Le mur de fer

Uri Avnery - 2 janvier 2010, mardi 12 janvier 2010

QUELQUE CHOSE de curieux, presque bizarre, se passe ces jours-​​ci en Egypte.

Quelque 1400 mili­tants du monde entier s’y sont ras­semblés, en route vers la Bande de Gaza. Pour l’anniversaire de la guerre “plomb durci”, ils pro­je­taient de prendre part à une mani­fes­tation non-​​violente contre la pour­suite du blocus qui rend insup­por­table la vie d’un million et demi d’habitants de la Bande.

Au même moment, des mani­fes­ta­tions de pro­tes­tation devaient se dérouler dans de nom­breux pays. À Tel-​​Aviv aussi, une impor­tante pro­tes­tation était prévue. Le “comité de pilotage” des citoyens arabes d’Israël devait orga­niser une mani­fes­tation à la fron­tière de Gaza.

Lorsque les mili­tants inter­na­tionaux sont arrivés en Égypte, une sur­prise les attendait. Le gou­ver­nement égyptien interdit leur voyage à Gaza. Leurs bus furent arrêtés dans les fau­bourgs du Caire et durent rebrousser chemin. Des pro­tes­ta­taires indi­vi­duels qui avaient réussi à gagner le Sinaï dans des bus régu­liers en furent extraits. Les forces de sécurité égyp­tiennes menèrent une véri­table chasse aux militants.

Les mili­tants en colère firent le siège de leurs ambas­sades au Caire. Sur la rue en face de l’ambassade de France, un camp de tentes surgit et fut bientôt encerclé par la police égyp­tienne. Des pro­tes­ta­taires amé­ri­cains se ras­sem­blèrent devant leur ambassade et exi­gèrent de voir l’ambassadeur. Plu­sieurs pro­tes­ta­taires de plus de 70 ans enta­mèrent une grève de la faim. Partout, les pro­tes­ta­taires furent stoppés par des unités d’élite égyp­tiennes en tenue anti émeute com­plète, tandis que des camions rouges équipés de canons à eau se tenaient en embuscade der­rière eux. Les pro­tes­ta­taires qui essayèrent de se ras­sembler dans le Square Tahrir (libé­ration) furent traités sans ménagement.

À la fin, après une ren­contre avec l’épouse du pré­sident, on trouva une solution typi­quement égyp­tienne : cent mili­tants furent auto­risés à se rendre à Gaza. Les autres res­tèrent au Caire décon­certés et frustrés.

PENDANT QUE LES mani­fes­tants fai­saient le pied de grue dans la capitale égyp­tienne en essayant de trouver le moyen d’exprimer leur colère, Ben­jamin Neta­nyahou était reçu dans le palais pré­si­dentiel au cœur de la ville. Ses hôtes ne lési­nèrent pas pour louer et célébrer sa contri­bution à la paix, spé­cia­lement le “gel” de l’activité de colo­ni­sation en Cis­jor­danie, un geste bidon qui ne concerne pas Jérusalem-​​Est.

Hosni Mou­barak et Neta­nyahou se sont ren­contrés dans le passé – mais pas au Caire. Le pré­sident égyptien avait tou­jours insisté pour que la ren­contre ait lieu à Charm-​​el-​​Sheikh, aussi loin que pos­sible des centre de popu­lation égyp­tienne. L’invitation au Caire était donc la marque signi­fi­cative de rela­tions de plus en plus proches.

En guise de cadeau spécial à Neta­nyahou, Mou­barak accepta de per­mettre à des cen­taines d’Israéliens de venir en Égypte prier sur la tombe de Rabbi Yaakov Abu-​​Atzeira qui mourut et fut enterré dans la ville égyp­tienne de Damanhur il y a 130 ans, alors qu’il se rendait du Maroc en Terre Sainte.

Il y a dans cela quelque chose de sym­bo­lique : le blocage des pro­tes­ta­taires pro-​​Palestiniens en route vers Gaza au moment même où des Israé­liens étaient invités à Damanhour.

ON POURRAIT bien se poser des ques­tions sur la par­ti­ci­pation égyp­tienne au blocus de la Bande de Gaza.

