Le poème de la terre, la terre du poème

Françoise Feugas, Pour la Palestine n°49, lundi 15 mai 2006

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En exil forcé depuis la guerre des Six jours, Mourid Bar­ghouti s’est vu accorder l’autorisation de revenir pour la pre­mière fois en Palestine l’été de 1996. J’ai vu Ramallah, premier récit en prose du poète, a rem­porté le prix lit­té­raire Naguib Mahfouz en 1997.

Si Mourid Bar­ghouti a fait du récit de son retour en Palestine après trente années d’exil ce beau texte lyrique, ce n’est pas sim­plement parce qu’il est un grand poète. C’est aussi parce qu’il considère l’imagination poé­tique comme un acte de résis­tance à l’enfermement dans un langage qu’il qua­lifie de « ver­bicide », comme une autre expression de la réalité qui cesse tout à coup de laminer le rêve, « une décla­ration de muti­nerie à bord du navire de ce monde, dont nous ne sommes jamais auto­risés à diriger la course. » [1]

L’imagination et le langage poé­tique se sai­sissent de cette réalité pales­ti­nienne déchirée et déchi­rante, non pour s’en évader ou l’embellir, mais pour faire surgir dans les inter­stices du rêve et de la contem­plation des frag­ments de mémoire et tenter de les relier, rendant ainsi au pays aimé une conti­nuité, une unité perdues.

Le chemin du retour com­mence par le pont Allenby, que Mourid Bar­ghouti tra­versa un jour de juin 1967 dans l’autre sens pour achever ses études à l’université du Caire sans savoir qu’il ne pourrait plus revenir et qu’il devien­drait cet étranger « atteint par l’exil comme par l’asthme ». Il s’avance sur ce pont de bois de quelques mètres de long qui a pu « bannir une nation entière de ses rêves » et immé­dia­tement surgit la foule des visages aimés, la stèle du frère aîné, Mounif, mort à Paris en 1993, la grand-​​mère poé­tesse, le père à la ten­dresse silen­cieuse, Ghassan Kanafani tué à Bey­routh, Naji-​​al-​​Ali [2] assassiné en Angle­terre… et tant d’autres.

La mémoire est tout d’abord celle, emblé­ma­tique, de tout exil. Elle est alors infi­niment nos­tal­gique, peuplée de morts et de dis­parus, gisant ça et là en mor­ceaux dans des lieux dérobés au bonheur passé de l’enfance. Mais il s’agit ici de la terre de Palestine, et la frag­men­tation de la mémoire s’inscrit dans la dis­con­ti­nuité du ter­ri­toire. Les construc­tions, bar­rages, dra­peaux flottant sur les entrées des maisons israé­liennes, routes et lumières des colonies - « la per­dition pales­ti­nienne même » - cernant l’ombre sécu­laire rétré­cissent le champ de vision et délient les sou­venirs des lieux. Chaque maison désertée ou détruite, chaque arbre arraché est un symbole du déra­ci­nement sournois et per­manent opéré sur l’identité palestinienne.

La ville de Ramallah rend à l’exilé les sou­venirs d’une jeu­nesse heu­reuse. Eton­nante Ramallah « des cyprès et des pins », « le vert qui parle vingt langues parmi les langues de la beauté », « le jasmin de l’Intifada et son acier limpide », les pre­mières mani­fes­ta­tions, le sens du mot « réfugié », les morts ano­nymes et l’éveil poli­tique au coeur du quo­tidien. Petits rêves de rien ? « La poli­tique, c’est l’air qu’a la famille à la table du petit déjeuner. Qui est présent à table et qui est absent et pourquoi est-​​il absent. Qui éprouve le manque de qui lorsqu’il verse le café dans les tasses ? […] » A quelques kilo­mètres, Deir Ghas­saneh, son village natal, est le théâtre déserté de sa pre­mière enfance, un monde englouti où il est à présent étranger à lui-​​même, dont il par­court les ruelles sans être reconnu. Le poète qui a tant écrit sur ce pays d’enfance, la matière même - la terre - du poème interroge l’acte de chanter un pays que l’on ne connaît pas. Quelle est la nature de cet amour ? « La longue occu­pation a réussi à nous trans­former d’enfants de Palestine que nous étions, en enfants de “l’’idée de Palestine.” » Mais si les images du passé sont malgré tout convo­quées, les morts ne res­sus­citent pas.

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Vieille carte postale datant de 1889. Région de Jéru­salem, la route de la station.

Dans les sou­venirs de l’enfance heu­reuse, le temps et l’espace se confondent car « nos endroits désirés ne sont que des moments » quand le conflit, lui, se tient tout entier dans l’espace, dans la dépos­session du lieu. La tra­gédie pales­ti­nienne s’inscrit dans l’espace, elle n’offre d’autre alter­native à l’interdiction d’arpenter librement le ter­ri­toire que la dis­persion dans les non-​​lieux de l’exil. Mourid Bar­ghouti conçoit l’impossibilité de vivre dans un lieu ; il ne lui reste qu’à habiter le temps puisque la vie « n’accepte pas que nous consi­dé­rions les arra­che­ments répétés comme un drame. Car ils com­portent une part de farce. Et elle n’accepte pas que nous nous y habi­tuions comme à une blague répétée. Car ils com­portent une part de drame. »

Le retour à Ramallah est alors un retour sur l’histoire des exils suc­cessifs entre Le Caire, Budapest et Amman, mais également une réflexion sur la résis­tance et l’action poli­tique que l’écriture poé­tique a trans­formés en exils de l’ordinaire, du dog­ma­tisme idéo­lo­gique, de « l’idée d’allégeance ». C’est là que Mourid Bar­ghouti entre­prend avant de partir les démarches qui per­met­tront à son fils Tamim, né au Caire, de venir pour la pre­mière fois en Palestine : espoir d’héritage, ce voeu de trans­mission filiale constitue un autre acte positif qui défie l’impuissance. La poésie est bien la seule liberté capable, dit Edward Saïd dans son avant-​​propos, de faire tomber les murs, d’échapper aux gardes, de « trouver le chemin qui mène à sa Palestine, qu’il atteint à Ramallah. » « Et c’est par la force de la réfu­tation sans cesse renou­velée de Bar­ghouti, sa résis­tance contre les raisons [de la] perte, que sa poésie prend corps et âme, et donne au récit sa valence positive. » La der­nière nuit à Ramallah est peuplée du récit des morts-​​ celle du frère Mounir, celle de Naji-​​al-​​Ali - , et de récits de la guerre des Six jours, dans un décompte des pertes insé­pa­rable des retrou­vailles. Der­nière nuit inter­mi­nable, où défilent encore sou­venirs per­sonnels et figures his­to­riques du conflit, étroi­tement mêlés dans une ultime ten­tative de donner corps et sens à l’histoire, de « recoudre les temps ensemble ». A l’approche de l’aube, avant le départ pour Amman, ne sub­siste que la question de savoir « qui vole les cou­leurs de l’âme ». « Qu’est-ce qui, autre que le bom­bar­dement des enva­his­seurs, a atteint le corps ? »

Françoise Feugas

[1] « Les major­domes de la guerre et leur langage », article paru dans Autodafé, la revue du par­lement inter­na­tional des écri­vains, et dis­po­nible sur : http://​www​.lekti​-ecriture​.com/​c​o​n​t​r​e​f​e​u​x​/​L​e​s​-​m​a​j​o​r​d​o​m​e​s​-​d​e​-​l​a​g​u​erre- et.html

[2] Cari­ca­tu­riste pales­tinien dont le per­sonnage « Antala » a été un emblème de résis­tance et de cri­tique sociale.