Le pari israélien de l’Union européenne

Michel Bôle-​​Richard, lundi 22 décembre 2008

A l’unanimité, les vingt-​​sept ministres des affaires étran­gères de l’Union euro­péenne ont décidé, le 8 décembre, de ren­forcer les liens avec Israël. Pourtant, le 3 décembre, le Par­lement européen avait estimé qu’il n’était pas opportun de pro­céder à un appro­fon­dis­sement des rela­tions avec l’Etat juif et avait lié ce "rehaus­sement" à l’amélioration de la situation sur le terrain et aux progrès accomplis dans le pro­cessus de paix.

En cela, les députés euro­péens n’avaient fait qu’appliquer la consigne édictée le 16 juin - date à laquelle ont été lancées les négo­cia­tions - selon laquelle cette évolution devait s’effectuer "en tenant compte des intérêts des deux parties, et dans le contexte de la réso­lution du conflit israélo-​​palestinien", selon les propos tenus à l’époque par Benita Ferrero-​​Waldner, com­mis­saire européen aux rela­tions extérieures.

Six mois plus tard, bien qu’il n’y ait eu aucune avancée dans le pro­cessus de paix et aucune amé­lio­ration sur le terrain, les Vingt-​​Sept ont voté comme un seul homme un rap­pro­chement avec Israël qui va per­mettre à l’Etat juif d’être associé beaucoup plus étroi­tement aux travaux et aux déci­sions de Bruxelles. Les Etats membres n’ont pas entendu les cris d’alarme lancés par le premier ministre pales­tinien, Salam Fayyad, qui avait demandé aux Euro­péens d’"attendre avant de relever le niveau de repré­sen­tation d’Israël à l’UE". "L’UE, avait-​​il dit, est un grou­pement fondé sur des valeurs et des idéaux qui sont incom­pa­tibles avec les vio­la­tions du droit inter­na­tional et des droits de l’homme commis par Israël." "Le pro­cessus poli­tique dans lequel l’UE sou­haite être un acteur-​​clé a pour objectif la création d’un Etat pales­tinien, avait ajouté M. Fayyad. Comment un tel Etat peut-​​il voir le jour avec la pour­suite de la colonisation ?"

Le 1er décembre, soit juste un an après la confé­rence d’Annapolis (Maryland) du 27 novembre 2007, le dépar­tement des négo­cia­tions de l’Autorité pales­ti­nienne a publié un rapport dressant un bilan de la situation. Plutôt éloquent ! Les appels d’offres pour les construc­tions dans les colonies ont aug­menté de 1 678 % depuis Anna­polis. Le nombre de permis de construire a été mul­tiplié par plus de trois. Aucune des 110 colonies sau­vages n’a été déman­telée ? et selon Peace Now, une ONG israé­lienne qui lutte contre la colo­ni­sation, "125 nou­velles struc­tures dont 30 maisons per­ma­nentes" ont été construites. Enfin, 498 Pales­ti­niens ont été tués et 2 148 ont été blessés au cours des onze mois qui ont suivi Anna­polis. Tout cela fait dire à Saeb Erekat, prin­cipal res­pon­sable pales­tinien des négo­cia­tions, qu’"Israël a concentré ses efforts pour accroître son contrôle et la colo­ni­sation de la Cis­jor­danie… Israël doit décider s’il veut pour­suivre le chemin de la paix et de la sécurité ou s’il veut continuer le conflit à travers la punition col­lective, la dépos­session et la destruction".

