Le pouvoir d’un roi d’Angleterre

Amira Hass, samedi 21 juillet 2007

A la fin de la semaine, 256 familles fêteront la sortie de prison de leurs chers proches et des mères éprouvent déjà un sou­la­gement de ce que la chasse à l’homme visant leurs fils recherchés a pris fin.

On éprouve aussi ce sou­la­gement dans les villes où vivent les hommes recherchés : ceux-​​ci - en par­ti­culier ceux du Fatah - se sont enor­gueillis de leurs armes dans le cadre des jeux internes de pouvoir. Ce n’est pas l’occupation israé­lienne qu’ils met­taient en danger mais leurs proches. Jusqu’à quel point ces gestes [d’Israël] ren­for­ceront Mahmoud Abbas, il est pos­sible de l’évaluer non pas aux éloges adressés par George Bush à Ehoud Olmert, mais à la manière dont ils sont reçus dans la société palestinienne.

L’opération de rela­tions publiques intensive dont ont béné­ficié les « gestes » [d’Israël] ren­force chez les Pales­ti­niens la conscience qu’Israël s’offre à bon marché la capacité de pour­suivre sa poli­tique d’occupation. La terre qu’il a volé à tout Pales­tinien, Israël n’a pas l’intention de la rendre. Le réseau de bar­rages et de routes séparées qui détruit le cadre social des Pales­ti­niens ne sera pas aboli et, au check­point, le soldat har­gneux ne cessera pas de faire du moindre dépla­cement une torture. Les Pales­ti­niens ont suf­fi­samment d’expérience pour savoir que tous les sou­rires échangés par Abbas et Olmert n’arrêteront pas les bull­dozers qui conti­nuent de les empri­sonner dans des enclaves coincées entre des blocs de colonies qui ne cessent d’enfler. Les décla­ra­tions de Saeb Erekat sur l’attachement à « un Etat dans les fron­tières de 67 » ne par­viennent pas à per­suader le public qu’un gou­ver­nement OLP et Fatah par­viendra à faire ce qu’il n’a pas fait depuis 1994 : com­battre le projet israélien d’occupation et de colonisation.

La notion d’ « amnistie » dont on a emballé l’accord mettant fin à la chasse aux hommes recherchés montre à quel point Israël est arc-​​bouté à sa position de pouvoir. D’après la loi, le Pré­sident a autorité pour amnistier des « cri­minels ». D’après la loi, un « cri­minel » est quelqu’un qui a été jugé et condamné. Il est vrai que, lorsque l’opinion majo­ri­taire au sein de la Cour Suprême avait décrété que le Pré­sident d’Israël avait le pouvoir d’amnistier comme le roi d’Angleterre et le pré­sident des Etats-​​Unis, le Pré­sident Haïm Herzog avait amnistié de hauts res­pon­sables des Ser­vices de la Sécurité générale (Shabak) avant qu’ils ne soient jugés pour le meurtre des kid­nap­peurs de l’autobus 300. Mais ici, c’est la Sécurité générale et l’armée sur le terrain qui amnis­tient. La légèreté avec laquelle la notion d’ « amnistie » est passée dans les médias est encore une preuve de la carte blanche que les Israé­liens laissent à l’armée et à ses soldats pour agir comme pro­cureur, juge et exé­cuteur des arrêts de mort. Quoi d’étonnant à ce que leur soit accordé le pouvoir d’un roi d’Angleterre, d’amnistier avant jugement ?

Pour ce qui est des pri­son­niers qui devraient être libérés au titre de « geste », leur sort était arrêté avant même qu’ils ne soient jugés dans ce grand show qu’on appelle le « tri­bunal mili­taire israélien ». Un show, parce que cette même structure mili­taire qui occupe et détruit et opprime une popu­lation civile, est aussi celle qui décrète que résister à l’occupation (y compris par des mani­fes­ta­tions popu­laires ou par des jets de pierres) constitue un crime. Ses juges sont voués à la défense des intérêts de l’occupant et du colon. Ce geste de libé­ration est par consé­quent une minuscule répa­ration à un vice essentiel au plan légal.

Les Pales­ti­niens ne peuvent pas oublier que des mil­liers d’officiers et de soldats israé­liens qui ont tué des enfants et des femmes, brisé des mains et des pieds, protégé avec leurs armes le vol de terres, cir­culent librement. Si Olmert avait voulu sin­cè­rement ren­forcer Abbas, il aurait au moins dû répondre à la demande que les repré­sen­tants du Fatah n’ont cessé de répéter depuis des années : faites montre d’une cer­taine égalité, libérez tous ceux qui sont empri­sonnés à vie pour leur activité contre l’occupation, remontant à une période anté­rieure à la signature de l’accord d’Oslo. Libérez ceux qui sont en prison depuis 20 ou 30 ans déjà, et ceux qui avaient alors reçu leurs ordres des plus hauts res­pon­sables parmi les « sujets modérés » d’aujourd’hui. La non libé­ration de ces pri­son­niers après 1994 compte parmi les fac­teurs impor­tants dans l’affaiblissement de la position de l’Autorité pales­ti­nienne et du Fatah.

Mais les « gestes » [d’Israël] s’inscrivent dans le cadre d’une conception israé­lienne sei­gneu­riale qui consiste à jeter quelques miettes à Abbas, dans l’attente de l’obéissance et du « bon com­por­tement » de ce féal sujet. Quand tel est le dessein, on a aussi la recette assurée pour affaiblir Abbas.