Le paradis ou la politique ?

Antonia Naïm, Pour la Palestine n°47, mercredi 19 octobre 2005

Film /

PARADISE NOW, un film de Hany Abu-​​Assad Palestine/​Pays-​​ Bas/​Allemagne/​France - VO - Cou­leurs - 1 h 27 - Scope - Dolby SRD Avec Kais Nashef (Saïd), Ali Suliman (Khaled), Lubna Azabal (Suha), Amer Hlehel (Jamal), Hiam Abbass (La mère de Saïd), Ashraf Barhoum (Abu-​​Karem) Scé­nario : Hany Abu-​​Assad et Bero Beyer Pro­duction : Augustus Film, Lama Films, Razor Films, Lumen Films, Arte France Cinéma, Hazazah Film Sortie fran­çaise : 7÷9÷2005 Sortie en Palestine : sep­tembre 2005

En Palestine, une jeune femme, une valise à la main, arrive devant un check point. Le regard inquiet, elle s’approche des soldats, elle doit montrer ses papiers. Jeu de regards méfiants, le temps s’arrête. Nous, les spec­ta­teurs, pensons l’indicible. A-​​t-​​elle une bombe dans son sac ? Le film, Paradise now, du cinéaste pales­tinien Hany Abu-​​Assad, nous amène jusqu’à cette incer­titude et nous y main­tient tout au long de son récit. Après son premier film, moins maî­trisé, Rana’s Wedding (Le mariage de Rana) en 2001, Paradise now vient de recevoir plu­sieurs prix dont le Prix du public et le Prix du Meilleur film européen au fes­tival de Berlin et celui d’Amnesty international.

Le cinéaste, né à Nazareth il y 43 ans, a choisi ici d’aborder un thème par­ti­cu­liè­rement contro­versé, celui des attentats-​​ sui­cides, à travers l’histoire de deux amis d’enfance vivant à Naplouse, Khaled et Saïd, choisis pour com­mettre un attentat à Tel Aviv. Bien qu’ils se soient portés volon­taires auprès d’un groupe qu’on pourrait iden­tifier comme le Hamas ou les bri­gades des martyrs d’Al-Aqsa, les deux amis doutent à tour de rôle de la nécessité d’un tel acte. Khaled est le plus dog­ma­tique, Said en revanche s’interroge sur la vie en Palestine (ici, c’est une prison à per­pé­tuité, dit-​​il) sur la lutte armée et sur les formes de résis­tance, influencé aussi par la « fille à la valise » du début du film, Suha (Lubna Azabal, comé­dienne talen­tueuse), qui fait battre son coeur, et dont le père est un célèbre com­battant assassiné par les Israéliens.

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Au fil du film, on finit par connaître les deux amis : enfants des camps, ils tra­vaillent par inter­mit­tence dans un garage, mais passent le plus clair de leurs temps à rêver ou res­sasser leur humi­liation quo­ti­dienne et le manque de liberté et de travail en contem­plant du haut d’une colline Naplouse occupée. Une autre blessure pro­fonde a marqué leur vie : le père de Khaled s’est fait tor­turer par les soldats israé­liens, qui lui on brisé une jambe, après lui avoir permis de choisir entre la gauche et la droite. Said, quant à lui, vit avec la honte d’un père collabo, exécuté par des com­bat­tants pales­ti­niens quand il avait 10 ans. Il se doit de racheter l’honneur du père, de sa famille, en dépit des doutes et de l’appel de la vie et de l’amour sym­bolisé par Suha. « Je voulais que les gens se posent des ques­tions sur les kami­kazes et j’avais envie de raconter l’histoire de gens dont on ne parle pra­ti­quement jamais, sauf de manière anonyme dans la presse pour dénoncer ces actes : quel effet peut avoir l’occupation sur les êtres humains, quelle est la réalité de ces hommes ? », a expliqué le cinéaste. « L’attentat suicide est un acte extrême, que je condamne, mais ce qui m’intéressait c’était de raconter une his­toire de l’intérieur et de partir, non pas de l’acte en lui-​​même, mais du pro­cessus qui conduit ces hommes à com­mettre de tels actes. Nous ne sommes que très rarement, voire jamais, confrontés à leur version des faits. […] J’ai étudié les inter­ro­ga­toires des kami­kazes dont les attentas avaient échoué, ren­contré des proches, lu les rap­ports offi­ciels des auto­rités israé­liennes. Il fallait abso­lument éviter les sté­réo­types. » Dans le film, la réalité rat­trape vite les deux amis : l’heure des comptes arrive avec le rituel du futur martyre. Sans rien dire aux familles (belle séquence avec la mère de Said, inter­prétée par la magni­fique comé­dienne et désormais icône du cinéma pales­tinien, Hiam Abbas, toute en retenue), ils passent leur der­nière nuit, avec les com­bat­tants qui orga­nisent l’attentat, à prier, se faire raser, se faire filmer en expli­quant leur geste.

