« Le processus de paix n’offre qu’une illusion »

Entretien avec Meron Benvenisti, vendredi 3 septembre 2010

Meron Ben­ve­nisti, ex-​​adjoint au maire de Jéru­salem, juge que la colo­ni­sation juive en Cis­jor­danie est irré­ver­sible et plaide pour une solution « bina­tionale », au moment ou les diri­geants israélien et pales­tinien sont réunis à Washington

Hier soir, le premier ministre israélien Benyamin Neta­nyahou et le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne Mahmoud Abbas se sont réunis à la Maison-​​Blanche à l’initiative de la secré­taire d’Etat Hillary Clinton. En activant la relance des pour­parlers pour la paix au Proche-​​Orient, l’administration amé­ri­caine a donné un an aux parties pour par­venir à un accord.

De son côté, le tra­vailliste Meron Ben­ve­nisti, 76 ans, sou­tient depuis 30 ans que le mou­vement de colo­ni­sation des ter­ri­toires pales­ti­niens est irré­ver­sible et qu’un « régime bina­tional de fait » existe entre le fleuve Jourdain et la mer Méditerranée.

Deux Etats pour deux peuples : ce slogan est-​​il toujours pertinent ?

Meron Ben­ve­nisti : Il n’y a pas de place pour deux Etats sou­ve­rains et stric­tement égaux entre le Jourdain et la Médi­ter­ranée. La charge poli­tique, sociale, cultu­relle et émotion­nelle du conflit est tel­lement lourde qu’une division chi­rur­gicale est impos­sible. Il ne s’agit pas de l’Alsace-Lorraine ici.

Il s’agit d’un conflit de cent trente ans, sur une terre que chacun des deux peuples considère comme sienne. La seule par­tition fai­sable, c’est une par­tition imposée par le dominant, donc for­cément inégale. C’est ce dont rêve Benyamin Neta­nyahou : un agrégat de cantons eth­ni­quement homo­gènes, à qui l’on don­nerait le nom d’Etat, mais qui ne serait rien de plus qu’une réédition des ban­toustans sud-​​africains.

– Vous supposez que le processus de paix est voué à l’échec ?

– Le pro­cessus de paix per­pétue le statu quo. Il n’offre pas de solution, il offre une illusion. Il entre­tient l’idée que nous sommes tou­jours au sep­tième jour de la guerre des Six-​​Jours, que nous pouvons faci­lement revenir en arrière, comme si quarante-​​trois années ne s’étaient pas écoulées, comme si Israël n’avait pas investi des dizaines de mil­liards de dollars dans l’infrastructure des colonies. Parler d’occupation mili­taire en Cis­jor­danie, avec un demi-​​million de colons juifs, n’a pas de sens. Nous sommes confrontés à un régime bina­tional de fait, avec une domi­nation juive inté­grale. Et la pro­ba­bilité que ce régime se per­pétue est beaucoup plus grande que la pro­ba­bilité qu’il se termine.

– Pourtant, la com­mu­nauté inter­na­tionale pousse à la création d’un Etat palestinien…

– L’aide finan­cière des pays occi­dentaux contribue à la per­pé­tuation du statu quo. En com­pa­raison avec l’Irak, où les Etats-​​Unis dépensent une fortune, Israël vit comme Alice au pays des mer­veilles. L’ardoise de l’occupation, environ un mil­liard de dollars par an, est payée par les pays occi­dentaux, ter­ro­risés à l’idée qu’en l’absence de cet argent, un bain de sang ne sur­vienne. Et regardez comment les Etats-​​Unis font pression sur ce pathé­tique Mahmoud Abbas tandis que Benyamin Neta­nyahou se promène insou­ciant ! Il est illu­soire de penser que la com­mu­nauté inter­na­tionale puisse un jour contre­ba­lancer l’inégalité entre Israé­liens et Pales­ti­niens. La moindre pression véri­table sur Israël, comme un appel au boy­cottage, serait ins­tan­ta­nément repoussée, en étant taxée d’antisémitisme.

– Que faites-​​vous du mouvement national palestinien ?

– Je crains que nous n’assistions à son agonie. Israël a réussi à frag­menter le peuple pales­tinien en quatre groupes : les Pales­ti­niens d’Israël, ceux de Cis­jor­danie, ceux de la bande de Gaza et ceux de la dia­spora. Chacun d’eux obéit à un agenda dis­tinct, qui fait le jeu d’Israël. Gaza sous la tutelle du Hamas est en passe de devenir une cari­cature d’Etat.

En Cis­jor­danie, le premier ministre Salam Fayyad veut faire croire qu’il construit un Etat alors que 60% de ce ter­ri­toire lui échappe. Mahmoud Abbas se pose en par­te­naire de paix alors que la dis­si­dence du Hamas l’empêche d’appliquer le moindre accord conséquent.

La popu­lation de Cis­jor­danie est entrée dans un pro­cessus de trans­for­mation simi­laire à celui des Arabes israé­liens. Elle ne veut pas de troi­sième Intifada. Elle se concentre sur la consti­tution d’un sous-​​groupe socio-​​économique viable qui demandera, à terme, son annexion à Israël. Ce qui ramè­nerait la question bina­tionale sur le devant de la scène. Il est temps qu’Israéliens et Pales­ti­niens se mettent à penser le régime bina­tional non comme une menace mais comme une réalité.

Le système sud-​​africain, « one man, one vote » (un homme, une voix), n’est pas le plus adapté à notre région. On peut trouver un mode de régime qui concilie partage du pouvoir et partage du ter­ri­toire, avec des fron­tières souples.

Mais rien de tout cela n’adviendra sans une « parité d’estime », le concept-​​clé du pro­cessus de paix nord-​​irlandais. Israé­liens et Pales­ti­niens se doivent une recon­nais­sance mutuelle de leur exis­tence et de leur légi­timité sur cette terre.