus de sa tête. "Ils m’aident à oublier tous mes problèmes."

Comme beaucoup d’autres per­sonnes à Gaza, Hatim se sou­viendra de 2006 comme l’année pendant laquelle les pro­blèmes se sont accu­mulés. Même pour les « normes » pales­ti­niennes, les dif­fi­cultés de cette année sont extraordinaires.

D’abord il y a eu le boycott écono­mique inter­na­tional qui a suivi l’élection du Hamas. Cet embargo a plongé dans la pau­vreté un grand nombre de Palestiniens.

Pendant cette année, les opé­ra­tions mili­taires israé­liennes à Gaza et en Cis­jor­danie ont tué plus de 600 Palestiniens.

Les opé­ra­tions se sont inten­si­fiées à Gaza en juin après la capture par les mili­tants pales­ti­niens d’un soldat israélien au cours d’une attaque de l’autre côté de la frontière.

Les opé­ra­tions mili­taires dont l’objectif était de libérer le soldat et de mettre fin aux tirs de roquettes Qassam sur Israël ont échoué dans les deux cas.

En Novembre, Israël a arrêté ses opé­ra­tions à Gaza, tandis que les tirs de roquettes dimi­nuaient, mais ne ces­saient pas.

Plus tard cette année, la vio­lence interne a éclaté entre les deux prin­cipaux groupes pales­ti­niens, le Hamas et le Fatah . Environ 40 Pales­ti­niens sont morts cette année dans des combats internes.

"C’est la pire année de ma vie," dit Hatim. "Je jure devant Dieu, je n’ai plus d’argent pour le lait et la nour­riture de mes enfants," dit-​​il.

Avant l’embargo, Hatim, au chômage, dépendait de l’aide modeste de sa famille, de ses amis et de ses voisins pour assurer l’existence frugale de sa famille.

Mais la plupart des 160,000 employés du gou­ver­nement n’ont pas reçu leur salaire complet depuis neuf mois. Il n’y a plus grand monde qui puisse se per­mettre d’être généreux maintenant.

Falisteen, sa fille de 17 ans, a des pro­blèmes rénaux et a besoin de médi­ca­ments. Hatim dit qu’il doit $400 (plus de 300 €) au phar­macien. "Je l’évite main­tenant," dit-​​il. "Je suis trop embar­rassé si je le vois."

Pendant l’incursion israé­lienne qui a com­mencé l’été dernier, les booms super­so­niques [[une tac­tique igno­mi­nieuse de l’armée israé­lienne pour ter­rifier la popu­lation de Gaza est de faire sur­voler à très basse altitude les zones urbaines sur­peu­plées par des avions de chasse qui passent le mur du son en créant des fracas épou­van­tables. Cela fait croire d’une part à une attaque réelle immi­nente -et il y en a eu !-, et d’autre part cela brise, nuit après nuit, les nerfs et la résis­tance psy­cho­lo­gique et phy­sique des civils visés, notamment les enfants.]

Mais il dit que c’est la vio­lence interne entre les par­tisans du Fatah et du Hamas qui le per­turbe le plus.

"Les balles, il faut les uti­liser contre les Israé­liens, pas les Pales­ti­niens," dit Hatim, qui était à un moment diri­geant local des Bri­gades al-​​Aqsa, une branche armée du Fatah.

Pour le moment un cessez-​​le-​​feu fragile entre les deux groupes semble tenir. "Je me sens un peu mieux main­tenant," dit-​​il. "Ca semble plus sûr." Mais il n’oubliera pas de si tôt ce moment dimanche dernier où deux par­tisans armés du Hamas sont venus à sa maison de par­paings dans le dédale de ruelles du camp de réfugiés et ont menacé de le tuer.

"Un d’eux a dit qu’ils devraient me mettre une balle dans la tête," dit Hatim.

"Mais l’autre a dit que, comme j’ai 11 enfants, ils devraient me tirer dans la jambe."

"Fina­lement ils n’ont fait ni l’un ni l’autre mais ils ont arrosé ma maison de balles"

Malgré tout, Hatim reste optimiste.

Tatoués sur ses bras, le drapeau pales­tinien et une ins­cription : "pour la liberté ". Il espère que la nou­velle année verra la fin de tous les pro­blèmes et l’avènement de l’Etat pales­tinien indépendant.

"Je prie pour que tout ça arrive," dit-​​il. Mais il n’a pas l’air trop convaincu.