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Et c’est ici que le cinéaste prend ses dis­tances avec le mythe du martyre, pour ramener le débat (et le spec­tateur) sur le terrain de la poli­tique : si la vio­lence de la colo­ni­sation en Palestine pro­voque une autre vio­lence, celle des attentas, c’est une vio­lence encore plus ter­ri­fiante qui est engendrée, celle de la des­truction de la société pales­ti­nienne, de la morale humaine.

Dans l’intimité du kamikaze

S’il se donne comme mission celle d’humaniser les « bombes humaines », Hany Abu-​​Assad s’écarte néan­moins du choix poli­tique de l’attentat. C’est ainsi que les com­bat­tants orga­ni­sa­teurs de l’attentat sont pré­sentés comme des êtres ambigus, com­plexes, prag­ma­tiques voire cyniques. Silen­cieux. Presque neutres. Le rituel du martyre est même pré­senté, par moment, avec les pro­cédés de la comédie : lors du dis­cours d’adieu, la caméra vidéo ne marche jamais, le tes­tament des futurs martyrs se nourrit de rappels sur les choses du quo­tidien ; dans une autre séquence on voit même des ven­deurs de cassettes-​​vidéotestaments : « c’est une affaire lucrative », dixit le com­merçant pales­tinien… Ce choix de des­truction de l’aura du martyr et de l’image du paradis promis (« deux anges vien­dront te chercher après l’explosion », ainsi répond le combattant/​recruteur aux ques­tion­ne­ments de Khaled sur la mort…) ne se fait jamais dans le mépris envers un peuple qui lutte pour la liberté de son pays. Les images ici nous incitent à réfléchir aux formes de la résis­tance, à leur effi­cacité, aux limites de l’humain et de l’inhumain, à plonger dans l’univers intime de ceux qui, par leur geste, deviennent des monstres sans his­toire, comme l’a souvent expliqué Hany Abu-​​Assad. « Mon film est aussi intime. Pour com­prendre les moti­va­tions des kami­kazes, on doit les regarder de l’intérieur, de leur point de vue, et per­sonne n’ose le faire par crainte d’être accusé d’être un ter­ro­riste ou de l’appuyer ou sim­plement parce qu’on a peur de ce qu’on pourrait découvrir… »

Sans événement visible

Le tournage, à Naplouse, n’a pas été facile. Une équipe impor­tante, 70 per­sonnes et 30 camions, foca­lisait for­cement l’attention. « Chaque jour, à un moment ou à un autre, nous devions arrêter le tournage. Nous étions forcés d’attendre que les échanges de coups de feu s’arrêtent, raconte le cinéaste. Cer­tains membres de groupes pales­ti­niens armés pen­saient que nous fai­sions un film contre les Pales­ti­niens, alors que d’autres groupes sou­te­naient le film parce que, selon eux, nous nous bat­tions pour la liberté et la démo­cratie. […] Il est impos­sible de décrire en un film tout le poids et la com­plexité de la tra­gédie pales­ti­nienne. Aucune des deux parties ne peut pré­tendre que ses posi­tions sont plus morales que celles de l’autre, surtout quand il s’agit d’ôter la vie à des êtres humains. Je pense qu’il serait plus prudent de dire que les attentas sui­cides sont une consé­quence de l’occupation. Un certain nombre d’Israéliens pensent que le pro­cessus de paix ne peut com­mencer tant que les Pales­ti­niens n’arrêteront pas la vio­lence. C’est un cercle vicieux. Aucun peuple ne mérite de vivre sous occu­pation. » Et pourtant, les images du film ne nous donnent pas à voir l’occupation. Mais tout au long du film on la ressent. Constamment à travers les images perce l’humanité. Said attend à un arrêt de bus à Tel Aviv. Les regards des Israé­liens sont inquiets. Il y a comme un flot­tement. Soudain, le bus s’arrête, le conducteur attend que Said monte. Une petite fille s’approche. La vie, l’avenir, se déversent alors comme des flots dans la tête de Said. Il recule. Il ne montera pas dans le bus. Mais il reviendra pour accomplir sa tâche même si le spec­tateur ne verra rien. Le film se clôt sans événement visible. Ne pas montrer la vio­lence, ne rien « expliquer ». C’est aussi cela, le film. Laisser le spec­tateur juge sans le forcer avec des ima­geschoc. On ne voit jamais l’attentat, on ne voit jamais l’occupation, pourtant si pré­sents, l’un et l’autre dans leurs signes. Restent les yeux d’un jeune homme et tout l’abîme qui s’y ouvre.

Antonia Naïm

Le film a été projeté à Ramallah, au théâtre d’Al Kasaba le 18 et le 19 septembre.

A signaler aussi : l’exposition de pho­to­gra­phies réa­lisées pendant le tournage du film à l’Institut du monde arabe, Paris.