Le pouvoir au peuple (palestinien) !

Jeff Halper, vendredi 25 janvier 2008

Le peuple de Palestine l’a fait encore une fois ; il a pris son destin en mains après avoir été aban­donné par ses propres diri­geants poli­tiques “modérés” et même par toute la com­mu­nauté inter­na­tionale dans sa lutte pour la liberté.

Tôt ce matin il a sim­plement fait voler en éclats le mur qui sépare Gaza de l’Égypte, rompant un siège qui lui est imposé par un gou­ver­nement arabe en col­la­bo­ration avec Israël [1]

Nous, les peuples du monde, devrions éprouver une grande fierté et un grand encou­ra­gement dans ce refus absolu de la société civile d’accepter l’assujettissement , d’abandonner son sort à des gou­ver­ne­ments, y compris le sien, pour les­quels les vies des gens ordi­naires ne sont que du grain à moudre pour leurs jeux poli­tiques – Anna­polis et le “pro­cessus de paix” qui en découle ne repré­sentant qu’une der­nière mani­fes­tation de cynisme. Parce que les Pales­ti­niens repré­sentent beaucoup plus qu’eux-mêmes. Leur refus de se sou­mettre aux dictats de gou­ver­ne­ments, ou au manque d’intérêt en général des gou­ver­ne­ments pour le bien-​​être de leur peuple reflète le désir qu’ont des mil­liards d’opprimés d’une identité reconnue, de liberté, d’une vie conve­nable, et la réa­li­sation de leurs droits col­lectifs et indi­vi­duels comme de leurs poten­tia­lités. La plupart des opprimés, les “damnés de la terre” comme les a appelés Franz Fanon il y a un demi siècle, sont trop pré­oc­cupés de leur déses­pérant combat quo­tidien de survie pour orga­niser leur résis­tance. D’autres résistent d’une foule de façons mais sont le plus souvent réprimés par leurs propres “diri­geants” poli­tiques et écono­miques et tombent dans l’anonymat. Dans un petit nombre de cas ils ont réussi à mettre sur pied une résis­tance efficace à l’oppression et même à l’emporter – cependant les mil­liards dépensés pour les guerres anti insu­rec­tion­nelles par les États Unis, l’Europe, la Russie, Israël et beaucoup de pays “en déve­lop­pement” sont de mauvais augure pour les popu­la­tions qui tentent de ren­verser des régimes oppresseurs. .

Dans cette lutte les Pales­ti­niens sont en pre­mière ligne, à l’avant-garde des popu­la­tions qui exigent partout que leurs droits, leur bien-​​être et leurs valeurs fon­da­men­tales en tant qu’êtres humains soient res­pectés par les gou­ver­ne­ments. Et ils agissent ainsi (et, en tant qu’Israélien, j’écris cela avec beaucoup de tris­tesse et de honte) contre la puis­sance mili­taire la plus forte et les plus brutale du monde – une puis­sance qui les a dépos­sédés de 85% de leur terre, qui essaie de trans­former son occu­pation en un régime per­manent d’apartheid, qui depuis des décades les appauvrit et réduit leurs libertés ; c’est la qua­trième puis­sance nucléaire qui se pré­sente malgré tout comme une victime. Non seulement les Pales­ti­niens ont subi la déshu­ma­ni­sation que toutes les popu­la­tions opprimées et colo­nisées connaissent, non seulement en a-​​t-​​on fait la plus grande terreur du riche et du puissant, les méchants “ter­ro­ristes” qui pour­raient mettre à mal leur “civi­li­sation” pri­vi­légiée, on en a fait en plus des cobayes. Israël peut s’imposer dans l’industrie anti insur­rec­tion­nelle et obtenir d’entrer dans le cœur du com­plexe militaro/​high tech amé­ricain en faisant des ter­ri­toires occupés un labo­ra­toire pour le déve­lop­pement d’armes et de tac­tiques dia­bo­liques conçues pour être employées contre des gens.

Et pourtant la popu­lation pales­ti­nienne – et par­ti­cu­liè­rement celle qui reste réso­lument en Palestine – continue non seulement à résister mais encore à sur­prendre et à décon­certer à chaque occasion les Israé­liens qui vou­draient la sou­mettre. Malgré une autorité sans limite, un monopole exclusif de l’emploi de la force, une dureté extrême et le réputé Shin Beit, le service de ren­sei­gnement mili­taire d’Israël, les Pales­ti­niens votent comme ils le veulent, résistent, mènent leur vie quo­ti­dienne avec dignité – et font de grands trous dans les murs et les poli­tiques établis pour les enfermer et les abattre.

Ce n’est pas ce qu’ont en tête les gens déses­pérés qui se sont pré­ci­pités en Égypte aujourd’hui. Ils n’ont peut-​​être pas le “beau rôle”. Ils méritent cependant le respect et la recon­nais­sance de chaque per­sonne qui veut un monde meilleur fondé sur les droits humains et la dignité, un monde accueillant. Comme juif israélien, j’ai été attristé et humilié que mon propre peuple, après tout ce qu’il a subi, ne soit pas capable de voir ce qu’il est en train de faire subir à d’autres. Mais, sur un plan plus large, non plus comme juif israélien mais comme être humain, je me sens encouragé par le refus déterminé des Pales­ti­niens de se laisser broyer par un système mondial qui produit des richesses et des ins­tru­ments de puis­sance inima­gi­nables pour un petit nombre aux dépens de la foule crois­sante des malheureux.

Je ne suis pas pales­tinien ; je ne suis pas l’un des opprimés. J’espère seulement pouvoir tirer parti effi­ca­cement de ma situation pri­vi­légiée pour payer en retour le cadeau que la popu­lation de Gaza nous a fait à tous : la prise de conscience que la popu­lation a réel­lement un pouvoir et peut l’emporter même face à un pouvoir écrasant. Chacun de nous peut témoigner à la popu­lation de Gaza de ce qu’il lui doit de la façon qui lui convient le mieux, mais en notre qualité de pri­vi­légiés nous avons le devoir de faire quelque chose. Nous devons cela aux Pales­ti­niens, nous leur devons au moins cela.