Le blocus a com­mencé long­temps avant que la guerre de Gaza ait trans­formé la Bande en ce que l’on a décrit comme “la plus grande prison sur la terre”. Le blocus s’applique à tout sauf aux médi­ca­ments essen­tiels et aux denrées ali­men­taires les plus élémen­taires. Le sénateur des États-​​Unis John Kerry, ancien can­didat à la pré­si­dence, a été choqué d’entendre que le blocus s’appliquait aux pâtes ali­men­taires – l’armée israé­lienne dans sa sagesse a qua­lifié les nouilles de produit de luxe. Le blocus s’applique à tout – depuis les maté­riaux de construction jusqu’aux cahiers pour les écoliers. Sauf dans les cas huma­ni­taires les plus extrêmes, per­sonne ne peut se rendre de la bande de Gaza en Israël ou en Cis­jor­danie, et réciproquement.

Mais Israël ne contrôle que trois côtés de la Bande. Les fron­tières nord et est sont blo­quées par l’armée israé­lienne, la fron­tière ouest par la marine israé­lienne. La qua­trième fron­tière, celle du sud, est contrôlée par l’Égypte. Par consé­quent, le blocus serait inef­ficace sans la par­ti­ci­pation égyptienne.

À l’évidence, cela n’a pas de sens. L’Égypte se considère comme le leader du monde arabe. C’est le pays arabe le plus peuplé, situé au centre du monde arabe. Il y a cin­quante ans le pré­sident de l’Égypte, Gamal Abd-​​el-​​Nasser, était l’idole de tous les Arabes, en par­ti­culier des Pales­ti­niens. Comment l’Égypte peut-​​elle col­la­borer avec “l’ennemi sio­niste”, comme les Égyp­tiens appe­laient alors Israël, en mettant un million et demi de frères arabes à genoux ?

Jusqu’à une époque récente, le gou­ver­nement égyptien était resté attaché à une solution qui illustre le vieux sens poli­tique égyptien six fois mil­lé­naire. Il par­ti­cipait au blocus mais fermait les yeux sur les cen­taines de tunnels creusés sous la fron­tière qui sépare l’Égypte de Gaza, par les­quels s’écoulaient les appro­vi­sion­ne­ments de la popu­lation de Gaza (à des prix exor­bi­tants et avec de gros béné­fices pour les com­mer­çants égyp­tiens), ainsi que le flux d’armes. Les gens aussi les emprun­taient, depuis les mili­tants du Hamas jusqu’aux futures mariées.

Ceci est sur le point de changer. L’Égypte a com­mencé à construire un mur de fer – lit­té­ra­lement – sur toute la lon­gueur de la fron­tière avec Gaza, consistant en pieux d’acier enfoncés pro­fon­dément dans le sol de façon à condamner tous les tunnels. Cela finira par étrangler les habitants.

Lorsque le sio­niste le plus extré­miste, Vla­dimir Ze’ev Jabo­tinsky, écrivait il y a 80 ans sur l’érection d’un “mur de fer” contre les Pales­ti­niens, il n’imaginait pas que des Arabes feraient pré­ci­sément cela.

POURQUOI les Egyptiens font-​​ils cela ?

Il y a plu­sieurs expli­ca­tions. Les cyniques observent que le gou­ver­nement égyptien reçoit une sub­vention amé­ri­caine consi­dé­rable chaque année – presque deux mil­liards de dollars – avec la per­mission d’Israël. Cela a com­mencé en récom­pense du traité de paix égypto-​​israélien. Le lobby pro-​​israélien aux États-​​Unis peut y mettre fin à tout moment.

D’autres pensent que Mou­barak a peur du Hamas. L’organisation a démarré comme la branche pales­ti­nienne des Frères Musulmans qui restent la prin­cipale oppo­sition à son régime auto­cra­tique. L’axe Le Caire-​​Riyad-​​Amman-​​Ramallah fait contre­poids à l’axe Damas-​​Gaza allié lui-​​même à l’axe Téhéran-​​Hezbollah. Beaucoup pensent que Mahmoud Abbas trouve un intérêt au ren­for­cement du blocus de Gaza pour affaiblir le Hamas.

Mou­barak est en colère contre le Hamas qui refuse de faire ses quatre volontés. Comme ses pré­dé­ces­seurs, il exige que les Pales­ti­niens obéissent à ses ordres. Le pré­sident Abd-​​el-​​Nasser était fâché avec l’OLP (orga­ni­sation qu’il avait créée pour assurer un contrôle égyptien sur les Pales­ti­niens, contrôle qui lui échappa lorsque Yasser Arafat prit le pouvoir). Le Pré­sident Anouar el Sadate s’emporta contre l’OLP pour avoir refusé l’accord de Camp David qui pro­mettait aux Pales­ti­niens une simple “auto­nomie”. Comment les Pales­ti­niens, un peuple petit et opprimé, ose-​​t-​​il refuser le “conseil” du Grand Frère ?

