Le mur qui repousse la frontière

Benoît Faiveley, samedi 4 novembre 2006

Consi­dérée comme une « clôture de sécurité » par Israël et comme un « mur de l’Apartheid » par les Arabes, la construction longue de 700 kilo­mètres a changé la vie des Pales­ti­niens qui habitent autour.

« Oui, malgré tout, le mur a engendré une nou­velle forme d’économie », mar­monne dou­cement Eliezer. D’un geste de la main, l’employé de l’organisation non gou­ver­ne­mentale israé­lienne B’tselem montre le car qui déverse son flot de tou­ristes, appa­reils photo en bandoulière.

À Abu-​​Dis, dans les fau­bourgs arabes de Jéru­salem, le car a marqué une pause. Le guide lâche quelques bribes d’informations sur la situation locale - dra­ma­tique - et les dif­fi­cultés de cir­cu­lation des Pales­ti­niens. À quelques mètres du mur, Hassan, gérant d’une petite épicerie, ne « profite » que peu des retombées finan­cières de ce tou­risme d’un nouveau genre : « Ceux qui n’ont jamais vu le Mur de Berlin viennent ici constater par eux-​​mêmes l’étendue des dégâts… Mais soyons réa­listes, tou­ristes ou pas, il y a peu ou plus du tout de ren­trées d’argent. » Voilà bientôt cinq ans que le mur jouxte la bou­tique d’Hassan. Ici, les blocs de béton font plus de huit mètres de haut. C’est la plus haute portion du tracé. Main­tenant, séance photo. Des tou­ristes posent devant le mur. D’autres pho­to­gra­phient les graf­fitis. En quelques minutes, toute la petite troupe remonte dans le bus qui repart dans un nuage de pous­sière et de gaz d’échappement.

La « clôture de sécurité », comme la nomment les Israé­liens, est aujourd’hui un ouvrage de près de 700 kilo­mètres. Ce projet pha­rao­nique et plus gros chantier entrepris par l’Etat hébreu, estimé à 3,4 mil­liards de dollars par le Par­lement israélien, devrait être finalisé l’année pro­chaine. Le tracé du mur suit approxi­ma­ti­vement celui de la Ligne verte de 1967, inter­na­tio­na­lement reconnue comme étant la fron­tière offi­cielle entre Israël et la Cis­jor­danie. Mais avec la deuxième Intifada, les gou­ver­ne­ments israé­liens qui se sont succédé ont décidé de redes­siner son tracé, maté­rialisé par une suc­cession de clô­tures de fils bar­belés et de por­tions de mur.

Empiétement du mur en Cisjordanie

Seulement voilà, avec la pré­sence de colonies israé­liennes à l’intérieur des Ter­ri­toires pales­ti­niens, le mur s’écarte de la Ligne verte de 200 mètres à 20 kilo­mètres et empiète de plus de 10 % sur la Cis­jor­danie. Les plus gros blocs d’implantations juives étant situés autour de Jéru­salem, le mur inclut donc les prin­ci­pales colonies qui se sont déve­loppées au nord, à l’est et au sud de la Ville sainte.

Dans son épicerie, Hassan est donc un habitant du « Grand Jéru­salem ». Pales­tinien, il possède un pré­cieux sésame : sa carte de résidant, qui lui permet de vivre dans les « nou­velles » fron­tières d’Israël mais aussi de pouvoir cir­culer dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens, au-​​delà du tracé de ce qu’il nomme le « mur de l’Apartheid ». « C’est une situation absurde, explique-​​t-​​il. Ma mère est très malade, elle vit de l’autre côté du mur, j’aimerais qu’elle s’installe à côté de chez moi mais comme elle ne possède qu’une simple carte d’identité pales­ti­nienne, impos­sible pour elle de passer le check point. »

Pour Eliezer, pas de doute, « l’ampleur de l’Intifada est aussi due aux res­tric­tions imposées sur la mobilité des per­sonnes. Il devient très dur de se rendre à l’école, à l’hôpital. La vio­lence vient aussi de ces dif­fi­cultés à pouvoir cir­culer ». Aussi, selon lui, la clôture de sécurité porte mal son nom : « La majeure partie des Israé­liens croit que le mur permet d’assurer une sécurité optimale pour le pays. Alors soit, il y a beaucoup moins d’attentats qu’auparavant… Mais aujourd’hui, avec la volonté du gou­ver­nement israélien de redes­siner "ses" fron­tières, le tracé du mur est véri­ta­blement politique. »

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Le mur à Gilo

C’est jus­tement sur les hau­teurs de la ville israé­lienne de Gilo - inter­na­tio­na­lement reconnue comme une colonie - que l’on peut mieux voir la balafre de béton qui ser­pente au milieu du paysage biblique. Située au sud de la Ligne verte, Gilo est aussi rat­tachée à la Ville sainte et fait office de ban­lieue rési­den­tielle du « Grand Jérusalem ».

En contrebas, le mur sépare la colonie de Bethléem, ville sous contrôle de l’Autorité pales­ti­nienne. Pour faire passer la vue du béton, les Israé­liens ont peint des trompe-l’œil sur le mur, comme une pro­lon­gation d’un paysage rêvé. Un peu plus loin, au nord, vers la colonie de Pisgat Zeev, des ouvriers - tous Pales­ti­niens - s’affairent autour de la clôture et de dif­fé­rents engins de ter­ras­sement. Un travail dur mais qui rap­porte, quand le chômage sévit de façon endé­mique dans toute la Cisjordanie…

« Le monde entier nous a oubliés »

Dans le « Grand Jéru­salem », à Abu-​​Dis, une Jeep se gare à côté de l’épicerie d’Hassan. Un guide et trois per­sonnes à l’accent amé­ricain conversent en mon­trant du doigt le minaret situé de l’autre côté du mur. Hassan tire non­cha­lamment sur son nar­guilé et ne leur jette même pas un regard. « De toute façon, maugrée-​​t-​​il, quand je leur parle, ils écoutent avec beaucoup d’attention, mais trois minutes après, ils ont déjà tout oublié… En fait le monde entier nous a oubliés. »

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Abu Dis 16 mai 2006