Malgré ce bilan négatif, le Conseil européen a décidé qu’à partir d’avril 2009 Israël gra­virait un nouvel échelon dans le cadre de la poli­tique de "voi­sinage" de l’UE passant du statut d’associé établi en 1995, et entré en vigueur en 2000, à celui de par­te­naire pri­vi­légié qui, sou­ligne le texte, "doit être basé sur des valeurs com­munes pour les deux parties, par­ti­cu­liè­rement de démo­cratie, de respect des droits de l’homme, d’application de la loi et des libertés fon­da­men­tales, de bonne gou­ver­nance et de lois huma­ni­taires inter­na­tio­nales". Ce ren­for­cement se tra­duira par trois réunions annuelles au niveau des ministres des affaires étran­gères, une coopé­ration plus étroite en matière de sécurité, un dia­logue sur les ques­tions stra­té­giques, la pos­si­bilité d’organiser des sommets de chefs d’Etat et de gou­ver­ne­ments sur des ques­tions spé­ci­fiques, une inten­si­fi­cation du dia­logue minis­tériel et par­le­men­taire. Ce rap­pro­chement per­mettra à Israël d’être associé beaucoup plus étroi­tement au fonc­tion­nement des ins­ti­tu­tions européennes.

RAPPROCHEMENT SANS CONDITIONS

Afin de faire taire les cri­tiques dans le monde arabe, des hauts res­pon­sables euro­péens ont fait valoir que ce rap­pro­chement per­met­trait à l’UE d’influer sur le cours du pro­cessus de paix. L’avenir le dira. Pour le moment, la décision des Vingt-​​Sept a été consi­dérée comme "un cadeau" à Israël. Tzipi Livni, ministre des affaires étran­gères, y a vu l’aboutissement d’efforts entrepris depuis avril. Selon le quo­tidien Haaretz, lors d’une visite à Bruxelles avant le Conseil européen, Mme Livni a obtenu de Bernard Kouchner, ministre français des affaires étran­gères, qu’il n’y ait aucun lien entre le ren­for­cement des rela­tions avec Israël et les négo­cia­tions de paix, mais seulement une décla­ration parallèle.

D’autre part, le plan d’action concocté par la France per­mettant de maté­ria­liser cer­tains progrès a été réduit à une simple pro­po­sition. M. Kouchner n’a pas démenti ces infor­ma­tions. Il s’est contenté de dire que la décision prise par les ministres des affaires étran­gères de l’Union n’avait pas "de signi­fi­cation poli­tique" et que "le rehaus­sement des rela­tions avec la Palestine allait suivre". "Ce qui sera plus dif­ficile, a tou­tefois reconnu M. Kouchner, car les Pales­ti­niens n’ont pas d’Etat."

La France, qui assure la pré­si­dence de l’UE jusqu’à la fin de l’année, avait précisé qu’il n’était pas question d’imposer des condi­tions à Israël pour pouvoir béné­ficier de ce rap­pro­chement. M. Fayyad n’a pas réagi offi­ciel­lement à cet échec diplo­ma­tique. Il a trop besoin de l’aide euro­péenne pour main­tenir sous per­fusion l’Autorité pales­ti­nienne. Mais, offi­cieu­sement, le premier ministre pales­tinien n’a pas caché sa déception. Sur le conflit israélo-​​palestinien, l’Union euro­péenne semble inca­pable de pré­server un juste équi­libre entre les deux parties. Elle s’est rangée der­rière les Etats-​​Unis pour imposer des sanc­tions écono­miques à l’Autorité pales­ti­nienne après la vic­toire démo­cra­tique du Hamas aux élec­tions de janvier 2006. Elle n’a pas su saisir la chance de la consti­tution d’un gou­ver­nement d’union nationale en avril 2007 pour rat­traper son erreur.

L’Europe continue de choisir une poli­tique de petits pas alors que l’urgence est à la porte. Elle continue de se donner bonne conscience en four­nissant une aide impor­tante à l’Autorité pales­ti­nienne sans rien exiger véri­ta­blement des Israé­liens en contre­partie, ce qui revient à financer l’occupation. Et si un jour pro­chain, l’Europe invitait avec plus de fermeté Israël, confor­mément aux réso­lu­tions des Nations unies, de quitter les ter­ri­toires qui sont occupés désormais depuis plus de qua­rante et un ans ?