Le refrain de la valorisation

Gideon Lévy, vendredi 6 juin 2008

Ehoud Olmert n’est pas seul. Il a fait ce que tout le monde fait. Le Premier ministre a tenté d’améliorer sa vie ; nous essayons tous. Il n’est rien comme le rêve israélien de valo­ri­sation. Tout a pris cet aspect-​​là. Le pro­blème com­mence quand ça dépasse de loin des pro­por­tions réa­listes. Olmert a valorisé ses voyages en avion, ses suites d’hôtels, ses montres et ses cigares, mais cette soif israé­lienne de la valo­ri­sation est bien plus étendue : tout y passe.

Cela com­mence bien sûr par la vision que nous avons de nous-​​mêmes. Un peuple normal ? Un peuple comme tous les peuples ? Quoi ? Comment ? Nous sommes un peuple d’élection. Pas moins. Cette société encore loin d’être ne fût-​​ce que normale, cette société avec une démo­cratie fragile, théo­cra­tique sous bien des aspects, levantine à d’autres égards, mili­ta­riste, une com­bi­naison hésitant entre libé­ra­lisme occi­dental et tota­li­ta­risme, entre socia­lisme et capi­ta­lisme sauvage, natio­na­liste et parfois même raciste – cette société-​​là se déclare « lumière des nations ».

L’aspiration à valo­riser notre image et à lutter déses­pé­rément pour gagner l’admiration du monde entier – honni soit celui qui tente de la ruiner – nous fait bien souvent perdre la raison. « La seule démo­cratie du Proche-​​Orient », autre valo­ri­sation dépourvue pour moitié de fon­dement – une démo­cratie dont l’arrière-cour abrite un régime d’occupation mili­taire brutale, vieux de 41 ans, et dont la cour avant est le lieu de dan­ge­reuses révé­la­tions, une démo­cratie qui expulse un intel­lectuel en raison de ses opi­nions et une étudiante en raison de sa foi, qui brûle des livres saints et essaie d’empêcher la vente de toute pâte levée pendant Pessah (la Pâque juive), où comme dans la pire théo­cratie, il n’y a pas de trans­ports publics pendant le shabbat – cette démo­cratie, nous cher­chons à la pro­mouvoir au rang de démo­cratie occi­dentale libérale. N’est-ce pas exac­tement comme ça que nous avons valorisé l’étendue du ter­ri­toire de l’Etat, valo­ri­sation qui est la mère de tous les désastres.

Tel Aviv, cité fas­ci­nante mais au niveau local, nous cher­chons à la mettre au rang de New York ; qu’une anonyme cave à vin rem­porte une médaille ou fasse l’objet d’un article plein de sym­pathie et le vin israélien devient aus­sitôt le pro­chain phé­nomène mondial ; une vic­toire dans un tournoi de basket « nous situe sur la carte » ; gagner à l’Eurovision ou rem­porter une demi médaille olym­pique devient illico un « succès national », et le Pré­sident de l’Etat déclare que notre agri­culture, notre science et notre armée sont « les meilleures au monde ». Autant de valo­ri­sa­tions sans consis­tance, exac­tement comme les jeeps gon­flées qui foncent dans nos rues.

Nos tra­gédies, nous aimons bien aussi les pro­mouvoir, tout en mini­misant les tra­gédies de l’autre. Inter­diction de dire un mot sur le génocide juif, du fait de son caractère sacré ; non seulement aucune tra­gédie ne lui sera com­parée, mais il n’est pas question de men­tionner avec lui, dans le même souffle, la tra­gédie armé­nienne, le Congo, le Rwanda ou le Darfour, et bien sûr pas la Nakba. La souf­france des habi­tants de Sderot est elle aussi, chez nous, gonflée hors de pro­portion : à quelques kilo­mètres de là, un peuple vit dans des condi­tions de loin plus cruelles, mais cette tragédie-​​là, nous la minimisons.

Tout ce que demandait Olmert, c’était de pouvoir prendre l’avion en pre­mière classe tout en ayant un billet d’affaires, et de dormir dans la suite pré­si­den­tielle, en ne payant qu’une chambre pour deux. En com­pa­raison avec les autres valo­ri­sa­tions de notre vie, ce ne sont que brou­tilles, mais nous aimons nous en occuper, les com­battre avec une fermeté et un esprit ver­tueux sans équi­va­lents, et au diable les autres valo­ri­sa­tions, pourtant plus infondées et bien plus dangereuses.

Haaretz, 1er juin 2008