Toutes ces expli­ca­tions ont leur logique et pourtant l’attitude du gou­ver­nement égyptien reste éton­nante. Le blocus égyptien de Gaza détruit les vies d’un million et demi d’êtres humain, hommes et femmes, vieillards et enfants, qui pour la plupart ne sont pas des mili­tants du Hamas. Cela se fait publi­quement, aux yeux de cen­taines de mil­lions d’Arabes, d’un mil­liard et deux cent cin­quante mil­lions de musulmans. En Égypte même, des mil­lions de gens éprouvent de la honte en raison de la par­ti­ci­pation de leur pays à ce qui affame leurs amis arabes.

C’est une politique très dangereuse. Pourquoi Moubarak la mène-​​t-​​il ?

LA VÉRITABLE réponse est, probablement, qu’il n’a pas le choix.

L’Égypte est un pays très fier. Qui­conque est allé en Égypte sait que même le plus pauvre des Égyp­tiens est rempli d’orgueil national et se sent faci­lement insulté lorsque l’on porte atteinte à sa dignité nationale. Cela est encore apparu il y a quelques semaines, lorsque l’Égypte a perdu un match de football contre l’Algérie et a réagi comme si elle avait perdu une guerre.

Soldats, du haut de ces pyra­mides qua­rante siècles vous contemplent” déclara Napoléon à ses soldats à la veille de la bataille du Caire. Chaque Égyptien a conscience que 6000 – cer­tains disent 8000 – années d’histoire les contemplent en permanence.

Ce profond sen­timent se heurte à la réalité à un moment où la situation de l’Égypte devient de plus en plus misé­rable. L’Arabie Saoudite a plus d’influence, le petit Dubai est devenu un centre financier inter­na­tional, l’Iran est en train de devenir une puis­sance régionale beaucoup plus impor­tante. Au contraire de l’Iran où les aya­tollahs ont appelé les familles à limiter leur pro­gé­niture à deux enfants, le taux de natalité égyptien est en train de tout engloutir condamnant le pays à une pau­vreté permanente.

Autrefois, l’Égypte réus­sissait à com­penser ses fai­blesses internes par des succès exté­rieurs. Le monde entier consi­dérait l’Égypte comme le leader du monde arabe et la traitait en consé­quence. Ce n’est plus le cas.

L’Égypte est dans une mau­vaise situation. Voilà pourquoi Mou­barak n’a pas d’autre choix que de suivre les injonc­tions des États-​​Unis – qui sont en fait des injonc­tions israé­liennes. C’est la véri­table expli­cation de sa par­ti­ci­pation au blocus.

LORSQUE j’ai pris la parole aujourd’hui à la mani­fes­tation de Tel-​​Aviv, après que nous eus­sions défilé dans les rues pour pro­tester contre le blocus, j’ai évité de faire état de la par­ti­ci­pation égyp­tienne à ce blocus.

J’avoue que j’ai beaucoup aimé les gens que j’ai ren­contrés au cours de mes visites en Égypte. L’“homme de la rue” est très accueillant. Dans leur com­por­tement les uns à l’égard des autres, il y a une ambiance de tran­quillité, une absence d’agressivité, un sens de l’humour spé­ci­fique aux Égyp­tiens. Même les plus pauvres restent dignes dans des condi­tions de sur­peu­plement et de misère. Je ne les ai pas entendus se plaindre. Tout au long des mil­liers d’années de leur his­toire, les Égyp­tiens ne se sont pas révoltés plus de trois ou quatre fois.

Cette patience légen­daire com­porte aussi son côté négatif. Lorsque les gens acceptent leur sort, cela peut aussi être un obs­tacle au progrès écono­mique, social et politique.

Il semble que le peuple égyptien soit prêt à tout accepter. Depuis les pha­raons des temps anciens jusqu’au pharaon actuel, leurs diri­geants ont ren­contré peu d’opposition. Mais un jour peut arriver où l’orgueil national triom­phera même de cette patience.

En tant qu’Israélien, je pro­teste contre le blocus israélien. Si j’étais égyptien, je pro­tes­terais contre le blocus égyptien. Comme citoyen de cette planète, je pro­teste contre les deux.